Sarah Chayes : Une activiste hors du commun
Pourquoi avez-vous décidé de vous établir à Kandahar?
Dans l'histoire, il y a des moments critiques – l'assassinat de l'archiduc Ferdinand par exemple, a marqué le 20e siècle. Et je crois que le 11 septembre2001 sera aussi considéré comme un événement clé du 21e siècle. Je crois également que Kandahar est un endroit très symbolique en ce qui concerne la direction que prendra le monde à la suite du 11 Septembre. Pour moi, ce n’est pas le choc des civilisations qui est en cause, comme on l'a souvent affirmé. Je crois qu'en réalité le choc est entre ceux, quel que soit le coté de la ligne de partage où ils se trouvent, qui croient en la pensée «avec nous ou contre nous», et ceux d'entre nous qui croient que le monde est formé de civilisations complexes, hétérogènes et inter reliées de façon inexplicable. Il me semble que l'Afghanistan – l'autre «Ground Zero; – était la place où il fallait combattre l'autre type d’attitude. Dans le contexte Afghan, j'ai choisi Kandahar parce qu'il était clair pour moi qu'il s'agissait d'une ville paria, en raison de son passé taliban, et je savais qu'elle serait laissée pour compte. En période d’après-conflit, la capitale draine toujours la plus grande partie de l’attention et les ressources qui l'accompagnent. J'ai eu l'impression que si Kandahar prenait du retard, elle mettrait en péril le nouvel Afghanistan, ce qui, de toute évidence, est en train de se produire.
Est-ce qu'il y a beaucoup de différences entre les habitants de Kandahar et les Afghans vivant à Kaboul?
Absolument! Tout d'abord, il y a un fossé ethnique majeur dans le pays entre les Pachtounes qui sont principalement dans le Sud et l'Est et les Tadjiks qui, avec quelques plus petits groupes ethniques, se retrouvent principalement dans le Nord et dans l'Ouest. On observe des différences linguistiques et des divergences considérables du point de vue culturel. Lorsque je vais à Kaboul, les gens rient de moi parce que je suis une étrangère qui parle le pachtoune – ce qui est déjà quelque chose d'assez particulier – et en plus je parle avec un accent prononcé de Kandahar! Celle-ci continue à souffrir d'une réputation relativement mauvaise, même dans le contexte afghan. La plupart des Afghans en ont peur; ils craignent les habitants de Kandahar. Ils croient qu'ils sont arriérés, accapareurs et tribaux. Mais j'aime Kandahar. Alors que les gens sont plutôt conservateurs du point de vue social et culturel, ils sont d'une charmante simplicité. Même s'ils mentent, vous pouvez facilement le deviner. L’endroit est certes rébarbatif, mais on y sent un enthousiasme ouvert, et une grande loyauté à l'égard des gens qui ont la volonté d'y rester. Si je ne pouvais pas vivre ici, je suis certaine que je quitterais l'Afghanistan sur-le-champ.
Vous avez appris à parler le pachtoune; portez-vous encore des vêtements d'homme afghan?
Non, pas toujours. Mais les membres de ma coopérative m'ont demandé de recommencer à le faire pour des raisons de sécurité, de façon à ce que je ne sois pas remarquée à distance. Lorsque je conduis dans les alentours, je m'habille habituellement en homme. Lorsque je travaille à l'intérieur de notre complexe, je ne le fais pas.
Vous avez été acceptée dans la culture locale?
La plupart des gens sont très accueillants à mon égard. Ils savent que je ne suis pas Afghane, bien que je ne me comporte pas comme le type d'étrangers auquel ils sont habitués. Je suis beaucoup plus intégrée à la société, et je me conduis d'une façon qui, à leur avis, fait preuve de courage, ce qui me vaut le respect et l’affection.
J'imagine que vous avez beaucoup plus d'accès et de privilèges que la plupart des femmes afghanes?
Bien sûr. Je peux interagir avec les hommes à un niveau égal. La personne que vous voulez être en Afghanistan, c'est une femme occidentale. À titre de femme, je peux interagir avec les femmes. Et à titre d'Occidentale, je peux interagir avec les hommes et je peux même attirer leur attention par des moyens que même un homme afghan n'utiliserait pas.
Croyez-vous que vous pourriez déplaire légèrement aux femmes avec lesquelles vous travaillez parce qu'elles ne seront jamais capables d'obtenir un tel statut?
Les femmes avec lesquelles je travaille sont extrêmement pauvres et vulnérables et je crois qu'elles me considèrent davantage comme une protectrice. Les conditions de travail et l'environnement que nous avons créés ensemble sont si sécuritaires et sains comparativement à ce qu'elles ont connu dans le passé que je crois qu'elles sont simplement soulagées de vivre dans une sorte de paradis. Alors, je crois que la plupart des femmes avec lesquelles j'ai travaillé m'ont considérée davantage comme une championne que comme une rivale.
Les problèmes de sécurité se sont-ils aggravés dans la région de Kandahar depuis que vous vous y trouvez?
Beaucoup, oui.
Les problèmes de sécurité sont très importants pour les Canadiens, étant donné la présence de nos troupes dans la région. Croyez-vous qu'ils ont aggravé la situation sans le vouloir?
Non. Pas du tout. Cela n'a rien à voir avec notre calendrier ou notre échéancier. La détérioration des conditions ici est le résultat d'une campagne qui était planifiée depuis 2001, puis patiemment exécutée. Je ne crois même pas que le regain récent de violence ait pu coïncider avec la prise de contrôle du Sud par les Canadiens et l'OTAN. Je m'attendais à ce que la situation se dégrade à ce point à la fin de 2003 ou au début de 2004. Un commandant américain extrêmement compétent arrivé au début de 2004 semble avoir pu retarder les événements, grâce à certaines mesures.
De nombreux Canadiens n'aiment pas voir leurs troupes se battre plutôt que de se contenter des opérations de maintien de la paix ou de creuser des puits.
Je sais que ce n'est pas un rôle auquel vous êtes habitué, mais il serait un peu naïf et sans intérêt de faire du soi-disant travail humanitaire dans un pays qui est envahi, et c'est ce qui se passe ici. Il s'agit d'une invasion. Ce n'est pas un soulèvement local de la population. Le mouvement est orchestré au-delà les frontières et, dans ce sens, je crois que vous devez vraiment protéger les civils de l'invasion des talibans. D'un autre côté, la corruption et la nature destructrice du gouvernement afghan a exacerbé le problème. Les familles de tous les membres de ma coopérative vivent dans ces districts où de violents combats font rage et ces gens ne savent pas quoi faire. L'agitation est causée par les talibans la nuit et le gouvernement le jour. Il faut des forces militaires solides pour combattre ces envahisseurs. J'ai vu beaucoup de situations où la police locale avait dramatiquement besoin de renforts et dans les faits, il n'y avait pas suffisamment de troupes. Mais en même temps, vous devez demander aux représentants du gouvernement afghan de rendre des comptes, et exiger qu'ils deviennent plus sensibles aux besoins légitimes des gens.
Que recommanderiez-vous aux décideurs canadiens au sujet de notre rôle en Afghanistan?
Une de mes recommandations porterait notamment sur le fait que les Afghans ont vraiment besoin de développement économique, et je l'ai mentionné aux membres du Bloc québécois et du NPD que j'ai rencontré lorsque j'étais au Canada. C'est un peu plus difficile à réaliser que d'offrir de l'aide humanitaire classique ou de l’aide à la reconstruction. Cependant, pour l'instant, je ne crois pas qu'ils aient besoin d'autres écoles ou cliniques médicales; ces bâtiments sont faciles à construire, mais il est beaucoup plus difficile de fournir le personnel et l’équipement requis. Il y a donc de nombreuses écoles et cliniques vides en Afghanistan. Je me concentrerais vraiment sur l'aide au développement. Par exemple, l'irrigation. Commencez à donner des pompes à eau à énergie solaire aux fermiers et commencez à travailler avec les entrepreneurs pour mettre sur pied des projets d'entreprise. Soyez plus proactifs et commencez à rencontrer des gens qui peuvent démarrer de petites entreprises et aidez-les à concevoir un projet viable. Ne vous contentez pas d'attendre qu'ils viennent vous voir avec une proposition parfaite.
L'autre chose que j'aimerais que les représentants canadiens fassent, c'est d'exiger la responsabilisation des représentants du gouvernement afghan. Il y a une différence entre soutenir un gouvernement et lui donner un chèque en blanc. Je pense que nous avons eu tendance à dire que la sécurité éclipse tout le reste et à alléguer qu'au nom de la sécurité, nous devons «collaborer avec» les représentants corrompus. Mais, en fait, la piètre gouvernance a vraiment amené les conditions de sécurité à se détériorer. Les gens qui sont confrontés à cette invasion des talibans ne veulent plus appuyer ce gouvernement, parce qu'il est trop corrompu. Si nous avions milité en faveur de la bonne gouvernance dès le début, la population défendrait le gouvernement, et les talibans ne seraient pas en train d'agresser le pays.
Comment les combats incessants et l'insécurité affectent-ils la société afghane?
Ils détruisent les structures psychologiques et sociales. Les gens ne se font pas confiance. Il est extrêmement difficile, même dans une coopérative comme la nôtre, d'instaurer ces liens de confiance. Il est également très difficile pour les gens de se projeter dans l'avenir. Donc, le résultat c'est que les gens prennent tout ce qui leur tombe sous la main maintenant, immédiatement. Si vous ne le faites pas, la chance pourrait tourner demain. Il n'y a pas beaucoup de motivation dans cet environnement pour construire une nouvelle société.
J'aimerais que vous parliez de votre coopérative, Arghand. Quelle est la mission d'Arghand?
L'idée consiste à faire concurrence à l'industrie de l'opium pour élargir le marché de l’agriculture locale licite. C'est l'objectif à long terme. Les fruits de Kandahar, surtout les grenades et les raisins sont réputés. Le problème avec les fruits, c'est qu'ils sont lourds et périssables. Alors, idéalement, on devrait les convertir de façon à ce qu'ils soient plus stables, plus légers et plus facilement exportables. Alors, nous faisons l'extraction de l'huile des amandes, des abricots, des graines de cumin, des graines de grenade; nous distillons les huiles essentielles des variétés locales de fleurs et d'herbes et nous fabriquons des savons. Ce sont des savons extraordinaires, sincèrement; des gens m'écrivent pour me dire qu'ils ne peuvent plus s'en passer. Environ 40magasins aux États-Unis et au Canada attendent nos produits, alors cette initiative recèle un potentiel énorme.
Que pensez-vous de l'idée d'autoriser la production d'opium en Afghanistan?
Je crois que c'est ridicule et voici pourquoi : à l'heure actuelle, environ 20% des terres afghanes sont utilisées pour la culture du pavot. Si vous dites que vous allez acheter le pavot, alors 100% des propriétaires de terres en Afghanistan voudront le cultiver. Si vous limitez de façon arbitraire ceux qui sont autorisés à cultiver le pavot homologué, alors la culture illicite et le trafic de pavot attireront de nouvelles personnes; des personnes qui ne faisaient pas auparavant la culture du pavot. Ce n'est pas une très bonne idée en fin de compte.
Avez-vous l'impression que les fermiers traditionnels préféreraient produire des récoltes traditionnelles plutôt que de pavot?
S'ils peuvent gagner leur vie ainsi, absolument. Ils savent tous que la culture dupavot est un tabou religieux. Il faut deux éléments : le premier élément est l'expansion du marché pour la culture licite à prix raisonnable; le deuxième élément porte sur le microcrédit. Ce dernier est nécessaire non seulement pour les entreprises et les entrepreneurs, mais aussi pour les prêts aux consommateurs qui sont l'une des principales raisons pour lesquelles les gens s'engagent dans la culture de l'opium. Par exemple, un homme doit emprunter une énorme somme d'argent pour se marier. La seule grande dépense pour une famille moyenne, c'est de marier ses garçons. Le coût d'un mariage et de tout ce qui y est relié peut atteindre jusqu'à dix mille dollars; le prix de la future mariée, le mariage en lui-même, l'annexe à la maison et le reste. Les gens n'ont pas cet argent et sans accès aux institutions financières, ils se tournent vers les trafiquants pour obtenir des prêts. Ils doivent ensuite les rembourser sous forme d'opium. Ensuite, si le gouvernement arrive et élimine leur récolte, ils manquent à leur obligation pour cette année-là et doivent cultiver le double de la récolte l'année suivante pour rembourser leur prêt.
Est-ce qu'il y a encore des aspects de la culture que vous ne comprenez pas et que vous ne comprendrez peut-être jamais?
Sans doute, mais c'est difficile de savoir à l'avance ce qu'ils sont. Vous vous en rendez compte habituellement après coup. Je dirais que l'une des choses à laquelle il m’est le plus difficile de m'adapter – je crois que j'ai décidé de ne pas m'y adapter – c'est cette très étrange relation avec la vérité. Les gens ne disent presque jamais la vérité et je crois que cela fait partie de la mentalité de survie dont nous avons parlé. Vous devez d'abord découvrir ce que pense votre interlocuteur. Personne ne donnera son opinion personnelle à un étranger sans d’abord savoir ce que pense cet étranger. Ensuite, presque tout le monde parle avec des arrière-pensées. Donc, une partie de moi estime que les mots utilisés ne sont pas très importants parce qu'on leur attribue toutes sortes de sens. D’un autre côté, les mots comptent terriblement : les gens sont beaucoup plus sensibles aux insultes qu'ils ne le sont à ce qui pourrait être à la base de l'insulte. En d'autres mots, il est acceptable d'être voleur, mais pas de se faire traiter de voleur. Il s'agit d'une réalité que je saisis parfois, alors que d'autres fois, je m'y perds.
Le problème ne se limite pas à perdre la face?
Dans le fond, c'est ce dont il s'agit, mais il y a un lien avec la longévité des mots. Ce que l'on dit d'une personne après son décès est très important, alors vous devez être très prudent quand vous parlez d'une personne en public, parce que les gens sont si sensibles. Certaines personnes ont tendance à être exagérément aimables dans leur façon de décrire les gens en public alors qu'elles sont très méchantes à leur sujet en privé. Cela peut être attribué à la guerre chronique, mais aussi à une société basée sur l'honneur. J'ai essayé, mais ce n'est tout simplement pas dans ma façon de faire les choses. J'ai décidé de jouer ce rôle qui a également sa place dans la tradition islamique : celui de fou du roi. Celui qui, pour quelque raison que ce soit, est capable de dire la vérité au pouvoir, souvent en l'emballant dans une blague, mais pas complètement. C’est ce que j'essaie de faire. Je ne le fais pas souvent – seulement lorsqu'il y a quelque chose de très important.
Merci beaucoup Sarah Chayes.
Je vous enprie.