Une patrouille au Soudan

L'agent de police William Chan, travaillant depuis 10 ans pour la Gendarmerie royale du Canada (GRC), a décidé un jour qu'il aimerait déposer une demande pour une affectation internationale. Il ne s'attendait vraiment pas à être sélectionné dès la première demande. Lorsque William nous a accordé une entrevue à partir d'Abyei, dans le Sud du Soudan, il venait de terminer les trois premiers mois de son affectation de neuf mois.

Depuis combien de temps faites-vous partie de la GRC?

Cela fait 10 ans. Je me suis joint à la GRC quand j'avais environ 26 ans ; j'ai fait ma formation à Regina (Saskatchewan) et j'ai été muté en Colombie-Britannique. J'ai travaillé dans différentes régions de la Colombie-Britannique au cours des 10dernières années.

Vous êtes-vous porté volontaire pour aller au Soudan?

Oui. Ce genre d'occasions est affiché sur le site Web de la GRC, et toute personne admissible peut déposer sa candidature.

Pourquoi vous êtes-vous porté volontaire?

C'était une chose que j'ai toujours voulu faire. J'ai toujours voulu vivre et travailler dans un pays étranger. De plus, les missions de maintien de la paix sont habituellement dans des pays très pauvres. J'ai donc toujours voulu rendre à la société ce qu'elle m'a donné et tenter d'aider les personnes qui sont dans le besoin et les pauvres.

S'agit-il de votre première affectation dans un pays étranger?

Oui, c'est la première. J'ai eu beaucoup de chance. Beaucoup de personnes déposent des demandes pour ce type de missions et il faut habituellement trois ou quatre ans pour être accepté. J'étais vraiment surpris lorsque j'ai été retenu pendant la première année, j'étais très enthousiaste d'avoir été sélectionné. Il y a seulement trois gendarmes canadiens ici au Soudan, dont deux à Khartoum et moi-même ici à Abyei.

Comment est-ce que votre famille et vos amis ont-ils réagi lorsque vous leur avez dit que vous alliez travailler au Soudan?

Je n'ai parlé à personne de mes intentions. J'aurais pu me trouver devant un processus tellement long qui aurait pu ne jamais aboutir. Évidemment, ma famille était très surprise!

Une fois que vous avez appris que vous alliez au Soudan, comment vous êtes-vous préparé?

J'ai fait beaucoup de recherche sur Internet et j'ai recueilli beaucoup d'information de cette façon : l'histoire, l'historique de la guerre civile, les changements de gouvernement, ce genre de choses. J'ai eu environ trois mois de préavis, donc j'ai eu le temps de me préparer. J'ai acheté quelques livres sur l'Afrique, un guide de santé et un livre de Lonely Planet.

Est-ce que vos lectures et vos recherches vous ont aidé d'une manière ou d'une autre?

Oui, il est utile de disposer de certaines connaissances préalables avant d'aller quelque part. De plus, j'ai participé à un cours pré-départ avec le Centre, ce qui a également été utile. Ils nous ont donné une répartition générale des diverses cultures au Soudan, des influences arabes et africaines et d'un aperçu des principales religions. J'ai appris beaucoup dans ce cours.

Parlez-moi d'Abyei.

C'est un très petit village et je ne suis même pas certain s'il se retrouve sur la majorité des cartes, mais il se situe sur la frontière qui divise le Nord et le Sud du Soudan. Il se situe dans une région où se sont déroulé des combats parce qu'on y a trouvé du pétrole. Il y a un puits de pétrole à environ 30 minutes au nord d'Abyei. Ici habitent principalement les Dinka. Il s'agit d'un mélange de chrétiens et de musulmans et il y a une mosquée et une église catholique dans le village. La ville la plus proche est Kaduqli.

En quoi consiste votre mission au Soudan ? Qu'êtes-vous censés faire?

Je fais partie de la Mission de maintien de la paix des Nations Unies au Soudan(UNMIS). Nous dispensons des conseils et assurons la surveillance. De plus, nous tentons de former et de guider la police locale. Donc d'une part nous assurons la formation, et de l'autre nous observons et dressons des rapports sur les actions en justice, les affaires judiciaires et les possibles abus ou violations des droits de la personne. Après chaque quart de travail, nous établissons un rapport sur nos observations et la façon dont nous avons aidé la police locale. Le rapport est renvoyé au quartier général à Khartoum.

Est-ce que les homologues de la police soudanaise font partie d'une force nationale ou régionale?

Ils font partie de la police nationale, mais il y en a très peu. Ils ont peu de meubles, aucun cellulaire, aucun téléphone et pas de radios. Ils n'ont même pas de vrais uniformes, la plupart portent ce qu'ils ont. La région est très, très pauvre. Il n'y a aucune infrastructure, pas d'eau courante, pas d'égouts, pas d'électricité. Nous avons une génératrice pour l'électricité.

Étant donné toutes ces difficultés, êtes-vous encore en mesure de former vos collègues?

Oui, nous y arrivons néanmoins. Chaque mois, nous tentons de prévoir un cours pour leur enseigner les services de police communautaires, ou un cours amusant sur les techniques d'enquête. Nous essayons de leur enseigner les techniques policières et d'enquête de pointe, mais cela est parfois difficile. Quand je suis arrivé, je ne me suis pas rendu compte à quel point ils n'avaient rien. Par exemple, ils n'ont pas de voiture de police pour le transport. Même pas une bicyclette. Tout travail est effectué à pied. Toutes les patrouilles se font en marchant dans les marchés ou les zones résidentielles. Cela signifie que la police ne prend pas assez d'initiatives. La majorité des rapports ou des cas leur parviennent, les gens viennent à la police pour signaler un crime.

Au cours d'une journée type, les accompagneriez-vous dans une patrouille?

À l'heure actuelle, nos déplacements sont vraiment restreints, donc nous ne patrouillons que dans le village d'Abyei. Il y a beaucoup de villages avoisinants, mais nous n'avons pas eu l'occasion d'y aller en raison de restrictions gouvernementales. À l'heure actuelle, nous avons deux patrouilles qui vont aux postes de police, une le matin et une dans l'après-midi. Donc nous avons l'occasion d'interviewer les prisonniers et de discuter avec eux. Nous leur demandons la raison de leur arrestation, leur peine, la façon dont ils sont traités pendant qu'ils sont détenus, s'ils ont accès à l'eau, à la nourriture, à des choses comme ça. Parfois, nous participons à des patrouilles conjointes avec la police soudanaise. Nous allons au marché et voyons ce qui s'y passe.

Comment la police locale a-t-elle réagi à votre présence ici?

En fait, elle a été très coopérative avec nous. Cela est un peu surprenant parce que nous sommes tellement limités dans nos déplacements que nous lui rendons deux ou trois visites par jour. Mais elle a été très accueillante. Elle semble heureuse de nous voir ; elle nous accueille, nous prenons du thé ensemble. La seule difficulté survient lorsque nous donnons des présentations. C'est évidemment en anglais. Il serait préférable d'offrir nos présentations en arabe.

Au-delà des questions linguistiques, avez-vous remarqué d'autres défis culturels qui auraient pu survenir?

En ce qui a trait à la police, elle a des lois et des pratiques très traditionnelles qui diffèrent beaucoup de celles du Canada.

Pouvez-vous me donner un exemple?

Par exemple, l'adultère est une faute très grave ici. Il s'agit d'un acte criminel pour une femme de tromper son mari. Elle se fera arrêter et emprisonner. Mais la polygamie pour les hommes est permise, ils peuvent avoir jusqu'à quatre femmes. Mais il faut être assez riche pour avoir plus d'une femme.

Avez-vous du mal à vous y acclimater?

Oui. Justement aujourd'hui, j'ai eu connaissance d'une autre coutume ou tradition : une femme d'ici est détenue, elle est la deuxième femme d'un homme, mais la plus jeune des deux femmes. Elle était mariée depuis trois ans. Elle n'a pas eu d'enfants, la raison selon elle est que son mari est trop vieux pour avoir des relations sexuelles avec elle. Mais selon les coutumes locales, si elle n'est pas en mesure d'avoir des rapports sexuels avec son mari, elle doit les avoir avec le fils de la première femme de son mari. Elle a refusé de le faire, c'est pourquoi elle a été emprisonnée.

Donc, comment rapprochez-vous ce type de cas à nos lois et notre système de valeurs canadiens?

On ne peut pas vraiment les rapprocher, mais il s'agit d'une culture et d'une tradition locales. Nous laissons donc le système judiciaire s'en charger selon les lois et coutumes de l'endroit. Si la femme est reconnue coupable, elle ne passerait qu'environ sept jours en prison. On lui permettra également de trouver un nouveau mari si elle le désire, mais ce mari devra verser une dot à son ex-mari. La dot est habituellement payée en bétail – surtout des vaches.

Y a-t-il d'autres membres de l'équipe des services de police de l'ONU?

Oui, ils viennent de partout dans le monde. Nous avons des agents de police jordaniens, kényans, ougandais, pakistanais et chinois.

Comment trouvez-vous cette expérience?

C'est vraiment bien, c'est en fait l'ONU en miniature ici. J'ai appris beaucoup sur les cultures africaines, on m'a fait connaître les différentes traditions et coutumes qu'on y trouve. Il en va de même pour les autres membres ; nous formons une synergie. Nous nous trouvons parfois dans une salle d'ordinateurs et je leur montre des photos de Vancouver et je leur montre ce que nous mangeons normalement au Canada, et d'autres sortes de choses. Ils en font autant à leur tour, ce qui est très instructif.

Décrivez-nous le rythme de travail et de vie?

Les choses avancent ici à une cadence beaucoup plus lente. Je suis le genre de personne qui veut que les choses soient faites, mais rien ne presse ici. Il n'y a également aucun moyen d'organiser des activités para professionnelles, pas de télévision, pas de cinémas, pas d'allées de quilles, rien. On doit donc créer notre propre divertissement. Je lis des livres, j'écris, je regarde parfois un film sur DVD.

Avez-vous été invité au domicile de quelqu'un?

J'ai été invité quelques fois au domicile de certaines personnes, mais je me sens mal à l'aise d'accepter parce que la nourriture constitue un véritable problème ici, même pour le personnel de l'ONU. Nous devons tous nous procurer notre propre nourriture dans le marché local et c'est très difficile. Le choix est limité et la qualité est mauvaise. Je me sens donc mal à l'aise si je vais chez quelqu'un pour le souper parce que je mange sa nourriture et je sais qu'il en a très peu.

Avez-vous réfléchi à la façon dont cela pourrait les offusquer si vous refusez?

J'y ai pensé également, donc je fais de mon mieux. J'essaie de m'assurer de participer à toutes les inaugurations d'écoles ou d'autres festivals et cérémonies, de boire du thé aux pavillons de thé. Nous arrivons à bien participer.

De quelle façon pensez-vous que cette expérience vous changera?

En tant que personne, j'aurai tendance à mieux apprécier ce que nous avons au Canada, c'est certain. En tant que Canadiens, la majorité d'entre nous, je pense, trouvent naturel d'avoir l'eau courante, l'électricité et les routes pavées. Le fait que nous profitions de la paix et de la sécurité, comparativement à un pays ravagé par la guerre comme le Soudan, est également une chose que nous jugeons normale. Je pense que je serai plus ouvert et compréhensif en ce qui concerne les différences lorsque je retournerai au pays.

Qu'est-ce qui vous manque le plus du Canada?

Une partie de la nourriture. Ici, je ne mange pas comme au Canada. C'est une autre chose qui allait de soi pour moi. J'habitais à une rue de l'épicerie, je n'avais presque rien dans mon réfrigérateur parce que j'allais à l'épicerie et j'achetais tout frais. Quand je manquais de lait, j'y allais et je l'achetais. On ne peut pas faire cela ici. Bien sûr, ma famille et ma copine me manquent.

Merci de cette entrevue, William Chan.

De rien.