Les hauts et les bas de la Chine
Est-ce que cette affectation est quelque chose que vous recherchiez?
La CBC a décidé de remédier à son absence en Chine. Je veux dire, nous avions la télévision, bien sûr, avec Patrick Brown, mais il était important d'avoir une meilleure présence à la radio. La CBC m'a approché ainsi que d'autres personnes. Il y a eu un concours, et heureusement, j'ai réussi à décrocher le poste.
Avez-vous eu de la difficulté à convaincre votre famille de déménager?
Nous vivions à Ottawa depuis sept ans et nous adorions l'endroit. J'aimais animer l'émission matinale et The House. Lorsque l'offre d'emploi s'est présentée, j'ai dit à ma femme, « Tu sais, ils sont intéressés à ouvrir un bureau à Shanghai, qu'en penses-tu? ». Ensuite, j'ai ajouté, « Nous pouvons aussi regarder du côté de Toronto… ». Alors, elle m'a répondu, « Tu sais… c'est aussi perturbateur pour les enfants de déménager à Toronto que de déménager à Shanghai, mais Shanghai, c'est plus qu'une aventure ». J'étais plutôt surpris, à dire vrai, de sa réaction.
Alors, comment l'avez-vous annoncé à vos enfants?
Avant de le dire aux enfants, nous avons décidé d'attendre que j'aie réellement obtenu le poste. Lorsque l'offre s'est présentée, nous avons réuni les deux enfants — ma fille avait 11 ans et mon fils, 9 ans, à l'époque — dans notre chambre et je leur ai annoncé la nouvelle. Ils ne nous croyaient pas. Ils pensaient que je blaguais! Ils ont tous deux commencé à rire& ils se sont mis à rire. J'ai dit « Non, non, non, je n'invente pas une histoire, nous allons déménager en Chine ». Je suis presque certain que ça leur a pris deux à trois jours pour se rendre compte que je ne racontais pas des histoires.
Ils sont probablement à un bon âge — un peu plus âgés et la situation aurait été plus difficile.
Ça a été le nœu de la discussion avec ma femme, qui est plutôt avertie au sujet des enfants. Elle m'a dit combien c'était préférable de déménager maintenant plutôt que dans deux ou trois ans, quand ma fille aurait 14 ans. Ce qui est intéressant dans tout ça, c'est que j'avais pensé que la situation serait plus difficile pour ma fille et plus facile pour mon fils. En réalité, c'est l'inverse qui s'est produit.
Pourquoi, selon vous?
Pour deux raisons, je crois : la première, c'est que j'ai probablement sous-estimé le degré de maturité de ma fille. L'autre, c'est que Shanghai a beaucoup à offrir; c'est comme un rêve pour des filles de douze ans qui commencent à être un peu plus sensibles à la mode. Ici, il y a tous les types de vêtements que vous pouvez imaginer. Et c'est beaucoup plus abordable qu'à la maison. Je crois qu'elle a été séduite par le magasinage. Mais, il est évident que les enfants s'ennuient de leurs amis entre autres.
Quel type d'école est-ce qu'ils fréquentent?
Ils fréquentent une école privée, avec une filière anglaise et une filière chinoise. Elle s'appelle la Semiconductor Manufacturing International Corporation School, ou la SMIC School. Elle a été construite pour l'imposante usine taïwanaise d'ici. L'usine avait suffisamment d'employés pour construire sa propre école. Le programme est aussi bon que celui de n'importe quelle école internationale, mais elle présente également des aspects typiquement chinois; comme l'absence de chauffage dans les classes. Elles sont dotées d'appareils de chauffage, mais il y a une croyance chinoise qui dit que l'air frais est très sain. Il fait parfois très froid à Shanghai et les enfants s'en plaignent à l'occasion. Également, au Canada, nous les avions inscrits dans une école francophone, et je suis très conscient qu'ils perdent un peu de leur français ici. Maintenant, ils ont environ deux heures de cours de mandarin par jour, alors je crois qu'ils ne se plaindront plus jamais des verbes français après avoir appris les caractères chinois.
Votre femme a-t-elle dû quitter un emploi pour venir ici?
Oui. Elle travaillait à titre d'adjointe pour un sénateur à Ottawa. Mais elle vient justement de commencer un nouvel emploi ici. Elle enseigne l'anglais, mais dans une école chinoise qui fait partie du système public. Ce n'est pas une école privée de langue anglaise. Il s'agit d'une organisation très très chinoise. Elle est donc plus susceptible que moi d'avoir des histoires interculturelles intéressantes à raconter! Certaines des réunions dont elle m'a parlé sont plutôt intéressantes.
Au-delà des aspects logistiques, qu'avez-vous fait pour vous préparer à vivre cette aventure?
Nous avons lu des livres au sujet du choc culturel et des enfants, ce qui nous a été assez utile. J'ai commencé à apprendre un peu de mandarin avant mon départ d'Ottawa. C'est une langue très difficile, mais une fois que vous avez commencé et que vous avez appris, disons, une centaine de mots, vous pouvez aller très loin. Par exemple, lors de mon premier séjour — je suis venu une première fois en février avant que ma famille déménage — prendre un taxi, c'était une véritable corvée tout comme faire laver mon linge ou aller au magasin. Au début, j'ai vraiment douté d'avoir pris la bonne décision.
Que voulez-vous dire?
Je pensais « Qu'est-ce que j'ai fait? Ça ne fonctionnera pas! » C'est ce que je pensais environ trois ou quatre semaines après mon arrivée, j'étais vraiment confronté à une crise presque dépressive et je remettais véritablement ma décision en question. Je n'étais pas du tout certain de pouvoir surmonter cette crise. Ensuite, je dirais que vers le troisième mois, j'ai regardé autour de moi et j'ai pensé « c'est vraiment étonnant! » J'ai commencé à apprécier la situation beaucoup plus. Mais cette première période de trois mois a été très, très difficile. J'étais seul, sans ma famille, essayant de trouver un endroit où vivre, des écoles pour les enfants et tout ça dans une ville de 17 millions d'habitants.
Il y a des phases à traverser pour s'adapter à un autre pays et habituellement la première ressemble à une étape d'euphorie ou de « lune de miel », suivie d'une sorte d'effondrement.
C'est étrange que vous parliez de ces phases parce que je me souviens d'un dîner auquel ma femme et moi avons assisté avec des gens d'Affaires étrangères Canada. Ils m'ont parlé de ces différentes phases que nous pourrions vivre. J'ai trouvé qu'ils étaient plutôt précis, vous savez, avec la phase de lune de miel et d'effondrement. Je sais que j'ai ressenti l'effondrement. Je me souviens que j'étais assis dans la chambre d'hôtel au milieu d'une sorte de transition, essayant de trouver un endroit pour ma famille. Je regardais Shanghai par la fenêtre, et croyais honnêtement que j'avais fait la plus grande bêtise de ma vie. Qu'est-ce que j'ai bien pu penser! Et maintenant, je ne peux même pas imaginer avoir ce genre de pensée. Pour être honnête — et j'en ai parlé avec ma femme — je me demande comment nous pourrions retourner vivre dans un endroit calme et stable comme le Canada. C'est un endroit très excitant ici; c'est très dynamique. Et personne ne sait comment la situation va évoluer en Chine.
Pour un journaliste, tout ça c'est très passionnant. Il y a tellement d'histoires qui se passent. De toute évidence, l'influence croissante de la Chine sur le reste du monde est toujours une histoire intéressante, mais il y en a d'autres, par exemple, sur l'avenir du parti. Ou encore, qu'est-ce qui se passe quand l'économie ralentit ici? Quand l'économie passe de 10 % à 8 %, des millions de personnes perdent leur emploi et les répercussions sociales sont énormes.
Il semble qu'ici tout prend des proportions que nous ne pouvons pas vraiment imaginer au Canada.
On ne peut pas comprendre à quel point c'est massif. Pour un journaliste, c'est très stimulant, c'est comme faire un tour de montagnes russes alors que vous ne savez pas où le train terminera sa course.
Avez-vous l'impression d'être témoin d'une époque importante que traverse le pays?
Il y a des moments comme celui-là. Je pense que l'apogée de tout cela sera probablement les Jeux Olympiques de 2008. Il semble y avoir deux écoles de pensée au sujet des répercussions qu'auront les Olympiques sur le pays notamment, l'arrivée de trente mille journalistes étrangers. Certains croient que le pays sera transformé à jamais. L'autre école de pensée, celle des publications comme The Economist, croit que le gouvernement fera marche arrière et que le pays sera géré comme il l'était auparavant; des restrictions seront imposées aux journalistes, par exemple. D'autres croient que c'est impossible et qu'une fois que vous avez fait sortir le génie de la bouteille, c'est un point de non-retour.
En plus d'apprendre une nouvelle langue, quels autres aspects de votre travail dans une culture différente vous ont semblé les plus difficiles?
Ce qui est bien au sujet des Olympiques, c'est qu'ils ont provoqué un changement dans la réglementation applicable aux journalistes étrangers. Au début, quand je suis arrivé ici, je devais présenter une demande quand je voulais quitter Shanghai pour couvrir un événement. C'est comme si je vivais à Ottawa et que je devais présenter une demande au gouvernement du Manitoba pour couvrir un événement à Winnipeg, et que je devais attendre la permission avant de me rendre sur place.
Le cadre réglementaire qu'il faut respecter pour faire le travail est très encombrant. Vous devez être très adroit pour contourner ce genre d'obstacle. Je suis chanceux, parce que je suis principalement un reporteur à la radio et un des avantages de la radio, c'est l'anonymat. Par exemple, si vous voulez parler à quelqu'un qui s'appelle M. Wang, vous savez qu'il y a des millions de M. Wang ici et qu'il n'y a pas de photo à la radio, alors si le gouvernement veut trouver le M. Wang en question, il devra chercher parmi les millions de M. Wang. Mais il y a encore une certaine réticence à passer à l'écran.
Est-ce que c'est vrai?
Bien sûr! Il y a beaucoup de gens qui vont se couvrir le visage ou qui vous repoussent. L'autre aspect, c'est que lorsque vous commencez à faire des entrevues avec une caméra, vous attirez la foule. Alors, si vous prévoyez parler d'un sujet relativement délicat — et en Chine tout est délicat — il vaut mieux faire votre entrevue en privé.
Est-ce que c'est seulement dans les régions rurales ou est-ce que cela s'applique dans les villes aussi?
Les gens des villes sont un peu plus habitués à ce genre de situation, mais la culture n'aime pas vraiment les médias, même les médias chinois. Alors, quelqu'un qui essaie de filmer ou de faire une entrevue attirera automatiquement une foule. Vous voyez vraiment une énorme différence lorsque vous allez dans les régions rurales. Premièrement, les gens ne sont pas encore habitués à voir beaucoup d'étrangers. Alors, dès qu'il y a des étrangers en ville, tout le monde le sait. C'est comme un événement spécial, et s'ils entendent dire que vous êtes journaliste en plus, alors c'est encore pire.
Est-ce que c'est une bonne chose ou une mauvaise chose qu'ils soient tous au courant de votre présence?
Je crois que pour le Chinois type, ce n'est qu'une question de curiosité, « Pourquoi êtes-vous ici? Qu'est-ce que vous faites? » Pour ce qui est des autorités — je pense au policier chinois moyen qui n'est pas nécessairement très instruit et qui est vraiment sous-payé — leur réaction immédiate serait d'empêcher que des journalistes exposent des aspects horribles de leur « territoire ». Alors, le réflexe, peu importe que la nouvelle réglementation offre plus d'ouverture, consiste à rendre mon travail plus difficile.
Comment cela se manifeste-t-il? Disons si vous voyagez de A à B?
Ils vous arrêtent. Ou encore, ils interviennent alors que vous interrogez quelqu'un et ils commencent à crier en chinois « Vous n'avez pas le droit de faire cela ici! Vous n'avez pas une permission écrite » et ainsi de suite. Alors, je leur présente mon permis de journaliste, et il y a une sorte de tendance à réagir devant tout ce qui porte un timbre, ils le regardent et disent « D'accord, alors vous êtes un correspondant inscrit », mais plus souvent qu'autrement, ils disent « Peu importe, vous n'avez pas la permission! » La situation s'améliore légèrement, mais il y a encore beaucoup de chemin à faire. Ce n'est pas habituellement parce qu'ils ont un intérêt à l'égard du sujet. Ils ne veulent pas qu'un journaliste écrive une histoire qui montrera quelque chose de négatif à propos de leur ville ou de leur communauté.
Quels sont les autres aspects de votre travail que vous trouvez difficiles?
Un des très gros obstacles culturels en Chine, c'est toute la notion de « face ». En Chine, il est sacro-saint de sauver la face. Par exemple, j'ai absolument besoin d'aide avec les différents dialectes du mandarin et tout ce genre de trucs, et je dois parfois demander à mon interprète de s'informer au sujet de ce qui se passe vraiment. Les Chinois se plaignent du gouvernement et le critiquent sévèrement; ils lui parlent de manière très franche et très ouverte, mais dès que j'entre en scène, le ton et la teneur du discours changent complètement. Ce n'est pas parce qu'ils ont peur d'aller en prison s'ils me parlent, c'est parce qu'ils considèrent que c'est une honte nationale de parler de ces sujets avec un étranger. Par exemple, le gouvernement reconnaît maintenant ouvertement que la corruption a gagné l'administration et la gouverne de l'État. C'est un problème immense — un des plus importants problèmes.
La situation est bien connue et il est permis d'en parler. Cependant, les gens ont cette impression que si je dis à un étranger que trop de fonctionnaires, trop de gens d'affaires, trop de policiers se laissent corrompre, la Chine sera réduite aux yeux du monde. C'est pourquoi, les gens ne veulent pas parler librement. Il faut donc travailler fort pour trouver des gens et les convaincre que peut-être qu'un moyen de gérer des situations comme la corruption, c'est d'en parler ouvertement.
C'est quelque chose d'inconnu pour eux?
Totalement inconnu; ce n'est pas quelque chose en lequel ils croient. Alors, il y a la question de la « face » et, de toute évidence, le fait que le gouvernement harcèlera les journalistes ou les avocats qui vont trop loin. Tous savent en Chine que s'ils franchissent la ligne, ils pourraient avoir des problèmes, alors pourquoi se donner la peine de parler à un journaliste étranger?
La situation change lentement toutefois?
C'est un changement très lent. La situation s'améliore, mais…
Il faut du temps pour déplacer une montagne?
Exactement.
À titre de journaliste, vous comptez sur vos relations pour faire votre travail, et nous savons qu'en Chine, les relations sont essentielles. Quelle est votre expérience jusqu'à maintenant?
Les Chinois ont un mot pour cela et c'est Guanxi. Les Chinois estiment que nos manières sont souvent barbares. Par exemple, je prévois appeler un étranger, quelqu'un que je n'ai jamais rencontré en personne, pour faire une entrevue. Nous faisons toujours cela au Canada.
Nous le faisons maintenant.
Vrai! Cette façon de faire ne fonctionne tout simplement pas ici. Au cours de l'année que j'ai passée ici, à une occasion peut-être, j'ai téléphoné à quelqu'un et j'ai dit : « Bonjour, est-ce que je peux vous interroger à propos de ce sujet? » et la personne a répondu oui. Habituellement, on me répond : « Je suis très intéressé à vous rencontrer M. Germain, mais j'aimerais d'abord prendre le thé avec vous. Nous discuterons du Canada et je jugerai alors si je veux poursuivre cette conversation. Ensuite, nous pourrons discuter de la possibilité de faire une entrevue ».
Cela exige beaucoup de planification, n'est-ce pas?
Oui, mais mon heure de tombée est dix heures! Nos cultures sont totalement différentes à cet égard. Et d'une certaine manière, je respecte les Chinois pour cela, parce que je crois qu'en Occident, nous travaillons très rapidement et nous n'apportons pas beaucoup de profondeur intellectuelle aux sujets. « Je vais obtenir ce commentaire, je vais obtenir cette réaction, et ensuite j'écrirai une histoire et je la diffuserai ». D'une certaine manière, travailler ici aide à devenir un meilleur journaliste parce que vous êtes forcé de prendre du recul, d'être plus Chinois, et de penser très sérieusement aux questions que vous allez poser. Vous devez démontrer à la personne que vous n'êtes pas seulement ici pour le travail fait « à la sauvette » comme nous l'appelons dans le monde de l'information au Canada. Les Chinois veulent établir la confiance avant de se confier — même si leurs pensées sont ternes ou manquent de pertinence! Ils veulent savoir si vous méritez qu'ils vous parlent.
Qu'avez-vous le plus apprécié jusqu'à maintenant?
Le simple fait que tous les jours, marcher dans les rues de Shanghai ou Beijing ou quelque part en Chine, ce n'est jamais ennuyant. Je me lève chaque jour, je quitte mon appartement où se trouve le bureau et je descends dans cette vieille rue. Il y a ce gars qui se fait faire une pedicure par une femme, il y a ces gens qui cuisinent avec des woks partout, des gens qui crient, la circulation…
C'est plein de vie?
Depuis que je suis arrivé en février, je ne crois pas avoir dit la phrase « Je m'ennuie ». À moins de vivre ici, c'est vraiment difficile à imaginer. C'est un peu comme être dans un parc d'amusement chaque moment de votre vie. C'est extrêmement stimulant, très dynamique et déconcertant. Et, je crois que vous ressentez quelque chose comme de la sagesse quand vous vous rendez compte qu'à titre d'étranger, vous ne réussirez jamais à vraiment comprendre l'endroit. La vérité c'est que vous rencontrez beaucoup de Chinois et vous vous rendez compte qu'ils ne comprennent pas vraiment l'endroit non plus. Ce n'est pas comme un pays; c'est comme un continent; un ensemble de personnes qui se disent Chinois, mais qui ont grandi dans différentes provinces et qui sont très différentes les unes des autres.
Merci pour cette entrevue, Anthony.
Je vous en prie.