Bref survol de certains nouveaux départs au Canada

Il y a près de quarante ans, Elena Whyte est arrivée à Ottawa, par une froide journée de janvier, pour s'y installer et commencer sa nouvelle vie. Les années qui ont passé n'ont pas réussi à effacer de sa mémoire la vision qu'elle a eu, en regardant par le hublot de l'avion, au moment de son atterrissage sur une piste glacée : cette «toundra de la Mongolie», comme elle le décrit ,« parsemée de cheminées fumantes et d'arbres aux cimes enneigées», constituait un contraste frappant avec le doux climat du Venezuela qu'elle venait de quitter. Mère de deux enfants, un mari qui l'attendait, munie d'un diplôme universitaire de premier cycle en main et pleine d'espoirs et de rêves en l'avenir, Elena n'avait qu'une vague idée des défis qu'elle allait affronter et des gens et des organismes qui l'aideraient elle, ainsi que ses enfants, à s'adapter à la nouvelle vie au Canada.

Bien que l'histoire d'Elena soit unique, elle n'est pas étrangère aux quelque 15millions de personnes qui ont immigré au Canada depuis le début de la Confédération. Au cours de la dernière décennie seulement, plus de deux millions d'immigrants de toutes les classes sociales se sont établis au Canada pour commencer une nouvelle vie, la majorité d'entre eux, soit 87 % selon Statistique Canada, ayant opté pour les grands centres urbains de l'Ontario, du Québec et de la Colombie-Britannique. Toutefois, les chiffres seuls ne donnent pas la mesure des difficultés que comporte l'expérience du déracinement et de la réinstallation en terre étrangère. Même si le Canada a la réputation d'être l'un des pays les plus accueillants et les plus enviables qui soient au monde, les nouveaux arrivants ont à surmonter de nombreux obstacles pour s'intégrer à la mosaïque multiculturelle dont le Canada fait activement la promotion.

En marge de leur cours d'anglais avancé du programme CLIC (Cours de langue pour les immigrants au Canada) chez Graybridge Malkam, une entreprise d'Ottawa spécialisée dans la formation linguistique et les questions de diversité et de relations interculturelles, Aditi Dilip Patel et Aurora Petrica nous ont raconté l'expérience qu'elles ont vécue lorsqu'elles ont immigré à Ottawa.

Aurora Petrica est arrivée au Canada de la Roumanie, il y a un an et demi, en compagnie de ses deux fils jumeaux pour venir rejoindre son mari. Bien qu'elle soit arrivée à Ottawa avec un diplôme de chimiste, Aurora a trouvé peu de débouchés dans son champ de spécialisation : «J'ai étudié la chimie et la physique, mais je ne trouve pas grand chose dans mon domaine. L'immigrant peut être quelqu'un dans son pays, mais quand il arrive ici, il n'est rien. Nous devons pourtant continuer d'exercer notre métier. Si je ne trouve pas du travail dans mon domaine, il se peut que je déménage à Toronto».

«Ce n'est pas facile de trouver un emploi, c'est la seule chose (de difficile); ça prend du temps», confirme Aditi Dilip Patel,24 ans, arrivée à Ottawa au mois d’août dernier en provenance d'une petite ville de la province indienne du Gujerat pour rejoindre son mari, déjà installé à Ottawa.

Nombreux sont les immigrants aux prises avec le même dilemme qu'Aurora et Aditi : ce sont des personnes très scolarisées et compétentes, attirées au pays par l'espoir d'y trouver un travail satisfaisant. La désillusion a tôt fait de s'installer lorsqu'ils se trouvent face à la réalité de l'emploi au Canada. « Si je me contente de n'importe quel autre emploi, dans le seul but de faire de l'argent, je n'aurai plus le temps de faire une carrière dans ma profession», dit Aurora. Souvent, les employeurs sont peu enclins à engager de nouveaux arrivants n'ayant pas d'expérience de travail au Canada, et ces immigrants oscillent donc entre le chômage et le sous-emploi. Aurora estime avoir de la chance, car son mari peut subvenir à ses besoins pendant qu'elle se cherche du travail dans son domaine.

Outre les frustrations et le stress associés à la quête d'emploi, un bon nombre de nouveaux Canadiens doivent également faire face à la difficulté d'élever des enfants au Canada. Le conflit entre la préservation de leur identité culturelle et l'éducation des enfants dans un contexte multiculturel peut s'accompagner de tout un lot de complications.

«Au plan familial, les difficultés de l'adaptation culturelle deviennent plus prononcées : lorsque les structures et les normes sociales sont tiraillées entre les idéaux canadiens et ceux de votre pays d'origine, l'harmonie et l'identité culturelles sont mises à rude épreuve», affirme Elena Whyte. Ce choc des cultures se manifeste souvent entre les parents et les enfantsc anadiens de la première génération. Elena a élevé trois enfants au Canada et trouve que «l'individualisme et les droits des femmes encouragés dans la culture canadienne ont souvent été la source de conflits entre elle et sa fille».

Aditi a constaté qu'il y a une forte pression au sein des communautés indiennes au Canada pour le maintien des structures familiales traditionnelles et des rôles traditionnels de l'homme et de la femme : «L'une de nos coutumes interdit aux femmes de s'adresser aux hommes âgés en présence des autres hommes de la famille. Certaines personnes ont toujours cette conviction même en étant au Canada. Cela a des répercussions sur les femmes de la famille, étant donné qu'à l'extérieur de la maison tout leur est permis. Mais, une fois rentrées chez elles, elles se sentent brimées dans leur liberté et cela les ennuie. Toutefois, la famille d'Aditi et ses beaux-parents sont très ouverts et elle estime avoir de la chance de ne pas avoir à subir ce genre de tensions familiales.

La plupart des nouveaux arrivants vivent du stress et des difficultés économiques à divers degrés et ont besoin de soutien pour les aider à franchir cette première étape difficile. Aditi et Aurora estiment que les organisations d'aide aux immigrants sont essentielles à la réussite de leur intégration et que la région d'Ottawa fournit énormément de soutien en ce sens. «Les gens sont coopératifs, vous pouvez trouver tout ce dont vous avez besoin et les mécanismes de soutien sont bien en place», ajoute Aditi. Aurora trouve que ces organisations sont essentielles à son adaptation : «Ma communauté (roumaine) est trop restreinte ici à Ottawa, et mes amis sont mes camarades de classe. Je suis allée à plusieurs reprises à l'église locale, mais on ne m'a pas aidée. Je préfère m'adresser à mes professeurs du CLIC; ce sont eux et mes camarades de classe qui m'ont aidée lorsque je leur ai fait part de mes besoins».

Pour Elena, retourner à l'université afin d'obtenir une maîtrise a été l'un des meilleurs moyens de nouer des liens avec les gens du milieu, puisque l'école lui a donné la possibilité d'établir des contacts personnels, essentiels à l'établissement de nouvelles relations. «Les Canadiens sont comme leur hiver : froids à l'extérieur mais, une fois que vous avez brisé la glace, vous découvrez des gens incroyables. Mon expérience à l'Université Carleton m'a aidée à en prendre conscience», dit Elena.

Au fil des ans, Elena a trouvé du travail auprès de quelques-unes des centaines d'organisations d'aide aux immigrants œuvrant dans l'ensemble du Canada, et dont le personnel se compose pour la plupart d'immigrants installés au pays. Pour Elena, à l'origine, travailler pour ce genre d'organisations relevait davantage d'une décision inspirée par des motifs économiques qu’altruistes : «On m'offrait des emplois en raison de mes compétences linguistiques et parce que j'avais un diplôme en coordination d'événements». Toutefois, par la suite, elle s'est impliquée davantage dans ce genre d'activités et celles-ci font maintenant partie de sa vie.

«La philanthropie est une véritable caractéristique des Canadiens», affirme Elena, «mais la plupart du temps, nous, les immigrants, nous n'avons du temps et des fonds que pour subvenir aux besoins de nos propres familles et communautés». Citoyenneté et Immigration Canada s'étant engagé à accueillir240 000 autres nouveaux résidents permanents au pays, les organisations d'aide aux immigrants vont continuer de fournir des services très en demande.

Aujourd'hui bien établie dans le joli village de Wakefield, au Québec, Elena cultive sa passion et ses talents artistiques et dit se sentir véritablement Canadienne lorsqu'elle se surprend à penser que tout est possible. Étant donné que les Canadiens luttent constamment pour définir ce qu'ils sont en tant que nation – habituellement en insistant sur ce qu'ils ne sont pas – il est clair que la diversité des citoyens canadiens et la richesse de leur patrimoine constitue une composante clé de cette identité collective. Elena, Aditi et Aurora peuvent toutes trois témoigner de la multiplicité des obstacles créés par la fusion d'éléments dans ce qu'Elena appelle «la meilleure expérience culturelle de la planète». Toutes trois sont néanmoins optimistes en ce qui concerne leur avenir et disent aimer ce pays qu'elles appellent maintenantleur «chez soi».

Mara Munro est une nouvelle diplômée de l'Université McGill et travaille présentement à contrat au Centre d'apprentissage interculturel.