Six hivers en Afghanistan : le long chemin de retour

Chris Alexander au bazar de Kaboul.

Chris Alexander a occupé les postes de fonctionnaire international et d'agent du service extérieur du Canada pendant 18 ans. Il a été le premier ambassadeur du Canada en Afghanistan, puis représentant spécial adjoint des Nations Unies dans ce pays dévasté par la guerre. Il est revenu au Canada en 2009 et est maintenant député conservateur d'Ajax-Pickering. Dans son livre intitulé The Long Way Back [Le long chemin de retour], il porte un regard inflexible et lucide sur les six années qu'il a passées en Afghanistan à l'appui de la plus importante mission des Nations Unies dans le monde.

Votre livre commence par un aperçu concis mais assez détaillé de l'histoire et de la culture de l'Afghanistan et de la région. Dans quelle mesure est-il important d'acquérir ces connaissances lorsqu'on travaille en Afghanistan, peu importe les fonctions exercées?

Je ne suis pas historien, mais j'ai étudié l'histoire à l'université. Je suis donc en quelque sorte porté naturellement vers cette discipline. Je ne pense pas qu'il faille s'y limiter, mais sans ces connaissances, il est beaucoup plus difficile de rester à la page. En Afghanistan, et j'imagine que c'est aussi vrai ailleurs dans le monde, il nous a fallu dépasser des préjugés concernant ce pays qui sont à la fois très superficiels et profondément enracinés. On a une certaine image de l'Afghanistan qui provient de l'histoire impériale de la Grande-Bretagne, de l'Empire russe et du Grand Jeu. Cette image est véhiculée dans la fiction et dans de nombreux livres sur l'Afghanistan qui sont encore lus.

Il existe un certain nombre d'idées reçues qui ont peu à voir avec la mission à laquelle nous avons pris part cette fois. D'autres formes de parti pris sont associées au rôle que l'Afghanistan a joué dans la guerre froide, période où l'on se bornait à considérer ce pays comme un champ de bataille pour l'Union Soviétique et les moudjahidines. Les moudjahidines qui se trouvaient au Pakistan à cette époque étaient pour la plupart considérés comme les « bons ». Ainsi, on pensait que cette histoire s'était bien terminée et qu'elle était couronnée de succès. On est donc reparti, car la communauté internationale avait d'autres priorités. On doit sans aucun doute tirer des leçons du passé et prendre conscience de la nouvelle réalité qui a cours depuis 2001 : on lutte aux côtés d'un gouvernement afghan qui veut entretenir de bonnes relations avec tous ses voisins et remettre en place les institutions.

Lors de notre entrevue précédente à l'occasion du premier numéro du magazine Intercultures, vous veniez d'arriver en Afghanistan. Vous m'aviez raconté une anecdote amusante sur la présentation de vos lettres de créance au président Karzaï. Vous avez passé plus de six ans en Afghanistan; dans quelle mesure avez-vous appris à connaître cet homme?

C'est un leader.

Un leader charismatique?

Selon les critères propres à l'Afghanistan, où le charisme foisonne, il possède ce don dans une mesure peu commune. Lorsqu'il est à son meilleur, il arrive à prononcer un discours tout à fait vibrant qui renforce le sentiment d'appartenance chez tous les Afghans. Et il s'agit d'un exercice peu aisé dans un pays où la population est grandement divisée. C'est un rassembleur; à mon avis, il a rapproché les gens plus que n'importe quel chef aurait été en mesure de le faire. Il est aussi le reflet exact de son pays en cette période difficile. Au début de l'insurrection en 2006 et 2007, lorsque la situation a commencé à se détériorer, certaines personnes un peu trop optimistes lui ont dit qu'il ne devait pas s'en faire, car les choses étaient entre bonnes mains. Elles sous‑estimaient la gravité de la situation. Ça l'a contrarié. Il a également reçu des conseils contradictoires, certains de la part de ses propres conseillers, et d'autres de personnes extérieures. Cela l'a rendu « moins rationnel », pour employer un euphémisme. Il y a eu des moments où il était manifestement perdu, tout comme l'était son pays. J'ai beaucoup de sympathie pour lui, même s'il n'est certainement pas parfait. Il a des défauts comme n'importe quel dirigeant, mais avec le temps, je me suis mis à lui porter de plus en plus de respect.

« La loyauté des Afghans fait assurément partie d'une catégorie à part. Je n'ai jamais vu des gens aussi fidèles envers ceux qu'ils considèrent comme leurs invités et ceux qui, à leurs yeux, sont là pour les bonnes raisons. »

Vous avez écrit au sujet de la realpolitik afghane et vous indiquez que pour gouverner efficacement un pays qui présente des sources d'influence extrêmement diversifiées comme l'Afghanistan, il faut établir des relations et entreprendre des négociations, qui, dans des circonstances idéales, risque de ne pas se produire.

Si on réunissait dans une salle tous les acteurs de la politique et du conflit afghans, les choses bougeraient rapidement, mais cela ne s'est jamais produit, du moins au cours des dix dernières années. Certains vivent dans la région et d'autres à l'extérieur du pays. D'autres encore ne sont pas Afghans, mais ils tiennent néanmoins un rôle très important, parfois un rôle dangereux et destructeur, dans l'alimentation du conflit.

Écartons-nous un peu du sujet et parlons des Afghans en général. Quelles sont les qualités des Afghans que vous respectez le plus?

Encore une fois, le portrait qu'on se fait généralement des Afghans est très loin de la réalité. Je pense que la plupart des membres des Forces canadiennes qui ont travaillé avec des Afghans, dont les policiers, les soldats et les aînés des villages, seraient probablement d'accord avec l'analyse suivante : la loyauté des Afghans fait assurément partie d'une catégorie à part. Je n'ai jamais vu des gens aussi fidèles envers ceux qu'ils considèrent comme leurs invités et ceux qui, à leurs yeux, sont là pour les bonnes raisons.

Cette loyauté est-elle aussi fondée sur le sens de l'honneur?

Sans aucun doute. Et ce sens de l'honneur s'accompagne d'une courtoisie extrême. Beaucoup de gens se demandent pourquoi ils n'ont pas été accueillis avec autant de politesse la deuxième fois que la première. C'est souvent parce qu'ils n'ont pas bien saisi l'étiquette, le caractère cérémonieux de la culture afghane. Ils ont omis de laisser la parole à la bonne personne en premier ou d'accorder aux personnes âgées le respect voulu. Tous ces comportements peuvent vous coûter la sympathie de vos hôtes. Je dirais que nous, les Canadiens, réussissions pour la plupart à nous conduire convenablement. Mais ce n'était pas le cas de tous et les choses ont évolué en dix ans. Je dirais donc que l'honneur, la loyauté, le courage physique et la courtoisie sont les principales vertus auxquelles je ne m'attendais vraiment pas d'une société à ce point frappée par la guerre. Ces qualités remontent certainement à l'époque où de nombreux empires, royaumes et cours avaient leur capitale et leurs dirigeants en Afghanistan. Ces valeurs sont ancrées dans les traditions, mais j'ai été surpris de constater qu'elles sont toujours aussi présentes. Fragilisées et menacées dans une certaine mesure, mais encore présentes. Il est évident que les talibans suivent des règles différentes qui sont pour le moins empreintes de xénophobie, mais aussi de violence.

Lorsque vous étiez en Afghanistan, vous avez jeûné plus d'une fois à l'occasion du ramadan.

Effectivement.

Et vous n'êtes pas musulman?

Non.

Vous décrivez la rupture du jeûne comme un moment où les barrières sociales et culturelles tombent, car tous partagent la même sensation de faim.

En fait, on s'habitue au jeûne au cours du mois, mais on devient moins efficace et plus faible à la fin de la journée qu'au début du ramadan. Mais lorsque vous vous rendez à la maison ou au bureau de quelqu'un, ou encore à la mosquée pour l'iftar (repas pris pour rompre le jeûne quotidien), vous ressentez une joie d'être avec toutes ces personnes qui sortent du jeûne, peu importe qui vous êtes. Votre priorité consiste simplement à vous remplir l'estomac. Le soulagement est palpable. Et vous respectez aussi une tradition bien enracinée qui témoigne d'un engagement envers la moralité, de la volonté de faire un sacrifice au nom de quelque chose de plus grand que soi.

Quelle était la réaction des Afghans?

La plupart des gens étaient réellement ouverts et contents, et ils comprenaient que même pour une personne non musulmane, il y avait de l'intérêt et du mérite à le faire.

« Je ne suis pas allé au combat, mais la menace de la violence planait toujours et me rendait vulnérable. »

Dans un court passage de votre livre, vous décrivez le fakir qui vous rendait visite le vendredi matin. Vous mentionnez qu'il représentait bien la ville de Kaboul dans laquelle vous viviez et que vous aimiez. Pourquoi?

Ce fakir était un mendiant. Il était prêt à chanter pour quelques afghanis. Il arrivait le vendredi matin, parfois avant même que la plupart des gens se réveillent, car il s'agissait de la seule journée de congé de la semaine. Kaboul est une ville tranquille au petit matin et sa voix était d'une beauté absolument envoûtante. Je ne comprenais pas ce qu'il chantait. Je pense que même les Afghans ne le comprenaient pas, car il venait de Mazar-e-Charif et il s'agissait de très vieilles chansons. Mais elles étaient romantiques et empreintes de nostalgie. Elles me semblaient très appropriées pour ce pays. Nous avions des conversations à l'écart des gardes, de sorte qu'il pouvait vraiment me dire ce qui se passait. Il portait des vêtements très colorés et dépareillés. Je n'avais jamais rien vu de tel, mais tous les Afghans racontaient que les fakirs – ceux qui incarnaient à la fois le mendiant et le saint homme – avaient déjà été plus nombreux.

Sur le plan personnel, quelle est l'épreuve la plus difficile que vous ayez eu à surmonter durant les six hivers que vous avez passés en Afghanistan?

Rester au chaud!

Vraiment?

Lorsqu'il se met à faire froid à Kaboul et qu'on n'a pas assez de bois ou qu'on n'a pas allumé le poêle, il fait très froid à l'intérieur. Sans chaleur, on perd de l'énergie, du temps et de la motivation. Et nous vivions dans des conditions relativement privilégiées. Lorsque nous nous rendions dans les villages ou chez les voisins, nous étions témoins du mode de vie de la majorité.

Mais honnêtement, mon plus grand défi aura été de faire comprendre ce qui se passait vraiment à un grand nombre de personnes. En fait, si tout le monde s'entend jusqu'à un certain point sur les causes du conflit afghan, les solutions ne sont pas tellement difficiles à voir. Nous avons rencontré des centaines de délégations, mais même si je pense que nous avons eu un certain impact, j'avais toujours l'impression que ce n'était pas assez, que nous avions besoin d'une tribune plus vaste pour raconter cette histoire. Il y a des dizaines de personnes qui pourraient écrire un livre aussi réaliste et lucide que le mien, si on peut qualifier mon ouvrage ainsi. J'ai eu la chance d'avoir le temps de l'écrire. Il y a d'autres livres canadiens qui seront publiés, évidemment, mais ce qui me distingue des autres, c'est que j'ai été là‑bas pendant six ans.

« Nous devons investir dans les langues ainsi que dans les connaissances culturelles et historiques à la base d'une bonne stratégie. »

Avez-vous trouvé cela difficile de revenir au Canada, c'est-à-dire de vous réadapter à votre vie quotidienne, à votre culture et à votre société?

Au début, c'était difficile. J'ai eu un bébé peu après mon retour; j'avais donc d'autres préoccupations. Je constate qu'il y a beaucoup de stress que je n'ai pas évacué au départ, un peu comme dans le cas du trouble de stress post-traumatique. Je ne suis pas allé au combat, mais la menace de la violence planait toujours et me rendait vulnérable. Nous avons tous été témoins d'attaques et de leurs dégâts et cela fait partie du bagage que nous traînons avec nous. Nous ressentions tous l'urgence de vivre. Quand je suis revenu, le contraste m'a troublé. Nous sommes vraiment bien au Canada.

Ce sentiment d'urgence vous manque-t-il, si je puis m'exprimer ainsi?

L'adrénaline, oui. Mais disons que la politique compense amplement! L'Afghanistan me manque, c'est certain. Nous avons beaucoup d'amis là-bas, mais il était temps que nous partions. Je n'aurais pas pu rester beaucoup plus longtemps dans les circonstances.

On peut dire que la politique se joue toujours à l'échelle locale, que vous soyez en Afghanistan ou à Ajax-Pickering.

Absolument.

En quoi votre expérience en Afghanistan vous a-t-elle permis de devenir un meilleur député? Est-il trop tôt pour le savoir?

Dans ma circonscription comme dans de nombreuses autres du Grand Toronto et d'ailleurs au Canada, le mot « diversité » prend tout son sens. Mon expérience en Afghanistan et dans d'autres pays s'est révélée une préparation idéale à de nombreux égards, car je me sens très à l'aise dans une mosquée ou dans le temple hindou qui en bas de la rue, tout comme dans toutes les églises qu'on trouve là-bas, qu'il s'agisse de l'Église orthodoxe copte ou libanaise ou encore de l'Église anglicane du Canada. J'ai pris l'habitude de me mêler aux autres cultures et de m'intéresser réellement à l'origine des gens et de l'influence de ce facteur sur leur expérience au Canada. Nous comptons de nombreux Afghans à Ajax – la population afghane y est en pleine croissance. À ma grande stupéfaction, ils portent un grand intérêt à ma femme, ma fille et moi seulement parce que nous avons vécu dans leur pays plus récemment que bon nombre d'entre eux. Cet enthousiasme en a amené beaucoup à commencer à participer à la vie politique et à faire du bénévolat. Je me réjouis donc de pouvoir tirer parti des années durant lesquelles j'ai été engagé dans la politique locale de l'Afghanistan pour revigorer celle d'une région du Canada, comme vous le dites.

Quel conseil donneriez-vous à vos anciens collègues d'organisations canadiennes responsables de la diplomatie, du développement et de la défense pour améliorer leur efficacité lorsqu'ils se trouvent au pays?

Je pense qu'on fait un travail exemplaire dans l'ensemble des ministères des 3D et des autres ministères. Nous avons beaucoup appris au cours des dix dernières années, mais mon message serait simple : nous devons investir dans les langues ainsi que dans les connaissances culturelles et historiques à la base d'une bonne stratégie. Mais cela ne se produira pas du jour au lendemain.

Pour en savoir davantage