Les voiles du sensationnalisme : portrait des musulmanes dans les médias d'information occidentaux

D'Oprah Winfrey jusqu'aux nouvelles du réseau FOX, au magazine The New Yorker et au Ottawa Sun, la couverture médiatique des cultures musulmanes a fait un bond spectaculaire dans les cinq ans écoulés depuis les événements du 11 septembre 2001, et les messages qu'elle véhicule tous les jours préoccupent de plus en plus les communautés, les érudits et les journalistes du monde musulman. Selon Steven Franklin, de la Columbia Journalism Review, « Ces stéréotypes éculés, ces références inexactes et ces sources mal informées font en sorte que les reportages dépeignent souvent les nations islamiques comme des entités uniformément intolérantes et anti-démocratiques. » Le sort des femmes dans les cultures islamiques suscite le même genre de préoccupation, et on reproche abondamment aux médias d'information occidentaux de présenter la musulmane sous un seul angle. Gema Martín Muñoz, qui enseigne la sociologie du monde arabe et musulman à l'Université autonome de Madrid, a écrit ceci dans un récent article : « Outre la dénonciation des actes de discrimination inacceptables, les reportages sur les femmes vivant dans les pays musulmans ont principalement pour effet de perpétuer une série d'attentes qui dénigrent un monde culturel vaste et différent. » Alia Hogben, Directrice exécutive du Conseil canadien des femmes musulmanes, note que cette dissémination de fausses idées et d'affirmations erronées sur les musulmanes élargit le fossé de l'incompréhension culturelle : « Promenez-vous sur une rue achalandée d'une ville canadienne et demandez aux gens comment ils perçoivent la musulmane. Je sais que la réponse sera "recouverte de la tête aux pieds, incapable de penser par elle-même et opprimée" . Nous devons constamment chercher à briser cette image pour comprendre la personne. » Dans un essai préparé pour un forum en ligne du Conseil de recherches des sciences sociales, Haideh Moghissi, professeure de sociologie à l'Université York, tient les propos suivants : « L'islamophobie récurrente des médias et des gouvernements occidentaux confine à la religion, et à la religion seule, les expériences de vie des gens de la région. Ces images reposent sur l'hypothèse que l'islam est un parapluie sous lequel s'entassent les populations de culture islamique, indépendamment de leurs particularités régionales, ethniques et culturelles, de leur classe sociale ou encore de leur sexe. » Sous ce parapluie, les musulmanes sont regroupées et définies à travers un discours où dominent les notions de passivité et de victimisation, notions surtout incarnées par les différentes formes du voile, note Gema Martín Muñoz. Cette habitude des médias à victimiser les femmes des cultures islamiques est frustrante, selon Alia Hogben : « Si moi, musulmane ordinaire, j'ai quelque chose à dire, personne n'écoute parce que cela ne fait pas la manchette, et que je ne cadre pas avec le stéréotype. Ce qu'on dépeint, ce ne sont pas nos vies, mais une sorte d'anamorphose de nos vies. » Le stéréotypage à outrance occulte manifestement les réalisations des musulmanes, surtout celles qui ne collent pas à l'image de la femme voilée et victimisée. Un article de Tarek Fatah paru en 2004 montre bien l'incapacité des médias canadiens à couvrir l'élection de la première députée canadienne de confession musulmane, Yasmin Ratansi : « La recherche de la musulmane authentique a forcé les reporters et les rédacteurs à se tourner vers les femmes voilées », une pièce de vêtement qui ne fait pas partie de la garde-robe de M me Ratansi, signale M. Fatah.

De nombreuses raisons semblent expliquer pourquoi on représente les femmes des cultures islamiques à travers un filtre aussi essentialiste. Des contraintes comme l'heure de tombée, le manque d'espace et la capacité de compréhension du lecteur font en sorte que les textes doivent être brefs et superficiels. C'est ainsi que des textes mal orientés perpétuent les stéréotypes. Selon Karim H. Karim, Directeur de l'École de journalisme et de communication à l'Université Carleton, « Comme il comprend mal ce qui se passe sur le terrain, contrairement au correspondant à l'étranger, le rédacteur assis à son bureau aura tendance à réintroduire les discours dominants ponctués des stéréotypes que le correspondant cherche justement à combattre. Même dans la salle des nouvelles, il y a des divergences de vues en termes de représentation : un article peut être assorti d'une photo qui déforme complètement l'intention de l'auteur. »

De même, les conventions journalistiques en matière « d'équité » n'imposent souvent que deux perspectives. Cette dichotomie simplifie à l'excès la nature pourtant complexe et pluridimensionnelle de la question. Kathy Gannon, une journaliste canadienne qui a passé 18 ans à faire des reportages en Afghanistan et au Pakistan, est tout à fait d'accord avec ce sentiment : « Dans l'Ouest, nous tendons à ne pouvoir nous concentrer que relativement peu longtemps, et nous avons besoin qu'on nous présente les choses simplement et dans les grandes lignes. Nous aimons aussi les symboles, et la burka en est un puissant. Nous voyons les choses en noir et blanc, nous pensons en termes d'opposition entre le bien et le mal. » Selon M. Karim, « Les journalistes doivent toujours être conscients de la complexité de ces sociétés, des luttes personnelles et sociales qui s'y déroulent, et du fait que les femmes cherchent constamment à obtenir l'égalité des droits et la liberté de se voiler ou non. Ce sont là des réalités quotidiennes. La situation évolue et elle n'est pas linéaire. Les journalistes passent souvent à côté de cette vérité. »

Une étude produite en mai 2004 par le Pew Research Center a montré que les reporters ont eux-mêmes le sentiment que ce sont les contraintes commerciales et financières de l'industrie des médias d'information qui nuisent à la qualité des reportages, et non pas un déclin de l'éthique ou du professionnalisme des journalistes. La réduction des dépenses pour augmenter les profits a entraîné un surcroît de travail pour les journalistes, la fermeture de bureaux à l'étranger et une tendance générale à ressasser les vieilles nouvelles et les anciens faits.

Quel a été l'effet des couvertures sensationnalistes sur les sociétés multiculturelles comme celle du Canada? Gema Martín Muñoz écrit : « Loin de nous amener à mieux connaître "l'autre" , cette attitude débouche plus souvent qu'autrement sur de fausses conclusions, et cela vient exacerber le sentiment de rejet et d'incompréhension. » On le voit aussi dans la réaction des musulmanes « qui portent le hijab et craignent de sortir à l'extérieur, ou qui le retirent lorsqu'elles sortent parce qu'elles se sentent menacées et insécures en raison de ces stéréotypes qui assimilent l'ennemi aux gens portant des vêtements islamiques », rappelle M. Karim. « Il y a un lien direct entre cette menace qui pèse sur l'harmonie interculturelle et la nécessité pour les journalistes d'adopter une approche anthropologique » a déclaré Carolyn Rouse, professeure agrégée au Département d'anthropologie de l'Université Princeton, lors d'une récente conférence donnée devant le Western Knight Center for Specialized Journalism. Selon M me  Rouse, une approche anthropologique des reportages culturels implique la contestation et le démantèlement des catégories ainsi que la rupture des stéréotypes. Pour comprendre la femme dans les cultures islamiques, il faut pouvoir remettre en question les grandes catégories à travers lesquelles nous définissons le monde qui nous entoure. Si on emprunte cette avenue, il faut alors se poser des questions comme celle-ci : « Le voile est-il vraiment un signe d'oppression pour toutes les musulmanes? » L'adoption d'une grille d'analyse qui expurge les dualités faciles fait aussi largement écho aux propos de Haideh Moghissi concernant la difficulté qu'il y a à « dénoncer les stéréotypes qui infériorisent l'islam et les musulmanes sans faire aussi l'apologie et chanter les louanges de l'islam et des musulmans. »

Pour être honnête, il faut dire que l'attention portée à cette question n'est pas entièrement négative. Certains voient en effet de manière positive l'augmentation des reportages sur les cultures islamiques dans les médias d'information occidentaux. « L'attention accrue portée à la communauté musulmane mondiale tend à faire disparaître les perceptions monolithiques erronées », écrit Aslam Abdullah, rédacteur du journal islamo-américain Muslim Observer . Par exemple, dans un reportage pour la BBC sur le port de la tunique jilbab à une école secondaire de Luton (Royaume-Uni), les journalistes Cindi John et Dominic Casciani ont fait remarquer qu'il s'agit là d'une question nationale, et non religieuse. La diligence manifestée par la CBC dans son reportage sur la récente élection de Ingrid Mattson à la présidence de la Islamic Society of North America reflète aussi un changement de cap. M. Karim note qu'il existe « quelques bons journalistes qui se donnent la peine de nuancer, même dans leurs articles plus courts, et d'expliquer les complexités de ces sociétés. »

Une autre façon d'améliorer les reportages actuels serait d'encourager les musulmanes à devenir journalistes. M me Tayyibah Taylor, rédactrice en chef du Azizah Magazine , insiste sur ce point : « Si aucune musulmane ne travaille dans les médias, aussi bien derrière que devant la scène, et si les médias ne donnent pas une image exacte de la musulmane, le public& continuera de penser qu'il faut prendre ces femmes en pitié, les éviter ou les craindre. » M. Karim estime cependant qu'il pourrait y avoir de l'espoir, et fait remarquer que les « journalistes qui entrent sur le marché aujourd'hui ont fréquenté des écoles multiethniques, ce qui n'a pas nécessairement été le cas de leurs prédécesseurs, de sorte qu'ils sont habitués à côtoyer des musulmans et ont été exposés à différents points de vue. » Il ajoute toutefois que les écoles de journalisme ont encore beaucoup à faire pour favoriser la compréhension interculturelle.

On peut dire que les reportages des médias d'information occidentaux sur les femmes dans les cultures islamiques sont trompeurs, parce qu'ils reposent sur des généralisations issues de nombreuses sources. Cela a directement pour résultat de réduire à leur plus simple expression les complexités et les contextes de la vie de chaque femme. À la fin, l'auditoire est aussi partiellement responsable de la qualité des reportages, selon Kathy Gannon : « Ce n'est pas entièrement la faute des médias non plus; des tentatives réelles ont été faites pour aller au-delà du noir et blanc et remplir la zone grise, mais, en vérité, les gens ne sont pas vraiment intéressés. » On constate aussi que la responsabilité au niveau individuel est de plus en plus sollicitée, et vient s'ajouter à celle déjà attendue de la communauté journalistique. M me Tayyibah Taylor écrit à ce propos : « Je me demande combien de personnes usent de leur sens critique quand elles écoutent les nouvelles. Combien d'entre nous digèrent tout ce qui se dit sans même réfléchir?  »

Mara Munro est une nouvelle diplômée de l'Université McGill et travaille présentement à contrat au Centre d'apprentissage interculturel.