Mon nom est Ahmed Ahmed et je suis tout à fait comme vous

Ahmed Ahmed performe au Moyen-Orient.

Ahmed Ahmed est né à Helwan, en Égypte, le 27 juin 1970. Ses parents ont immigré aux États-Unis alors qu'il n'avait qu'un mois et il a grandi à Riverside en Californie. Il a déménagé à Hollywood à l'âge de 19 ans pour entreprendre une carrière de comédien et d'humoriste. Son documentaire, Just Like Us [Des gens comme nous], met en vedette un grand nombre d'humoristes se produisant aux Émirats arabes unis au Liban, en Égypte et au Royaume d'Arabie Saoudite. En rendant hommage à la culture et à la comédie, ce film bouscule la conception erronée et largement répandue selon laquelle les Arabes n'ont pas le sens de l'humour.

Vous a-t-on enfermé dans un rôle précis lorsque vous avez fait vos débuts à Hollywood?

Je n'ai pas fait grand-chose pour briser ce stéréotype. J'essaie depuis quelque temps d'élaborer quelques projets pour briser un peu ce moule. Jusqu'à tout récemment, il y a environ quelques années, chaque script écrit à l'intention des Arabes ou de toute personne ayant un nom musulman était une sorte de personnage stéréotypé. J'ai très bien gagné ma vie à jouer les terroristes et les chauffeurs de taxi. Quand j'ai commencé à travailler, je me suis dit : « C'est super ». Puis, j'ai continué à me présenter à ces auditions où l'on retrouvait essentiellement le même genre de rôle, mais dans différents projets. Je voyais les mêmes acteurs arabes à ces auditions et le dialogue qu'on nous demandait de lire n'avait pas de profondeur ou de niveaux d'interprétation possible; c'était : « Je vais te tuer au nom d'Allah ».

J'ai fait ce métier entre cinq et sept ans, puis un jour j'ai appelé mon agent. Quand je lui ai mentionné que j'aurais aimé aller auditionner et lire quelque chose pour obtenir le rôle d'un type aux cheveux bruns, elle m'a répondu que ça n'arriverait pas à moins de changer de nom. Je lui ai demandé : « Quel nom me proposerais-tu d'adopter? ». Elle m'a répondu : « Eh bien, que penses-tu de Rick? »

Rick Ahmed?

Je ne ressemble pas à un Rick Ahmed. Si je dois changer, il faut que ce soit le nom au complet. J'ai refusé catégoriquement de changer mon nom. Je ne faisais pas partie d'un groupe; si cela avait été le cas, j'aurais pu m'appeler le groupe Rick Ahmed ou quelque chose du genre. J'ai donc cessé d'être acteur pendant un certain temps, je me suis retrouvé à court d'argent et je suis retourné faire du service aux tables. C'est durant cette période que j'ai en quelque sorte appris l'art du monologue comique. J'avais une prédisposition naturelle pour cet art et je travaillais dans un restaurant où la nourriture n'était pas excellente. Je devais y donc remédier en faisant rire les gens pour pouvoir gagner de bons pourboires. Un soir, une cliente m'a déclaré : « Vous êtes très drôle – vous devriez être humoriste ». Et c'est ainsi qu'a commencé la carrière du monologue comique.

Parlez-moi de Cross-Cultural Productions et de Cross-Cultural Entertainment.

Il y a trois ans, j'ai lancé une société de production appelée Cross-Cultural Entertainment en collaboration avec un partenaire d'affaires. Cross-Cultural Productions est la société qui s'occupe du travail sur le terrain. Nous avons lancé notre société en produisant un premier film documentaire intitulé Just Like Us. Ce film a en quelque sorte jeté les bases du genre de projets auxquels nous voulons nous attaquer et des messages que nous voulons véhiculer dans nos productions.

Et de quelle sorte de messages s'agit-il?

Comme le dit si bien le nom de la société – interculturels. Just Like Us conduit 11 comiques américains au Moyen-Orient, c'est une sorte de poignée de main échangée avec l'autre partie du monde qui a comme toile de fond la comédie.

C'est un peu ironique de parler du Moyen-Orient comme d'une seule et même grande région homogène.

C'est un des points importants du film, car nous disséquons vraiment chacun des pays pour en présenter le caractère propre et montrer une tranche des différentes cultures du pays. Cela les rend beaucoup plus distinctifs que ce que les gens peuvent apprendre par les journaux ou voir aux nouvelles.

Ce qui fait partie intégrante de la mission de Cross-Cultural Entertainment : votre but n'est pas seulement de divertir les gens, mais de les informer aussi, n'est-ce pas?

C'est définitivement un élément de notre mission, comme vous dites. Montrer l'envers de la médaille, montrer l'autre facette du monde sur lequel les gens ont subi un lavage de cerveau; les gens n'ont jamais eu l'occasion de voir le côté positif de ce monde.

La comédie ne traverse pas nécessairement les frontières linguistiques et culturelles avec facilité. Comment allez-vous surmonter ce défi?

Les gens qui vont normalement voir le spectacle connaissent habituellement assez bien la culture occidentale pour comprendre les blagues, et la plupart d'entre eux parlent anglais. La plus grande partie de mon matériel n'est pas très offensante ou explicite; je me plais à le désigner comme du matériel de télévision convivial.

Est-ce par choix ou par nécessité?

C'est en général par choix. J'essaie de faire le travail de façon relativement « propre » et de me calomnier moi-même, de sorte que la blague se fait à mes dépens. J'agis ainsi parce que la situation offre un plus large éventail à un comique; il devient possible de travailler lors d'événements corporatifs ou avec un public jeune ou dans des pays ou des situations qui ne permettent pas l'emploi de matériel grivois. En plus, il n'est pas vraiment nécessaire d'être grivois pour être comique. Raconter des histoires embarrassantes est déjà assez grivois à mon avis.

« Au Koweït, la première chose qu'on nous dit, c'est de ne pas parler de sexe, de drogues, de religion ou de politique. Au Liban, ils disent « Dites ce que vous voulez. »
Ahmed Ahmed, arashonline.

Vos auditoires du Moyen-Orient connaissent-ils le monologue comique?

Bon nombre de ceux qui viennent à nos spectacles ont fait leurs études dans des écoles américaines. Ils parlent parfaitement l'anglais, connaissent bien les références culturelles, écoutent Jay-Z ou Guns N' Roses. Ils ont des Starbucks, des McDonald, des Poulet frit Kentucky et des Pizza Hut. Pour l'instant, nous n'avons pas besoin de changer complètement notre matériel – sauf quelques sujets un peu tabous. Nous avons été prévenus de ne pas toucher à la religion. Avant le printemps arabe, on nous avertit de ne pas parler des dirigeants gouvernementaux ni des figures politiques.

Et maintenant vous avez le champ libre?

Mes promoteurs m'ont appelé une semaine après la démission de Hosni Moubarak et m'ont demandé si j'avais des blagues sur Moubarak. Ce fut un revirement assez rapide dans la façon de percevoir et de respecter la politique au Moyen-Orient ou de lui manquer de respect.

Croyez-vous que, quelle que soit la culture, la plupart des gens sont capables de se moquer d'eux-mêmes?

Oui, vous avez frappé en plein dans le mille. Il existe bien sûr des différences culturelles, religieuses, sexuelles, socioéconomiques et autres. Mais je crois qu'en général, le rire est comme la nourriture ou la musique. C'est une chose universelle dont chacun a grand besoin. La comédie, sous une forme ou sous une autre, est présente dans nos vies depuis des milliers d'années et elle le restera, espérons-le, pour des siècles et des siècles encore.

La comédie est une forme de narration pratiquée par toutes les cultures d'une façon ou d'une autre.

C'est drôle que vous le mentionniez, parce que le Moyen-Orient a toujours été reconnu pour ça. Ces cultures n'ont jamais eu l'opportunité d'avoir une tribune pour présenter des monologues comiques contemporains ou raconter des histoires, à l'instar des Américains par exemple. Leur humour a toujours consisté en satires ou en pièces de théâtre démesurées, qui sont toujours dramatiques et exagérées. Grâce à Internet et à Youtube, le Moyen-Orient a connu des gens comme Chris Rock ou Jerry Seinfeld qui parlent de leur routine quotidienne et avec qui l'auditoire peut mieux s'identifier.

Quel genre d'accueil vous a-t-on réservé lors de votre première tournée au Moyen-Orient?

En 2007, nous avons fait une tournée au Moyen-Orient que l'on pourrait qualifier d'épique. À cette époque, je me produisais avec deux autres personnes et nous présentions un spectacle intitulé The Axis of Evil Comedy Tour, qui mettait en scène un Palestinien, moi-même et un Iranien. Le comique de l'histoire, c'est que nous tentions de trouver un Nord-Coréen et que nous n'y parvenions pas. Toutefois, nous avons découvert un Sud-Coréen qui parlait parfaitement arabe et qui vivait à Dubaï et l'avons donc amené faire la tournée avec nous. On nous voyait partout sur YouTube à cette époque-là et Showtime diffusait notre spectacle Axis of Evil sur Comedy Central au Moyen-Orient. À la fin du spectacle, il y avait des intercalaires de moi ou d'un autre humoriste disant, par exemple : « Hé les Jordaniens! On vous verra les 19 et 20 novembre. On s'en va à Beyrouth! ». Toutefois, avant même de poser le pied dans les différents pays, nos spectacles affichaient complets et il a fallu ajouter des supplémentaires. Les gens faisaient la file jusqu'au coin de la rue et les billets pouvaient se vendre jusqu'à 500 $US sur le marché noir. Nous étions censés donner huit spectacles dans quatre pays; nous en avons finalement donné 27 dans cinq pays en moins de 30 jours.

La capacité moyenne était d'environ 2 500 personnes par représentation. Bon nombre de ceux qui assistaient à notre spectacle pour la première fois étaient emballés et nous n'avons pas fait l'objet de beaucoup de critiques parce que nous sommes restés dans les limites de l'acceptable. C'était quelque chose de totalement nouveau pour les gens du Moyen-Orient, et puisqu'ils nous avaient vus à la télévision, nous jouissions d'une certaine célébrité si j'ose dire, on nous reconnaissait.

« Dubaï est un pays schizophrène. En marchant sur la plage, vous voyez une femme musulmane portant le hijab, puis des hommes européens portant le Speedo. »
Ahmed Ahmed, Axis of Evil Comedy Tour, 2007

Avez-vous déjà été confronté à de véritables problèmes à cause de ce que vous présentez ou parce que votre numéro peut être assez irrévérencieux?

On m'a interdit de me produire à Dubaï pendant un an en raison d'une blague que j'avais présentée à l'une de mes émissions Comedy Central Presents et qui s'est retrouvée sur YouTube. Des autorités de Dubaï ont visionné la blague et n'en ont pas apprécié le contenu. En tant que titulaire de passeport, j'ai donc été frappé d'une interdiction de me produire dans des représentations publiques. C'était intéressant parce que peu de temps après, on m'a invité à participer à plein de représentations privées données à Dubaï et on m'a permis de les donner. Quand j'arrivais à ces représentations privées, les gens qui m'avaient invité me demandaient : « C'est vrai que tu es frappé d'une interdiction à Dubaï? », et quand je leur répondais que oui, malheureusement, c'était vrai, ils me disaient : « C'est tellement cool mon frère! Ici, tu peux dire tout ce que tu veux. » On m'a donc conféré cette notoriété que je ne recherchais pas mais qui a joué en ma faveur.

Qu'est-ce qui fait en sorte que c'est un bon moment pour proposer le monologue comique au Moyen-Orient?

À vrai dire, je pense simplement qu'aucun Américain n'a eu le culot de s'y rendre et de le proposer! Je suis allé au Moyen-Orient pour participer à des événements privés et nous avons finis par présenter un spectacle public qui avait été approuvé. Nous l'avons organisé à la dernière minute en envoyant quelques courriels et 500 personnes sont venues! Il a rassemblé le genre de foule que j'espérais, c'est-à-dire jeune et branchée. Il y a 300 millions de personnes dans cette partie du monde et 70 % d'entre eux sont âgés de moins de 30 ans; j'ai donc estimé qu'il nous fallait cibler cette clientèle. Je ne pense pas qu'il y ait quelqu'un en Amérique qui ait même déjà pensé à le faire. C'est en grande partie attribuable au fait que les gens sont mal informés sur cette partie du monde. Jamais ils ne voient 3 000 Égyptiens se présenter au Centre international de conférences de Caire pour assister à un spectacle d'humour américain. Jamais on ne montre cela dans les nouvelles, jamais on ne le souligne; ils ne voient donc jamais cette facette-là du Moyen-Orient. Jamais on ne montrera 1 000 jeunes se présenter à l'Université du Koweït ou 3 000 personnes assister à des spectacles donnés à Dubaï ou au Liban; jamais on ne voit cela. Mais, nous, nous l'avons montré dans Just Like Us, et c'était ça l'idée : expliquer à tout le monde en 72 minutes que c'est ce qui se passe ici.

Avez-vous vraiment l'impression que l'on assiste à une transformation ou à une révolution commandée par les jeunes?

Absolument.

Il n'y a aucune comparaison possible avec ce que les Américains ont vécu dans les années 1960?

Je crois que dans les années 1960, on assistait plutôt à un mouvement anti‑guerre, hippie et générationnel. Je pense que le Moyen-Orient va au-delà de ça; les gens ne sont pas nécessairement contre la guerre, mais ils sont vraiment contre le gouvernement ou les dictateurs. Il y a toutefois eu des décennies de cette résistance ou de ce mécontentement avant aujourd'hui. Facebook et Twitter sont apparus et ont changé toute la dynamique.

C'est un point important. La toile de fond technologique en entier s'est transformée et vous a permis ce cheminement de carrière, mais elle a aussi donné des moyens ou du pouvoir à votre auditoire.

Nous sommes parus à la télévision, dans des émissions de radio matinales, sur des panneaux-réclame, sur des affiches et sur des dépliants, mais c'est véritablement Internet qui a attiré notre public et plus particulièrement Facebook en 2007 parce qu'il commençait à peine à prendre de l'ampleur au Moyen-Orient. Nos noms ont donc été diffusés à grande échelle très rapidement.

Qu'est-ce qui s'en vient pour Cross Cultural Entertainment et pour Ahmed Ahmed?

Nous avons tourné la suite de notre documentaire et n'avons même pas encore visionné le métrage. Nous avons tourné cette suite avant la révolution en Jordanie, en Syrie, en Palestine, en Oman et au Qatar. Nous allons probablement regarder notre matériel au début de l'année prochaine, mais pour le reste de cette année je me concentre sur ma tournée et j'essaie de rester sous les projecteurs.

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