Recherche sur le développement et l'efficacité interculturelle

Portia Taylor a de l'expérience professionnelle dans l'environnement, la réglementation volontaire, l'éducation et le développement axé sur la participation et la diversité. Elle a occupé des fonctions en Allemagne et au Costa Rica. Elle a collaboré avec diverses organisations basées en Asie, au Canada et dans les Caraïbes. Elle est entrée dans le Service extérieur canadien en mai 2006.

Il y a un peu plus d'un an, je recommençais à reprendre goût aux chemins tortueux, à force de faire sans cesse la navette entre Los Baños, petite ville nichée dans une montagne, et la mégalopole de Manille. Avec ma silhouette peu philippine coincée dans un siège de minibus, j'avais hâte de me rendre au Congrès des chefs de peuples indigènes dispersés un peu partout dans les quelque 7 000 îles du pays. Ma participation à ce congrès faisait partie de mes activités de recherche sur le terrain pour jeter un regard neuf sur la communication interculturelle au sein d'un réseau dirigé par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI). Quand le Congrès a commencé, j'ai été pas mal déconcertée de constater que l'animateur du congrès s'exprimait en tagalog et que ce serait la langue de travail pendant toutes les séances de la journée! Lors de mes entretiens avec les coordinateurs du congrès en prévision de ma participation à celui-ci, jamais il ne nous était venu à l'idée de soulever la question de la langue de travail. Comme les précédents congrès sur le développement auxquels j'ai participé dans les Philippines s'étaient déroulés en anglais, j'avais tenu pour acquis que ce serait encore le cas. Les organisateurs étaient conscients que je serais confrontée à des difficultés, mais estimaient que c'était un problème négligeable. De fait, grâce au langage corporel, aux traductions qu'on m'a chuchotées sporadiquement dans l'oreille et à des mots que j'entendais qui étaient similaires à l'anglais ou à l'espagnol, j'ai pu quand même saisir le sens des principaux messages communiqués par les participants. Cette expérience m'a incitée à acheter un dictionnaire tagalog-anglais comportant beaucoup de définitions que je n'aurais jamais pu deviner. Quand le moment était venu de faire paalams (« mes adieux »), j'étais déterminée à poursuivre mon exploration des défis créés par les collaborations interculturelles, particulièrement dans le domaine de la recherche sur le développement.

De retour au Canada

Dernièrement, j'ai pu explorer les orientations possibles de l'intégration des pratiques interculturelles dans la recherche sur le développement, lors d'un atelier appuyé par le Centre d'apprentissage interculturel (CAI), Affaires étrangères et Commerce international Canada et certains employés du CRDI. Le CRDI a le mandat d'aider les pays en développement à tirer parti des connaissances scientifiques et technologiques pour trouver des solutions durables aux problèmes sociaux, économiques et environnementaux auxquels ils sont confrontés. Le personnel du CRDI évolue dans un environnement résolument interculturel, parce qu'il travaille étroitement avec des intervenants d'une multitude de cultures et de disciplines.

L'atelier, qui se basait sur une enquête à questions ouvertes, comportait un groupe de discussion pour le suivi, que j'ai animé. Il a pris comme point de référence la définition donnée par le CAI de l'efficacité interculturelle (EI), c'est-à-dire, au niveau des individus, « la capacité de s'adapter facilement et de réussir professionnellement dans une autre culture » et, au niveau des organismes, « la capacité de travailler dans d'autres cultures ou avec des organismes pour atteindre des buts et des objectifs ».

Les observations présentées dans la présente proviennent de participants à l'atelier exerçant un éventail de fonctions, allant de celles de chercheur à celles d'agent de programme, dans les quatre domaines de programmes du CRDI, à savoir : Environnement et Gestion des ressources naturelles; Technologies de l'information et de la communication au service du développement; Innovation, Politique et Science; Politique sociale et économique; ainsi que dans la Division des partenariats et du développement des affaires. Ces personnes élaborent des programmes qui sont mis en œuvre par des collectivités et des organisations partout dans le monde.

Ce qui est frappant c'est que, malgré leur diversité, les répondants ont été unanimes pour dire que l'efficacité interculturelle est un élément important de la recherche sur le développement. Un des participants a même mentionné que la question interculturelle prend une place très importante dans son travail quotidien. Tous les participants ont ajouté que la mise en œuvre de l'EI n'est pas chose simple. Ils sont tombés d'accord sur deux grands thèmes : définir correctement la culture et l'efficacité interculturelle dans une matrice multidimensionnelle de la recherche sur le développement et mettre en pratique ces concepts bien définis de l'EI.

Définir la culture et l'efficacité interculturelle pour les besoins de la recherche sur le développement

La question de la culture est clairement un aspect important du travail de chacun des participants et a même fait l'objet d'exercises sur la promotion du travail d'équipe. Toutefois, les participants ont signalé que la place de la culture dans leur travail est rarement abordée explicitement et en profondeur. Un des participants a avancé l'hypothèse que c'est parce qu'« on ne pense pas à cette question à moins d'y être confronté ». D'autres ont dit qu'ils hésitaient à aborder la question, de crainte de susciter des sentiments vifs et difficiles à maîtriser. Dans le même ordre d'idées, certains participants ont décrit les diverses façons dont les chercheurs en développement prennent en compte la question de la culture et ont signalé le besoin de prendre en considération l'individualité et d'autres facteurs dans la conceptualisation de celle-ci. Les participants ont soulevé la question primordiale, mais délicate, de savoir dans quelle mesure une culture pourrait ou devrait s'adapter à une autre culture. Un des répondants s'était demandé où on devrait s'arrêter, estimant que la question de la culture ne devrait pas être utilisée comme bouc émissaire pour expliquer tous les problèmes liés au travail. Par contre, beaucoup de répondants ont fait remarquer que la culture a une incidence sur d'innombrables facettes de la recherche sur le développement, depuis la visualisation de l'avenir à la surveillance et l'évaluation.

Les participants se sont également penchés sur la place que doit occuper l'EI dans la recherche sur le développement, notamment si les lignes directrices sur l'EI devraient être relativement universelles ou adaptées aux cas particuliers. Une personne a mentionné qu'il n'existe pas de feuille de route pour mettre en œuvre l'EI. Toutefois, des répondants ont dit qu'il serait très utile de disposer de normes d'application générale, sous forme d'outils de travail. Les répondants ont conclu que toute définition commune de la place des questions interculturelles dans la recherche sur le développement devrait comporter des critères d'évaluation pour déterminer quand – ou si – une compréhension commune s'est établie. En définitive, ils se sont entendus pour dire que l'EI devrait s'inscrire dans des systèmes et pratiques organisationnels globaux.

Renforcer l'efficacité interculturelle dans la recherche sur le développement

Pour mettre les concepts de l'EI en pratique, les participants se sont de nouveau exprimés en faveur d'un dialogue accru, de préférence dans les deux sens, qui viendrait épauler une bonne gestion de la recherche sur le développement. Cet accent mis sur le dialogue va dans le sens des initiatives globales d'actions de développement qu'envisagent des organismes comme l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO). Celle ci a reconnu que la tenue d'un dialogue interculturel sincère est une condition essentielle de tout progrès dans la lutte contre la faim et la dégradation environnementale. La FAO a même organisé sa Journée mondiale de l'alimentation de 2005 sur le thème de l'agriculture et du dialogue interculturel. De son côté, la Commission européenne aide ses citoyens à renforcer le dialogue interculturel pour acquérir les connaissances et les aptitudes nécessaires afin d'être en mesure d'évoluer dans un environnement plus ouvert et complexe qu'avant. Elle a même déclaré 2008 l'Année européenne du dialogue interculturel.

Beaucoup de participants ont signalé que le CRDI devrait inscrire les principes d'EI dans ses pratiques exemplaires existantes, soulignant les outils de gestion, comme les rapports de fin de projet, qui sont régulièrement mis à jour pour que les résultats des programmes restent pertinents. Faisant ressortir un élément interpersonnel de la gestion, un participant a dit que, si le mécanisme d'interprétation des différences culturelles ne fait pas l'objet de discussions en bonne et due forme, d'autres conflits pourraient surgir. Comme les mesures de développement sont toutes centrées sur les mêmes objectifs essentiels, les mécanismes favorisant la tenue d'un dialogue pertinent et représentatif conviennent à toutes les facettes de la recherche sur le développement.

La plupart des participants ont soutenu que l'idéal serait d'intégrer les pratiques interculturelles aux programmes et projets, dès leur lancement, afin d'éviter tout problème imprévu. L'UNESCO, la Banque mondiale et le ministère du Patrimoine canadien ont effectué des recherches qui mettent en évidence le rôle central de la culture dans le développement et recommandent la participation des bénéficiaires de projets de développement dans tous les aspects de ces projets, depuis la conception jusqu'à l'évaluation. Un intervenant du CRDI a parlé de la nature itérative de l'évolution organisationnelle, qui fait qu'à force de prôner les mêmes valeurs et normes, celles ci deviennent pour nous une seconde nature. En s'appuyant sur les filières du savoir formées par un mélange essentiel de programmes et de partenaires, le CRDI est particulièrement à même d'intégrer de façon holistique la notion d'efficacité interculturelle.

En traversant régulièrement les frontières culturelles, on constatera probablement que la facilité interculturelle ne se limite pas à la maîtrise de la langue, mais en fait offre un environnement propice à de futures explorations.L'intégration de l'efficacité interculturelle à la recherche sur le développement présente des défis à multiples facettes et de grande envergure, mais les avantages qu'on peut en tirer en valent la peine. Les activités comme celle-ci avec le personnel du CRDI – qui se compose d'un groupe diversifié de professionnels qui évoluent constamment dans un environnement interculturel – favorisent le dialogue et contribuent inévitablement à stimuler la réflexion sur le croisement entre l'EI et la recherche sur le développement.

Les participants à ce projet étaient Marjolaine Côté, Khaled Fourati, Richard Isnor, Marco Rondon, Chaitali Sinha, Raman Sohal, Ann Thomas et Maria Urbina-Fauser. Étaient également présents au groupe de discussion Portia Taylor et Doug MacDonald.