Vivre et travailler à Kaboul
Dallas reconnaît qu'il n'avait JAMAIS pensé se retrouver dans le rôle qu'il joue actuellement.
Dallas, pouvez-vous d'abord décrire brièvement vos conditions de vie?
J'ai vécu dans cinq maisons différentes depuis mon arrivée voilà près d'un an. Dans le premier cas, c'était une maison afghane. Les installations étaient très rudimentaires puisqu'à l'époque, on avait l'électricité à Kaboul seulement une heure par jour environ. Inutile de dire que de se réveiller dans une maison où la température est juste au-dessus du point de congélation et être obligé de faire bouillir l'eau avant de se faire une tasse de thé ou de prendre une douche au seau d'eau, ce n'est rien qui pousse à se lever! Maintenant j'habite dans une maison très confortable qui est mise à la disposition des conseillers qui travaillent avec le Bureau canadien d'appui à la gouvernance.
Pouvez-vous nous parler de votre sécurité personnelle : quelle est votre situation et quelle incidence a-t-elle sur vos activités quotidiennes?
À mon arrivée, Kaboul traversait une période relativement dangereuse et aucune mesure de sécurité n'était prise pour moi. À l'époque, je faisais toutes mes courses, je prenais l'autobus de la société de transport afghane pour aller travailler et je n'avais reçu aucun conseil de sécurité d'aucune des nombreuses entreprises de services de sécurité à Kaboul. Évidemment, la sécurité personnelle était constamment une préoccupation pour moi et, évidemment, une source de stress. Ce sentiment était aggravé par mon manque de familiarité avec ce pays. J'avais l'impression de devoir soupeser des risques chaque fois que je quittais la maison ou le travail. Depuis, le niveau de sécurité à Kaboul s'est beaucoup amélioré, comme ma connaissance des risques possibles. Je me sens aujourd'hui assez à l'aise dans la ville et je me dis vraiment que ce qui doit arriver arrivera. Heureusement, ou peut-être malheureusement, je fais désormais partie d'un programme qui m'assure un niveau de sécurité extrêmement élevé. Notre maison est gardée par au moins cinq gardiens d'un service de sécurité privé 24 heures par jour, 7 jours par semaine. Nous voyageons exclusivement en véhicule blindé suivi de près par une équipe de soutien armée. Mes déplacements sont étroitement contrôlés et je suis en grande partie confiné au centre de Kaboul. Tous les endroits où nous allons doivent être approuvés au préalable. Je trouve que c'est encore plus épuisant que les effets de l'insécurité que j'éprouvais dans mes premiers temps ici.
Plusieurs restaurants assurent un niveau de sécurité élevé et ils sont fréquentés par la communauté internationale. Bien qu'ils offrent un certain répit, ces établissements refusent habituellement l'entrée aux Afghans, ce qui fait qu'il est difficile de socialiser avec nos collègues et contribue à la distance qui se crée entre les Afghans et les ressortissants étrangers. La satisfaction que je tire de mon travail constitue mon mécanisme d'adaptation le plus important et quand j'ai le temps, je vais courir sur le tapis roulant. Si possible, j'organise une sortie avec mes amis afghans, et cela m'aide à réduire mon niveau de stress. Enfin, je fais souvent de courts voyages hors du pays, mais en restant normalement dans cette région du globe.
À quel point le travail que vous faites actuellement diffère-t-il de vos attentes initiales?
Je suis arrivé à Kaboul pour travailler avec M. Zakhilwal quand il était le conseiller économique principal du président. Ce n'était pas tout à fait dans mes cordes mais j'avais acquis une expérience de travail comme conseiller en gestion, ce n'était donc pas trop loin de ma zone de confort. Pour mon premier jour de travail, nous avions prévu passer l'après-midi à discuter de mon rôle et du genre de travail que j'allais faire. Toutefois, le matin même, il a été nommé ministre des Transports pour régler une crise qui avait une incidence sur le transport de pèlerins religieux à La Mecque. J'ai attrapé mon ordinateur portable et nous nous sommes installés au ministère.
Pendant les quatre semaines qui ont suivi, il était assis à la table de la salle de conférence pour calmer les dirigeants communautaires et religieux, mobiliser l'appui de la collectivité pour aider à satisfaire aux besoins fondamentaux des pèlerins et essayer d'éviter des émeutes généralisées. J'étais assis à son bureau et j'accordais des contrats et programmais des vols pour transporter les pèlerins. Ce travail a été incroyablement difficile et très en dehors de mon domaine de compétence. Par contre, il m'a permis d'être utile dès le tout premier jour et cela m'a valu, dans un délai très court, de gagner la confiance de nombreux Afghans – y compris celle du ministre.
Depuis, j'ai piloté un programme national d'aide technique ou contribué à son élaboration, j'ai mis sur pied une équipe d'analystes des politiques s'employant à traiter les questions clés du Cabinet et facilité la création d'un plan national pour stimuler les recettes de l'État. Le fait d'être un généraliste qui n'a pas peur de relever de nouveaux défis est un véritable atout dans un endroit comme l'Afghanistan. Quand un problème surgit, nous n'avons habituellement pas le temps de recruter un expert technique et de lui faire comprendre comment l'Afghanistan « fonctionne ». Il est préférable de se relever les manches, de travailler avec tous les intervenants concernés et de trouver des solutions pratiques.
Décrivez-moi une journée « typique ».
À certains égards, une journée de travail typique ressemble beaucoup à ce qui se passe chez nous. Il faut répondre aux courriels, assister à des réunions, commenter le travail de collègues et solliciter les commentaires de collègues sur le travail que j'ai fait. Cependant, je consacre beaucoup de temps à des interactions sociales qui aident à établir des relations. Chaque jour, je commence par saluer tous mes collègues immédiats. Cela comprend des poignées de main, des bises et des conversations sur leur santé et leur famille et un retour sur ce qui se passe dans leur vie. J'accorde aussi beaucoup plus d'attention à la hiérarchie. En Afghanistan, il est important de comprendre que la façon de traiter avec un sous-ministre, ou un homme plus âgé, est très différente de la façon de traiter avec un employé moins haut placé que vous ou avec un collègue ayant le même âge ou le même statut que vous. Il faut témoigner du respect à tout le monde, mais cela se fait de différentes façons selon le statut. Ici, vous devez laisser votre interlocuteur être le premier à vous donner une marque de respect, après quoi c'est à vous de lui en donner en retour. Là, il est important que ce soit vous qui donniez une marque de respect le premier. Cela ne ressemble pas à un exercice consistant à savoir qui porte le thé à ses lèvres le premier, ou qui s'assoit à quel endroit. Cela a une incidence sur la façon dont le travail se fait à tous les niveaux, sur les communications, la consultation et la prise de décisions.
Un autre aspect de ma journée de travail qui diffère d'une journée normale au Canada est que je me rends au travail en véhicule blindé tous les jours et que j'échange une poignée de main avec environ 16 gardiens sur mon parcours menant à mon bureau!
Diriez-vous que la hiérarchie est la principale différence entre un milieu de travail afghan et un milieu de travail canadien?
Il n'y a aucun doute! Elle a une incidence sur tout ce que vous faites ici, de la façon dont vos collègues agissent en votre présence à la façon dont les conducteurs se comportent dans la circulation. Comme conseiller auprès du ministre, je semble ne jamais entendre le mot « non » et je suis sollicité pour beaucoup plus de choses que je devrais probablement l'être. Le ministre pour qui je travaille a eu l'occasion de travailler en Occident et par conséquent, il sait très bien déléguer des pouvoirs à ceux en qui il a confiance. Cependant, en général, de nombreux Afghans pratiquent la micro-gestion. Cet aspect peut se manifester de façon très différente, selon la personne en cause. Parfois, ils ne prendront pas en compte le portrait global et ils mettront une touche personnelle sur un petit détail. En d'autres occasions, ils veulent participer à chaque étape d'un processus relativement mineur.
Travaillez-vous avec des femmes afghanes et, le cas échéant, cela change-t-il votre façon d'aborder le travail?
Je n'ai eu l'occasion de travailler qu'avec quelques femmes afghanes et elles avaient toutes travaillé à l'étranger. Je crois qu'en fait, elles aiment bien travailler avec des étrangers parce que cela leur impose moins de restrictions. Je prends soin de ne pas être seul dans une pièce avec mes collègues afghanes et, bien entendu, jamais derrière une porte close. Je fais aussi un peu plus attention aux sourires et aux plaisanteries et je ne me permettrais pas de développer des liens d'amitié avec elles. Ce degré de précaution est dommage quand je pense à au moins une jeune femme talentueuse qui pourrait jouer un rôle beaucoup plus grand si elle recevait un peu d'encadrement. Je peux l'appuyer de façon générale, et j'encourage ses collègues à travailler plus étroitement avec elle et à solliciter son point de vue, mais je pense que ce serait inapproprié si j'agissais comme un mentor le ferait. Même si elle a démontré qu'elle l'apprécierait, cela créerait un environnement très difficile pour elle au Ministère.
Avez-vous la moindre idée de ce que vos collègues pensent vraiment de vous? Par exemple, comment se sont-ils adaptés à vos « habitudes » personnelles et professionnelles?
C'est une très bonne question et la vérité est que je n'en sais rien. Peu importe le pays où vous êtes ou le rôle que vous jouez, je ne crois pas qu'un étranger qui vit et travaille dans un autre pays ne puisse jamais le savoir pour vrai. J'ai dû m'adapter de beaucoup de façons, m'habituer à des communications moins directes, apprendre à qui il est important de témoigner plus de respect et comment faire, apprendre à se bâtir et à utiliser un réseau personnel pour que les choses se concrétisent. Je crois que le meilleur indicateur pourrait être à quel point vos collègues vous demandent de l'aide par rapport à leur propre travail, et si j'ai raison, alors ma réputation n'est pas mauvaise parce que ça n'arrête pas!
Mes collègues ont certainement dû s'adapter à mon style de travail : je suis moins patient; je m'attends à ce qu'ils prennent beaucoup plus l'initiative; je suis moins enclin à accepter des excuses ou des retards; et je leur impose généralement une norme plus élevée que celle à laquelle ils sont habitués. Cependant, je crois que ça fait partie de la responsabilité que j'ai de leur apprendre à maîtriser leur rôle. La compétence ne se résume pas à posséder un savoir-faire technique pour exécuter une tâche; je dois inculquer la responsabilité nécessaire pour obtenir les résultats recherchés.
On présume que vous travaillez avec des collègues qui proviennent de cultures différentes de la vôtre sans être Afghans. Quels genres de défis, s'il en est, cela vous pose-t-il?
Il est difficile de généraliser d'un pays à un autre, mais je vais essayer. Je constate que les experts de l'Inde et du Bangladesh s'adaptent beaucoup mieux à la hiérarchie (peut-être un peu trop bien!). Je vois que les Américains et les Européens du Nord ont du mal avec la communication indirecte et « les apparences ». Les Allemands et les Japonais sont toujours les premiers à se présenter très tôt pour leurs réunions et ils sont habituellement obligés d'attendre longtemps leurs collègues afghans. Cependant, j'en souffre peu moi-même. Je suis déjà complètement plongé dans un environnement toujours changeant, ajouter un niveau de complexité ne complique pas beaucoup les choses. Ce qui est frustrant parfois, c'est le manque d'appréciation de la situation de la part des bailleurs de fonds. Ils font souvent des demandes d'information ou de documentation qu'ils croient relativement simples (elles le seraient au pays) sans comprendre que répondre à ces demandes va accaparer la seule personne clé ou les deux personnes clés au sein d'un ministère qui sont là précisément pour s'occuper du travail quotidien financé par les bailleurs de fonds.
Qu'en est-il de la culture organisationnelle? À quel point la bureaucratie afghane est-elle lourde ou simplifiée?
Le ministère des Finances est plutôt bien, du moins selon les normes afghanes. Le gouvernement fonctionne de façon générale lentement et il faut souvent passer par des réseaux personnels pour réussir à faire des choses dans un délai raisonnable. Il y a assurément une pénurie de personnel qualifié. La corruption existe, à petite comme à grande échelle. Toutefois, les Afghans sont très vifs d'esprit et la corruption est subtile, donc on la voit rarement. Nous avons eu de bons résultats ces six derniers mois pour augmenter la perception des recettes de l'État – il a souvent suffi de créer un environnement qui amenait les gens à croire qu'il y aura des conséquences à un mauvais rendement ou à la corruption. Le népotisme existe aussi et une fois encore, nous obtenons un certain succès en créant des systèmes de recrutement transparents. Au bout du compte, cela garantit que le candidat retenu possède les compétences de base nécessaires pour faire le travail.
Qu'en êtes-vous venu à aimer ou à véritablement apprécier dans la culture afghane?
Malheureusement, je dirais que la plupart des étrangers qui travaillent ici ne peuvent jamais vraiment connaître une grande partie de la culture afghane. La nourriture est bonne dans les occasions spéciales. La musique est très intéressante quand vous avez l'occasion d'assister à une prestation. Les vrais marchés locaux (et non ceux qui s'adressent explicitement aux étrangers) offrent très peu de choses et les étrangers ne sont pas censés les visiter.
Ce que j'aime le plus de la culture, ce sont les gens : ils ont un bon sens de l'humour; ils vous accueillent et vous intègrent dans leur « communauté » (quoique jusqu'à un certain point seulement); ils peuvent être farouchement loyaux; et ils ont une façon de passer d'une communication très directe à une autre très subtile selon les sujets. J'aime aussi les chapeaux – il y en a de très intéressants ici!
Ce n'est pas votre première affectation à l'étranger. Qu'est-ce que vous trouvez particulièrement difficile dans celle-ci comparativement aux autres?
La distance entre les étrangers et les Afghans. Il y a beaucoup moins d'intégration que dans la plupart des autres endroits où j'ai travaillé. Ce serait bien aussi qu'il y ait un peu plus de femmes afghanes lors de sorties sociales – il m'est impossible de formuler des commentaires significatifs sur la condition des femmes afghanes parce que je n'ai aucune conversation significative avec elles.
D'après votre expérience et vos observations, y a-t-il un sentiment d'espoir en Afghanistan? Est-ce un pays divisé en deux réalités, le Nord et le Sud?
Je vis à Kaboul, donc mes opinions ne donnent peut-être pas une image de tout le pays, mais il ne faudrait pas penser que la notion de nation n'existe pas en Afghanistan. La loyauté va d'abord à la famille, puis aux amis, puis au village ou à la région, et ensuite à son groupe ethnique et après tout cela, à l'Afghanistan. Vous voyez des gens qui agitent des drapeaux, qui parlent de l'Afghanistan. Je crois que même si le président Karzaï n'a pas obtenu le succès que les gens espéraient sur des enjeux comme la sécurité et le développement, il a réussi avec habileté à équilibrer tous les éléments différents de la société : les groupes ethniques, les tribus au sein des groupes ethniques, le secteur religieux avec le secteur séculier, et les technocrates avec les anciens moudjahidines. Je dirais qu'il ne fait aucun doute que le pays peut être divisé en une réalité rurale et une réalité urbaine. Mazar-e-Sharif et Herat ont peu en commun avec un petit village dans quelque autre région du pays, qu'elle soit d'ethnie Hazara, Pashtoune ou Tadjike.
Est-il trop tôt pour que vous puissiez dire comment cette affectation vous a changé?
Je le crois. J'ai peut-être acquis plus de patience et je comprends mieux la façon de faire avancer les choses dans un endroit où la hiérarchie, la fierté et les rapports humains régissent la plupart des interactions quotidiennes. Je suis aussi beaucoup plus prudent sur ce que je crois qu'un travailleur international peut accomplir en dehors de son pays. Le volume et l'urgence du travail, la mauvaise qualité de l'air, la présence continuelle de la sécurité, tous ces facteurs me font vieillir avant le temps.
Je suis certain que cela me transforme sur des plans que je ne pourrai découvrir qu'après être rentré d'Afghanistan et avoir passé un certain temps au pays.