Dialogue interculturel : un nouveau cadre de travail pour la sécurité internationale

Conférence des Directeurs nationaux des armements (CDNA-OTAN)

Alexis Crow, chercheuse universitaire au programme de sécurité internationale à Chatham House, dirige un ambitieux projet de deux ans qui vise à créer un espace neutre où les décideurs et les chefs éclairés ayant des antécédents culturels différents peuvent se réunir et aborder efficacement des questions complexes et communes à tous en matière de sécurité. Madame Crow soutient qu'un dialogue culturel fondé sur les normes et les valeurs – et sur le refus d'universaliser ces valeurs – contribuerait à une meilleure collaboration du point de vue de la sécurité, et ce, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la région euro-atlantique.

La planète se rétrécit et le pouvoir est redistribué. On assiste à l'arrivée de nouveaux pouvoirs qui ont une conception du monde différente de celle de la région euro-atlantique qui a été dominante au cours des derniers siècles. Parlez-nous de cette nouvelle dynamique.

Le caractère de l'environnement stratégique dans lequel nous évoluons a changé. Ainsi, les menaces qui étaient autrefois concrètes ont cédé leur place à des risques nébuleux. Pour gérer ces risques, nous devons donc collaborer avec de nouveaux acteurs. Les modalités de collaboration sont nouvelles. Par conséquent, nous devons changer notre approche. Les instruments utilisés sont nouveaux.

Je crois que nous assistons également à un autre changement manifeste qui est très important. La mondialisation a eu pour effet de nous éloigner de l'État, et l'Europe est le principal vecteur de ce modèle. Elle reprochait aux États-Unis un État beaucoup trop récent qui n'avait pas encore atteint l'ère postmoderne européenne. Une grande partie de la rancœur découlant de la situation en Irak y est sous-entendue. On parle beaucoup de la distanciation de l'État et de changement dans l'équilibre des pouvoirs, et ce, non seulement dans les nouveaux pays, mais également au sein des acteurs non étatiques.

Ainsi, si on se distancie de l'État, j'aimerais soumettre l'idée que nous nous rapprochons des cultures et des sociétés. Les cultures et les sociétés sont composées de personnes qui ont, par nature, des caractères nébuleux, fluctuants et souples. Par conséquent, tout dialogue entre eux se doit d'être également souple. Lorsqu'on parle de cultures et de sociétés, cela me semble une bonne façon de ne pas se départir de l'État – ce qui est en grande partie le discours de l'Union européenne – mais plutôt de le conserver et d'évoluer au sein de celui‑ci grâce à la marge de manœuvre qu'il accorde.

« Dans le domaine des relations internationales, il arrive souvent que la culture soit traitée comme une sous-entité distincte. Ce que l'on propose c'est de parler de culture dans les relations internationales. Il s'agit d'une distinction très importante. »

La perception du risque est très subjective et particulière à chaque culture. À titre d'exemple, les décideurs occidentaux peuvent avoir une conception du monde fondée sur la complexité du risque combinée à une approche axée sur l'avenir. D'autres nations peuvent percevoir les menaces concrètes qui planent sur leur territoire comme un risque. Par conséquent, les instruments utilisés pour atténuer ces risques varieront grandement.

Tout d'abord, il est essentiel de parler de la manière dont les différents acteurs peuvent fusionner et collaborer afin de gérer ces risques. Le problème qu'il y a avec les risques, contrairement aux menaces, est qu'on fait un pari sur la perception d'un scénario futur. Comment peut-on le démontrer à ses collaborateurs? Cette situation pose problème et l'exemple le plus probant de cette difficulté est la guerre en Irak de 2003. La solution la plus sensée est que les différents acteurs collaborent les uns avec les autres, et c'est à ce moment que le dialogue culturel entre en jeu.

L'idée de mettre à profit un cadre de dialogue culturel pour les enjeux liés à la sécurité internationale est-elle nouvelle?

Dans le domaine des relations internationales, il arrive souvent que la culture soit traitée comme une sous-entité distincte. Malheureusement, en Occident, la pensée est souvent catégorisée comme étant notamment « la politique », « l'économie » et la « la société. Ainsi, lorsqu'on parle de culture et de relations internationales, on pense habituellement à la manière dont nous regroupons différentes sources comme les Grecs, Kurt Vonnegut ou Apocalypse Now. En fait, ce que l'on propose c'est de parler de culture dans les relations internationales. Il s'agit d'une distinction très importante.

Quels sont les objectifs du projet Cultural Dialogue in International Security [dialogue culturel et sécurité internationale] ?

Le principal objectif consiste à s'assurer que l'Occident cesse d'imposer ses valeurs aux autres sociétés. Si on peut réussir à faire comprendre à l'Occident qu'il ne peut faire comme bon lui semble – comme l'illustrent la crise financière et la situation en Libye –, je mourrai heureuse!

« Le dialogue est possible si on reconnaît et respecte les valeurs de l'autre et son intransigeance à leur égard, tout en laissant place à l'expression culturelle divergente de ces valeurs. »

Lorsque vous parlez des valeurs imposées, vous faites référence à des concepts comme la démocratie?

La démocratie, la primauté du droit, les élections libres, l'économie de marché, la tolérance religieuse et la liberté de presse. L'objectif est de s'assurer que l'Occident cesse de partir en croisades et d'imposer ses valeurs aux autres sociétés. Nous ne disons pas que ces valeurs ne peuvent se développer dans d'autres sociétés, mais plutôt qu'elles doivent y voir le jour à l'échelle locale. Elles doivent provenir du milieu même plutôt que d'être imposées par un acteur externe. Cette approche est inefficace et a une incidence négative pour les entreprises. C'est à ce moment que nous touchons au secteur privé. Pour illustrer ce point, j'utilise l'exemple de certains entrepreneurs conservateurs texans qui, en 2003, ont tourné le dos au président Bush en raison de la situation en Irak. Ils lui ont dit qu'il ne fallait pas aller en Irak et qu'il ne fallait pas commencer cette guerre puisque ce serait mauvais pour les affaires. L'emprise qu'ils exercent sur la région serait secouée et l'équilibre des pouvoirs serait complètement bousculé, ce qui permettrait à l'Iran de prendre de la force. Par conséquent, l'approche actuelle est même négative pour les entreprises.

Le second objectif est d'explorer de quelle manière l'Occident peut gérer efficacement les relations en ce qui a trait aux enjeux les plus importants de tous, soit les enjeux liés à la sécurité. Les gens étaient davantage axés sur la sécurité pendant la guerre froide parce qu'il y avait un risque que la planète explose, mais, soyons réalistes, ce risque existe toujours.

Quand on s'éloigne du concept de la guerre et de la défense et que nous nous penchons sur la sécurité – qui regroupe à la fois la sécurité intérieure et extérieure, étrangère et nationale, future et actuelle –, il est nécessaire de s'entendre. Nous estimons que le dialogue culturel est le cadre le plus efficace à l'engagement nécessaire.

Vous avez mis votre projet en branle avec un atelier inaugural. Après lecture du rapport qui en est issu, je constate qu'il y a eu bon nombre de discussions et de débats au sujet des valeurs et des normes.

La distinction entre les concepts de normes et de valeurs que nous avons utilisée provient d'un recueil d'essais de Philip Windsor, édité par Mats Berdal, intitulé Studies in International Relation. Dans ce recueil, monsieur Windsor a rédigé un article intitulé Cultural Dialogue and Human Rights dans lequel il établit une distinction entre « normes » et « valeurs ». Pour lui, les normes n'ont pas de composantes comportementales ; elles sont plutôt l'expression d'une valeur. Il a également écrit que les valeurs sont permanentes et tenaces. On ne peut éradiquer les valeurs ni en créer de nouvelles. Le dialogue est possible si on reconnaît et respecte les valeurs de l'autre et son intransigeance à leur égard, tout en laissant place à l'expression culturelle divergente de ces valeurs.

Ainsi, deux États peuvent partager les mêmes valeurs fondamentales, mais être en désaccord, sur un enjeu lié à la sécurité par exemple, tout en étant en mesure de dialoguer?

Vous connaissez vos valeurs et celles-ci ne sont pas négociables. Vous êtes également prêts à faire preuve de la plus grande souplesse possible afin de vous engager dans un dialogue. À titre d'exemple, les États-Unis ont dû collaborer avec la Russie pour des raisons de sécurité nationale dans le cadre des interventions en Afghanistan et en Iran. Il est possible de collaborer tout en conservant ses propres valeurs. En fait, ce que nous voulons dire, et nous faisons fi du discours de Tony Blair à Chicago, tout ne tourne pas autour des valeurs ou autour des différents intérêts en jeu. Ce cadre de collaboration permet de combiner ces deux aspects.

« Nous avons épuisé nos trésors, nous avons épuisé nos ressources. Il faut collaborer avec les autres et déterminer sur quelle base on peut le faire. »

Si les valeurs sous-jacentes sont plus ou moins les mêmes, il doit y avoir un moyen de composer avec les différentes normes pour trouver une solution ou en arriver à un quelconque compromis.

Exactement.

Ça semble simple.

C'est simple parmi un groupe qui partage les mêmes valeurs, mais ça se complique pour ceux qui ont des valeurs différentes. J'essaie de changer la façon de penser des décideurs occidentaux. La rhétorique de la liberté et de la démocratie est très attrayante et endémique dans les politiques occidentales. Les décideurs perçoivent et situent souvent l'importance de nos propres valeurs en fonction de leur possibilité d'application dans d'autres sociétés.

De la colonisation à la décolonisation, en passant par les politiques de modernisation et la guerre froide jusqu'à l'ère de l'intervention humanitaire des années 1990, nous, Occidentaux, croyons que nos valeurs sont si puissantes et attrayantes qu'elles doivent conséquemment être transmises à tous.

Vous dites que les pays doivent agir à l'échelle internationale sans adopter un point de vue universel.

On ne peut agir seul. Il faut solliciter la collaboration d'autres acteurs sur une base souple et dynamique dans l'éventualité où il faudrait gérer des risques qui ont une origine et une portée globales et internationales. Cependant, nous ne pouvons agir à l'échelle universelle avec nos valeurs.

Que répondez-vous à vos détracteurs qui pourraient dire qu'il ne s'agit ni plus ni moins que de relativisme culturel?

Nous leur répondons qu'il ne s'agit pas de relativisme parce que nous défendons nos propres valeurs et qu'il arrivera par moment que cela se fasse au détriment de nos intérêts commerciaux, par exemple. Il y a des choses qui ne sont pas négociables. Cela signifie uniquement que le dialogue est suspendu et non complètement interrompu. De toute façon, qu'avons-nous à perdre ? Nous n'avons pas fait les choses correctement depuis si longtemps. Nous avons épuisé nos trésors, nous avons épuisé nos ressources. Il faut collaborer avec les autres et déterminer sur quelle base on peut le faire.

Pour ce faire, il vous faut un partenaire motivé.

Exactement. Les gens se demandent : « Pourquoi voudraient-ils nous écouter? » Nous leur répondons que nous avons fait fausse route depuis si longtemps et que ce cadre sera peut-être l'instrument qui nous permettra de dire que nous écoutons les autres, mais également que nous croyons que nous avons quelque chose à apprendre d'eux.

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