Rolf Potts : plus qu'un simple vagabond

Ralph Potts en Éthiopie
Le rédacteur touristique et globe–trotter postmoderne Rolf Potts a été surnommé le « Jack Kerouac de l'ère Internet ». Son talent pour concocter des récits passionnants s'explique en partie par sa perception aiguisée des nuances culturelles et sa capacité à s'immerger dans d'autres cultures. Rolf Potts n'écrit pas des récits d'aventures, il les vit.

Rolf Potts a écrit sur plus de 50 pays pour des magazines comme le National Geographic Traveler, le New York Times Magazine, Slate.com et Conde Nast Traveler. Ce chroniqueur de voyages chevronné est peut–être surtout connu parce qu'il défend l'éthique du voyage individuel. Son premier livre, Vagabonding: An Uncommon Guide to the Art of Long-Term World Travel (Random House, 2003), a été imprimé 11 fois et traduit en plusieurs langues. Son plus récent ouvrage s'intitule Marco Polo Didn't Go There: Stories and Revelations From One Decade as a Postmodern Travel Writer (Travelers' Tales, 2008).

Chez vous, c'est où?

Pendant des années, il n'y avait pas d'endroit dont je pouvais dire ici, c'est chez moi. Mais maintenant, c'est le Kansas. C'est de là que je viens et, après avoir voyagé et vécu outre–mer pendant 10 bonnes années, j'ai fini par acheter une maison ici, à la campagne, tout près de ma famille. L'une des valeurs que je pense avoir découverte en voyageant, c'est que les gens ont du respect pour la famille dans toutes les cultures, et donc je pense que j'en ai appris beaucoup sur la famille en étant loin de la mienne. Alors maintenant je me suis rapproché de ma propre famille; je vis à proximité de ma sœur et de mes parents. C'est le genre de choses que j'ai vues au Vietnam et au Pérou, où les membres des familles mettent en quelque sorte leurs ressources en commun et vivent près les uns des autres.

Qu'est–ce qui a déclenché ce désir d'explorer le monde? Pouvez–vous le faire remonter à un événement particulier?

Non, je ne peux pas, je pense que c'est plutôt un désir viscéral. Je pense que beaucoup de gens éprouvent une curiosité instinctive pour le reste du monde lorsqu'ils sont jeunes, mais la société américaine, par exemple, ne nous encourage pas toujours à profiter des possibilités que le monde a à offrir lorsque nous sommes jeunes. C'est plutôt : « Bon, travaille fort et quand tu prendras ta retraite, tu pourras disposer de ton temps. » Mais il faut travailler fort avant. Quand j'étais adolescent, mon grand–père avait une ferme au Kansas. Il était fermier depuis l'âge de 15 ans. Si quelqu'un avait mérité sa retraite, c'était bien lui. Il était sur le point d'arrêter de travailler, mais ma grand–mère a eu la maladie d'Alzheimer. Alors il ne pouvait pas quitter la maison ni profiter de sa retraite parce qu'il prenait soin d'elle. J'ai donc compris à un âge où on est très impressionnable que la vie ne vous récompense pas en vous accordant du temps libre ou en vous donnant l'occasion de voyager. Vous devez créer votre chance vous–même.

Mais ce n'est pas comme si j'avais soudainement eu la révélation d'aller au Bangladesh. J'ai commencé par voyager aux États–Unis et au Canada à bord d'une fourgonnette, une fois mes études au collège terminées. J'ai ensuite enseigné l'anglais en Corée pendant deux ans, et je me suis tranquillement habitué à voyager dans toutes les régions du monde.

Il semble y avoir une différence entre le voyageur et le touriste, qui est basée dans une grande mesure sur le style de voyage et sa durée. À quel point cette distinction est–elle importante?

J'ai abordé cette question dans mes deux livres. C'est une fausse dichotomie. Je pense que ça relève d'un questionnement intérieur pour les gens qui sont des invités dans une autre culture. Par exemple, disons qu'il y a deux Canadiens en Inde qui argumentent pour déterminer qui est un voyageur et qui est un touriste. Cette distinction serait absurde pour l'Indien moyen. Pour ce dernier, ces deux personnes sont simplement des visiteurs qui sont là aujourd'hui et seront partis demain.

Peut–être que c'est un peu différent quand on parle de diplomatie ou de développement international, parce que quelqu'un qui passe trois ans à s'investir dans une communauté n'agira pas comme quelqu'un qui n'y reste que trois semaines. Mais c'est un questionnement intérieur et il faut reconnaître que ce n'est qu'une petite polémique entre invités dans le fond. Je pense que ça peut être une discussion féconde dans la mesure où ça porte sur le fait d'être conscient et d'être le genre de voyageur ou d'expatrié qui s'intéresse à l'endroit où il se trouve et à ses particularités. Il faut comprendre que la culture, c'est une affaire d'instinct. On peut étudier une culture mais il faut aller quelque part et y vivre, et faire des erreurs et se rendre compte que certaines de nos suppositions ne sont pas nécessairement partagées par la population de la culture hôte.

Je n'aime donc pas la distinction que l'on fait entre voyageur et touriste. On pourrait aussi bien être dans un bar en train de se demander qui a la plus belle chemise.

Êtes–vous surtout motivé par la géographie et l'histoire d'un endroit ou par les gens qui y vivent et leur culture?

Je pense que c'est une combinaison complexe de facteurs. J'ai dit dans Vagabonding que ce n'est pas vraiment important ce qui vous attire dans un endroit. Ce qui compte, c'est ce qui se passe quand vous y êtes, parce que c'est toujours beaucoup plus compliqué et surprenant que ce que vous aviez imaginé. Les raisons pour lesquelles je vais quelque part sont différentes d'une fois à l'autre. Je suis allé à Cuba pour apprendre la salsa, simplement parce que c'est la chose la plus intimidante pour un Américain du Midwest. J'ai escaladé des montagnes et vécu dans le désert, mais apprendre la salsa était une idée effrayante!

Alors je suis allé à Cuba et j'ai commencé à apprendre la salsa, mais j'ai fini par apprendre la cornemuse. Ça peut sembler absurde mais, en fait, au 19e siècle, il y a eu une vague d'immigrants espagnols qui avaient des origines celtiques. Ça fait partie de la culture de Cuba, et c'est donc un exemple que j'utilise souvent pour montrer ce qui peut arriver en voyage quand on laisse la porte ouverte à l'imprévu.

Ça semble être un thème sous–jacent dans vos écrits. Vous avez cette ouverture nécessaire pour explorer et vivre des choses qui ne faisaient pas nécessairement partie de votre itinéraire, de vos plans.

Peu importe où vous allez, vous avez des attentes. Vous vous êtes représenté mentalement l'endroit avant de partir. Si vous essayez de faire coïncider la réalité avec l'image que vous vous en étiez faite préalablement, c'est plutôt absurde. Il faut être prêt à accepter tout ce qui se présente, et ça inclut les manifestations de la culture qui peuvent sembler inauthentiques. Par exemple, vous allez en Équateur en vous attendant à voir des gens qui jouent de la flûte et qui portent des vêtements colorés, mais soudainement vous vous retrouvez en compagnie d'un groupe de Péruviens de souche qui sont des ingénieurs en TI. Vous devez être ouvert et disposé à ne pas porter de jugement sur ce à quoi les choses devraient ressembler et ce qu'elles sont en réalité. Nous vivons à l'ère de la mondialisation et il n'y a pas de petites enclaves d'authenticité. Ça dépend peut–être de notre définition de l'authenticité, mais on ne devrait probablement pas considérer comme inauthentique un gars du Népal qui tient un café Starbucks à la main. Qui sommes–nous pour dire qu'il n'est pas un Népalais à part entière simplement parce qu'il aime Starbucks et que ça fait partie de son mode de vie?

Vous avez mentionné la mondialisation et l'une des dimensions de la mondialisation, c'est la technologie. La technologie et les communications instantanées ont–elles rendu votre travail plus facile, ou plus difficile peut–être?

J'ai dit, au début de Marco Polo Didn't Go There, qu'on obtient une rétroaction instantanée. J'ai commencé ma carrière au moment où débutait l'utilisation d'Internet dans le journalisme, de sorte que j'ai été l'un des premiers à faire mes classes dans une structure journalistique purement électronique, pas juste en bloguant mais en écrivant aussi des articles. Même aujourd'hui, après 10 ou 12 ans, j'essaie encore de suivre le rythme de la technologie, parce qu'il y a le microblogage, Twitter, Facebook et un tas de contenu vidéo qui est intégré à ce moyen de communication.

Mais je pense que ce qui distingue le journalisme électronique de l'imprimé, c'est que vous ne pouvez pas objectiver les gens de l'autre côté de la planète et les rendre exotiques parce qu'ils peuvent aller sur Internet et voir ce que vous écrivez sur eux. C'est instantané – la boucle de rétroaction a été raccourcie – ce qui ne veut pas dire que les gens qui réagissent ont toujours raison. On peut se tromper sur sa propre ville, vous savez. Un écrivain de passage peut s'abuser, tout comme il peut aussi percevoir des choses auxquelles les gens de l'endroit ne sont pas sensibles. Mais il y a une responsabilité accrue; avec la blogosphère et les gens qui parlent de leurs voyages sur Twitter, c'est comme voyager à l'ère du Web 2.0.

L'ombre au tableau, c'est que, quand les gens sont à l'étranger, il leur arrive de ne pas vivre le moment présent parce qu'ils sont trop occupés à parler de ce moment sur un blogue, Twitter, un site de clavardage ou au téléphone cellulaire?

Oh oui, j'en parle souvent. On remarque ça depuis 10 ou 15 ans. Être ailleurs, c'est de plus en plus comme être chez soi. On peut probablement faire remonter ce phénomène à la révolution industrielle et à la construction de navires à vapeur et de chemins de fer, ce qui a soudainement permis à la classe moyenne de voyager. Mais les choses ont énormément changé ces dernières années à cause d'Internet, qui rend le monde plus accessible. On a pu observer une transformation appréciable ces 10 dernières années. On peut, par exemple, être à Angkor Wat et envoyer un tweet. Ou on peut être à Delhi et chercher à rencontrer quelqu'un pour passer le temps en utilisant le réseautage social, de la même façon qu'on le ferait chez soi.

J'étais à Lokichokio, au Kenya, une ville perdue, non loin de la frontière soudanaise, et j'ai utilisé mon téléphone intelligent pour appeler ma sœur, simplement parce que c'était possible. C'était tellement absurde. Dix ans auparavant, j'aurais dû chercher à fréquenter des Kényans à Loki, mais là je me retrouvais dans ma petite bulle. J'ai écrit abondamment pour dire qu'il faut être présent mentalement là où on se trouve et qu'on ne peut laisser la technologie s'interposer entre soi et le lieu où l'on se trouve.

Au cours de vos voyages, vous vous êtes rendu dans des endroits éloignés et vous avez rencontré des gens qui n'avaient pas eu beaucoup de contacts avec des étrangers. Je pense au chapitre dans Marco Polo qui s'intitule Toura Icognita. Vous vous êtes retrouvé à Ban Na, un village dans la vallée Na au Laos. Vous sentez–vous écartelé quand vous écrivez sur des lieux comme ceux–là, en sachant qu'il pourrait s'en trouver transformé à jamais?

J'ai parlé de cette question dans un article. C'est une situation tellement complexe parce que l'idée d'« abîmer » un lieu préservé est un concept qui existe dans l'esprit des voyageurs occidentaux, c'est une conception occidentale du monde tel qu'il devrait être.

Peu après notre départ du village de Ban Na, un enfant est mort de déshydratation parce qu'il ne pouvait pas boire le lait de sa mère. Ce n'est pas rare dans cette région; le taux de mortalité infantile est de 1 sur 4 ou de 1 sur 5. Alors, on peut avoir une vision idéalisée de ce que la vie de la population de l'intérieur du Laos devrait être, mais elle préférerait probablement avoir de meilleurs soins de santé et un meilleur accès à l'information.

C'était également intéressant de voir que les influences étrangères avaient atteint les villages de ces régions. Les villageois ne portaient pas de feuilles de palmier; ils portaient des vêtements fabriqués en Chine, venus par la vallée du Mékong…

…et des t–shirts d'Iron Maiden.

…oui, on en voit beaucoup en Afrique.

Et les gens les plus influents dans ces villages n'étaient pas ceux qui avaient la connaissance la plus approfondie de la faune et de la flore locales, mais plutôt les types qui avaient quitté le village pour aller à Bangkok, qui avaient fait beaucoup d'argent, étaient devenus en quelque sorte plus ouverts sur le monde, puis étaient revenus avec de l'argent, des compétences et des idées. Ils étaient devenus des leaders dans la communauté.

Encore une fois, il y a cette idée que les gens ont une meilleure vie s'ils n'ont pas de contact avec le monde extérieur alors qu'en réalité, de leur point de vue, avoir des soins de santé pour leurs enfants ou pouvoir regarder des feuilletons thaïlandais serait préférable.

Le Centre essaie de développer les compétences interculturelles et nous entendons par là des qualités comme l'humilité, la tolérance à l'égard des situations ambiguës, la capacité de suspendre son jugement, de s'adapter, et ainsi de suite. Ça peut sembler relever du sens commun, mais ce n'est pas si facile ni si évident, n'est–ce pas?

Non, ce ne l'est pas. C'est parfois difficile d'identifier ce qui est ambigu parce que ça nous est inconnu. Si vous êtes en Corée et que, soudainement, quelqu'un est furieux contre vous et que vous n'arrivez pas à comprendre pourquoi, c'est difficile d'intellectualiser ça. Vous avez peut–être agi d'une manière qui trahit votre individualisme nord–américain et, en Corée, l'individualisme est une chose exécrable, vous savez; les relations communautaires sont importantes. Vous avez peut–être insulté quelqu'un sans vous en rendre compte parce que la société coréenne est hiérarchisée. Ça peut être une situation difficile, mais vous devez vous attendre à faire des erreurs et essayer de les comprendre et de réagir avec humour, et tirer des leçons de vos expériences. Même avec les meilleures intentions, aucun voyageur n'est parfait; il y aura toujours des malentendus.

Et l'humour joue un rôle important?

Certainement, il faut d'abord pouvoir rire de soi–même et peut–être de ses attentes. Ou juste rire de sa maladresse quand on se retrouve dans une situation qu'on ne comprend pas du tout. On peut comprendre ces choses de l'extérieur, mais les vivre, c'est une autre paire de manches. Et c'est aussi comme n'importe quel jour : vous serez parfois épuisé et certaines choses qui vous atteindront ne vous auraient pas atteint d'autres jours. Il y aura des situations où vous vous retrouverez en compagnie d'une douzaine de Nicaraguayens tout à fait sympathiques, par exemple, et soudain un type s'avérera être un emmerdeur. Mais la même chose pourrait se produire à Ottawa ou au Kansas. Et ça ne veut pas dire que tous les Nicaraguayens sont comme ça; ça veut simplement dire qu'il y a des gens différents et difficiles partout dans le monde. Alors il ne faut pas en faire une équation algébrique : mauvaise expérience + Nicaragua = le Nicaragua est à éviter.

Est–ce difficile de rentrer chez soi?

J'ai dit dès le début que c'était une des choses les plus difficiles parce que je n'avais pas l'habitude d'être en transition. C'est comme si un tas de choses arrivaient quand je voyageais ou que je vivais à l'étranger, puis je revenais et j'avais l'impression que tout était figé dans le temps. Rien n'avait changé et personne n'était vraiment intéressé par ce que j'avais fait. Vous pouvez rentrer du festival Kumbh Mela, en Inde, où vous avez vu des choses hallucinantes, et de retour chez vous, vous discutez de la nouvelle coiffure de Suzie pendant 45 minutes avec vos amis, que vous aimez. Je pense que c'est dans ce temps–là qu'il faut savoir être humble, parce que si vous n'intériorisez pas vos expériences et ne les vivez pas pour votre propre édification, ce ne sera jamais gratifiant. Vos amis ne comprendront jamais ce que vous avez vécu et les choses épatantes que vous avez faites de la même façon que vous les comprenez. Je veux dire qu'ils regarderont vos photos et écouteront vos histoires, mais leur compréhension ne sera pas du même niveau que la vôtre.

Je dis toujours aux gens de voir leurs voisins comme des membres d'une tribu exotique et leur lieu d'origine comme une destination exotique quand ils reviennent; de maintenir cette attitude et d'essayer de concilier cette vie itinérante avec la vie chez soi parce qu'autrement, la transition sera ardue.

Pour en savoir plus