Yallah Underground : Coup d'œil sur la scène artistique émergente au Moyen Orient

Copie d'écran du documentaire Yallah Underground
Partout au Moyen-Orient, de jeunes artistes remettent en question les différences entre la culture de la jeunesse mondiale moderne et leur culture arabe traditionnelle et tentent de combiner différentes valeurs et idées de façon positive et constructive.

Dans son documentaire à venir, Yallah Underground, le cinéaste allemand Farid Eslam souhaite offrir à ces artistes une tribune pour faire connaître leur travail.

Farid, parlez-moi de Yallah Underground.

Yallah Underground est un projet de film documentaire qui porte sur les modes de vie parallèles et les artistes alternatifs au Moyen-Orient. L'objectif est de présenter de jeunes Arabes qui ne reflètent pas l'image qu'on voit dans les médias. Ils ont l'esprit ouvert, sont créatifs et talentueux et ne correspondent pas à l'image violente et agressive qu'ont beaucoup d'Occidentaux des jeunes Arabes et des jeunes musulmans. Ces gens sont là, mais on ne les voit jamais dans les médias.

Si je ne me trompe pas, le mot « yallah » signifie « allons-y »?

C'est exact.

Est-ce que le documentaire porte sur un mouvement underground de jeunes au Moyen-Orient?

Tout d'abord, le terme underground n'est qu'un mot à la mode pour décrire tout ce qui est en marge des courants dominants. Dans le monde arabe, les courants dominants sont la musique populaire légère ou toute autre forme de musique ou d'art facile d'approche. Il existe néanmoins dans le milieu artistique des intellectuels qui ont effectivement quelque chose à dire. Il ne s'agit donc pas d'un thème ni d'un mouvement particulier, et il ne s'agit pas seulement des jeunes. Par exemple, nous filmions au Caire pour tenter de promouvoir une sorte de style « fusion » de musique arabe traditionnelle, principalement avec des influences du sud de l'Égypte. Cette musique intègre également de la batterie moderne et du saxophone, combinés à des instruments traditionnels. Nous ne tentons pas de présenter un mouvement politique ou un mouvement social. Nous tentons de présenter des gens intéressants, des formes d'art intéressantes, des opinions intéressantes, sans nous préoccuper de questions politiques. Bien évidemment, dans certains pays, il est impossible d'éviter le sujet, car la politique occupe une grande place dans la région.

Est-ce que votre documentaire porte seulement sur des musiciens, ou présentez-vous d'autres types d'artistes?

J'essaie de donner une vue d'ensemble de la scène artistique. Il est clair que nous avons beaucoup de musiciens, puisque la musique est toujours la trame sonore d'un certain mode de vie, mais nous présentons aussi des danseurs, des artistes visuels et un large aperçu de la vie culturelle de la région. Notre intention n'est pas de montrer tout le monde et tout ce qui se fait ici; il s'agit plutôt de présenter des bribes et de favoriser une compréhension émotive de ce qu'est la vie ici – il n'est pas question de gens qui vivent dans des tentes et se déplacent à dos de chameau.

Si je me fie aux bandes-annonces que j'ai vues, la facture de votre film est résolument urbaine. Vous avez filmé des gens à Beyrouth, au Caire et à Amman, n'est-ce pas?

C'est exact. Nous rentrons tout juste d'Alexandrie, et nous tenterons d'aller en Cisjordanie, puis nous verrons ensuite quelle sera notre situation financière. J'aimerais pouvoir tourner à Damas et à Djeddah, et j'aimerais aussi revoir les villes que nous avons déjà visitées, puisqu'il est impossible de tout voir en un seul voyage.

Y a-t-il un thème ou un message commun qui se dégage de vos rencontres avec tous ces différents artistes?

C'est très différent d'un pays à l'autre. Il y a des aspects qui reviennent souvent. L'un concerne la volonté des artistes de produire autre chose que du contenu artistique commercial insignifiant, du genre « je t'aime, tu m'aimes, soyons heureux », comme ce qu'on retrouve dans toute autre partie du monde. Il s'agit du courant dominant, de ce qu'on présente à la télévision et de ce qu'on entend à la radio. Les artistes tentent au fond de se faire entendre et d'exprimer leur individualité. Leur art porte, par exemple, sur les problèmes auxquels font face les jeunes Arabes aujourd'hui, parle des idées fausses qu'entretient l'Occident, traite de certaines restrictions – et je ne parle même pas des restrictions politiques, je parle des pressions sociales. Au Moyen-Orient comme partout ailleurs, la profession d'artiste n'est pas vraiment la plus valorisée. Il s'agit donc de thèmes communs, mais, en général, je recherche les similitudes plutôt que les différences. J'essaie de montrer que les artistes d'ici font face aux mêmes problèmes que les artistes en Europe ou aux États-Unis. Être un jeune artiste, tenter de faire sa place, de s'exprimer, ce n'est facile nulle part dans le monde. Les artistes que nous présentons travaillent de façons très semblables à celles des artistes européens, par exemple. Ce n'est pas un documentaire sur la rencontre entre l'Occident et l'Orient, ni sur l'intégration d'autres cultures à sa culture. La plupart des gens n'essaient pas de produire une œuvre d'art « arabe », ils tentent seulement de produire de bonnes œuvres d'art.

Nous voyons souvent l'art, sous toutes ses formes, comme une langue ou un moyen d'expression qui unit les gens, qui permet aux gens de diverses origines religieuses et culturelles de se rassembler et de collaborer.

Je suis tout à fait d'accord. Par exemple, la musique est souvent qualifiée de langue universelle. Il n'est pas toujours nécessaire de comprendre les paroles. C'est la même chose pour les arts graphiques. Bon nombre de ces artistes tentent de collaborer avec des artistes d'autres parties du globe. L'art rassemble les gens, mais je ne suis pas certain qu'il les unit. J'ignore si les gens ont besoin d'être unis, mais je crois que l'art peut certainement favoriser la compréhension et le respect mutuels.

Est-ce que, selon vous, cette scène « parallèle » ou « underground » marque l'émergence d'une nouvelle identité arabe?

Je ne sais pas s'il s'agit d'une nouvelle identité. Comme partout ailleurs, les gens cherchent leur identité dans notre société moderne et tentent de trouver leur place dans le monde. Je ne crois pas que l'art a le pouvoir de changer toute une société, et de nombreux facteurs poussent la société dans diverses directions. Ce n'est pas tout le monde qui adopte un mode de vie moderne : certaines personnes tendent à adhérer à un mode de vie plus traditionnel. Par conséquent, je ne vois pas une tendance générale plus libérale ou plus conservatrice; la société est diversifiée, comme partout ailleurs. Aux États-Unis, il existe un très fort mouvement néo-chrétien, mais il y a aussi des personnes plus libérales qui ont leurs propres façons de faire.

Farid, vous êtes né en Allemagne. Comment en êtes-vous venu à lancer ce projet?

Je travaillais auparavant dans le domaine des vidéoclips et de la publicité. Il y a environ deux ans, j'ai quitté ce milieu pour me tourner vers le cinéma parce que c'est ce qui m'anime, c'est ma passion, et je souhaitais créer quelque chose de plus significatif qu'un vidéoclip. J'ai ensuite travaillé sur un projet au Moyen-Orient comme directeur artistique. Cela m'a permis de rencontrer beaucoup de jeunes artistes arabes et à la lumière de cette expérience, j'ai décidé de tourner un documentaire sur eux. C'est un projet qui est venu naturellement, puisque j'ai grandi dans un milieu d'immigrants en Allemagne, et, lorsque je suis venu au Moyen-Orient pour la première fois, je me suis rendu compte à quel point ma perception du monde arabe et du Moyen-Orient était faussée. Cette constatation m'a frappé : si même une personne comme moi, qui a grandi en tant qu'immigrant parmi d'autres Arabes en Allemagne peut se tromper, il est facile d'imaginer à quel point la perception de l'Allemand ou de l'Américain moyen peut être faussée. Cela est dû en grande partie à l'image que présentent les médias, laquelle est en soi très déformée. Il ne s'agit que de bonnes ou de mauvaises nouvelles : « Paix au Moyen-Orient » ou « Crise no 1112 ». Quand on voit ces nouvelles à la télé, on passe à une autre chaîne. Il est naturel que les médias s'attachent à ces histoires – c'est bon pour les affaires –, mais ils déforment notre perception du monde – particulièrement aux États-Unis et, dans une moindre mesure, en Europe – et nous n'avons pas une vue objective de ce qui se passe.

À quel point est-il difficile de tourner un film dans cette région? A-t-il été difficile d'obtenir les permis nécessaires, de traverser les frontières, ce genre de chose?

(Rire) Il a été très difficile d'obtenir du financement, puisque mon documentaire n'est pas structuré comme l'est généralement un film. Je n'essaie pas de raconter une histoire. Je n'essaie pas non plus de montrer des gens qui atteignent leurs objectifs. J'essaie seulement de permettre aux gens de jeter un coup d'œil sur ce qu'est la vie au Moyen–Orient, d'un point de vue très précis. Pour ce qui est des permis et autres formalités, nous sommes en mode guérilla. Nous avons des amis et des partenaires et, sans leur aide, nous ne pourrions tourner ce film. Toutefois, nous n'attendons pas après les permis : nous n'avons ni le temps, ni la capacité ni l'argent pour faire cela. Nous allons sur le terrain, nous filmons et nous espérons ne pas nous faire arrêter.

J'espère aussi que vous ne vous ferez pas arrêter!

Aujourd'hui, la police secrète nous a arrêtés, mais nous avons été en mesure de convaincre les policiers de nous laisser partir. Bien souvent, il suffit de parler aux gens, et ils comprennent qu'on ne fait rien de mal. Toutefois, il y a manifestement certaines craintes dans ces pays. Si on tourne devant une ambassade sans le savoir, quelqu'un va certainement nous avertir. Ou encore, si on tourne à un point de contrôle ou sur une base militaire sans nous en rendre compte, c'est la même chose. Compte tenu de l'histoire de la région, je peux comprendre la méfiance.

Farid, je vous remercie beaucoup du temps que vous nous avez accordé, et j'ai bien hâte de voir votre film.

Merci beaucoup. Nous espérons que tout sera terminé d'ici environ un an.

Pour en savoir plus