L'année 1948 a été marquée par le changement : changement de leadership et, jusqu'à un certain point, changement d'orientation pour le gouvernement du Canada et son ministère des Affaires extérieures. À la fin de janvier 1948, William Lyon Mackenzie King annonça sa décision de quitter ses fonctions de Premier ministre. Seize mois plus tôt, il avait abandonné le portefeuille des Affaires extérieures, mais ni ce geste ni sa décision de partir ne mirent fin à l'intérêt qu'il portait à l'élaboration et à la mise en oeuvre de la politique extérieure du Canada ou à sa participation au processus. Le rôle de King ne fait aucun doute à la lecture de la présente collection de documents; celle-ci comporte obligatoirement des extraits du journal du Premier ministre afin d'éclaircir certains détails clés d'un épisode d'une importance majeure que Robert Cuff et J.L. Granatstein ont qualifié de "croissance et déclin du projet de libre-échange canado-américain".1 De plus, à bien d'autres occasions, l'intervention de King se révéla déterminante ou bien son influence déclencha le réexamen de politiques. La déclaration officielle dans laquelle il annonça son départ avant la fin de l'année marqua néanmoins le début de la fin d'une époque.
En août 1948, Louis S. Saint-Laurent, qui avait succédé à King comme secrétaire d'État aux Affaires extérieures deux ans plus tôt, remporta la course à la direction du Parti libéral. Il n'assuma toutefois la charge de Premier ministre que le 15 novembre, une fois Mackenzie King rentré de la réunion de l'Assemblée générale des Nations Unies à Paris et de celle des premiers ministres du Commonwealth à Londres (à laquelle il ne put assister pour des raisons de santé). À ce moment, Lester B. Pearson, qui avait été pendant deux ans sous-secrétaire d'État aux Affaires extérieures, était entré en politique comme il l'avait donné à entendre à Norman Robertson au début de juin2. Devenu secrétaire d'État aux Affaires extérieures le 10 septembre, il sera le plus souvent absent d'Ottawa jusqu'à la fin de l'année, d'abord pour faire campagne comme candidat lors des élections complémentaires dans la circonscription d'Algoma-Est puis pour représenter le Canada à des réunions à Paris et à Londres.
La direction politique des Affaires extérieures releva donc pour une longue période d'un ministre suppléant, le ministre de la Défense nationale, Brooke Claxton. Son principal conseiller au ministère, tout au cours de l'automne, fut Escott Reid qui était devenu sous-secrétaire d'État par intérim le lendemain de la nomination de Pearson à la tête du ministère. Entre-temps, la recherche d'un successeur permanent à Pearson se trouva entremêlée avec les efforts, entrepris plus tôt, en vue de trouver un haut fonctionnaire francophone capable de remplacer Laurent Beaudry, qui avait dû démissionner comme sous-secrétaire associé pour des raisons de santé. Les tentatives en vue de maintenir une présence francophone aux plus hauts échelons du ministère échouèrent lorsque, dans un premier temps, Pierre Dupuy déclina le poste de sous-secrétaire suppléant et que par la suite Jean Désy résista aux pressions de Pearson qui voulait en faire son successeur. Pearson avait alors déjà approché Arnold fleeney, greffier du Conseil privé. Cette intrigue secondaire ne connut son dénouement que lorsque ce dernier devint sous-secrétaire d'État aux Affaires extérieures en mars 1949.
Le Ministère poursuivit son expansion en 1948, et à un rythme à peine moins spectaculaire que l'année précédente. Le service extérieur passa à 216 membres (une augmentation de 23 %) et le Ministère, à 1 213 employés (une augmentation de 47 %). Environ la moitié du personnel travaillait à l'étranger. Sept postes furent ouverts : une légation à Belgrade, deux représentations permanentes auprès des Nations Unies, l'une à New York et l'autre à Genève, un consulat général à San Francisco ainsi que des consulats à Détroit, à Boston et à Francfort. De plus, la légation à Rome fut élevée au rang d'ambassade. À la fin de l'année, le Canada comptait 44 missions à l'étranger : 14 ambassades, huit légations, sept hauts-commissariats, 11 bureaux consulaires et quatre missions spéciales3.
Si les femmes furent admises pour la première fois comme agents du service extérieur en 1947, leur nombre restait par ailleurs très limité. D'autre part, le lecteur remarquera sans aucun doute l'absence de documents en français dans le présent volume. En fait, un seul (le document 786) fut rédigé entièrement en français; d'autres ne renfermaient que de brefs passages dans cette langue. Même les communications en provenance de Paris (fut-ce de l'ambassade ou de la délégation à l'Assemblée générale des Nations Unies) étaient rédigées en anglais. On peut en trouver une explication dans un extrait des délibérations d'un comité ministériel spécial sur les rapports préparés par les missions (document 7).
Mises à part quelques exceptions, on ne trouvera pas le type de dépêches ou d'analyses qui retenaient le plus l'attention de ce comité, à savoir les rapports sur la situation dans les pays hôtes. La première de ces exceptions a trait à l'une des crises fondamentales de 1948, à savoir le coup d'État communiste en Tchécoslovaquie et la deuxième, aux politiques nationales et aux relations internationales de deux des plus vieux et des plus grands alliés du Canada, la Grande-Bretagne et la France, qui présentèrent d'épineux problèmes aux occupants de l'Édifice de l'Est sur la Colline parlementaire. Les dépêches pertinentes ont été reproduites car elles aident à comprendre d'une part le contexte dans lequel le gouvernement du Canada et le ministère des Affaires extérieures cherchaient à définir les engagements du Canada à l'étranger et, d'autre part. certaines des réactions spécifiques à cette évolution de la situation internationale. Une autre préoccupation du Ministère à savoir l'attitude et les intentions de l'Union soviétique, est reflètée dans les documents qui complètent l'histoire amorcée dans le chapitre V du volume 13 des Documents sur les relations extérieures du Canada.
Cette préoccupation n'était que la manifestation la plus évidente d'une nouvelle donne dont on retrouve la trace partout dans le présent ouvrage : le début de ce qui commençait à être surnommé "la guerre froide". Même si cette expression n'est utilisée que dans deux documents (1079 et 1082), cherchant l'un et l'autre à résoudre l'énigme de la politique soviétique, l'impact de la bipolarisation du monde est évident dans presque tous les chapitres. Le niveau de la représentation du Canada à Prague et à Varsovie fut réévalué au lendemain du coup d'État en Tchécoslovaquie. Et, au moment d'arrêter sa position à l'égard des règlements de paix conclus avec l'Allemagne et le Japon, le Canada prit en compte leur impact sur les relations entre l'Est et l'Ouest. La plupart des grandes questions soumises au Conseil de sécurité des Nations Unies, auquel siégeait alors le Canada, furent d'ailleurs interprétées ou débattues avec la guerre froide comme toile de fond. Qu'il fut question de décider de l'admission de nouveaux membres à l'ONU ou de chercher à résoudre les conflits en Palestine, en Indonésie, en Corée ou au Cachemire, la délégation canadienne se retrouva souvent aux premières lignes dans la guerre de mots que se livraient deux idéologies opposées.
"Aujourd'hui, il n'est qu'un agresseur possible," affirma Brooke Claxton à la Chambre des communes le 24 juin 1948. "Le seul conflit auquel le Canada prendrait part serait un conflit universel, une guerre totale4." Les négociateurs canadiens jouèrent un rôle important dans l'élaboration du système de sécurité collective mis en place pour contrer la menace soviétique. La négociation du Traité de l'Atlantique Nord se déroula en trois étapes : des réunions tripartites en mars auxquelles participèrent les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Canada; des rencontres, à Washington, entre les ambassadeurs de ces pays et d'autres signataires du Traité de Bruxelles durant l'été; et de nouvelles rencontres entre les ambassadeurs, qui se poursuivaient toujours à la fin de l'année. Le département d'État prépara un compte rendu des rencontres des ambassadeurs, qui a été reproduit dans Foreign Relations of the United States (1948, volume III). Plutôt que de reprendre ce compte rendu, nous nous en sommes remis aux rapports canadiens sur les discussions et les négociations, ainsi qu'à certains comptes rendus des groupes de travail préparés par l'ambassade du Canada. Deux ouvrages, Time of Fear and Hope (Toronto, 1977) d'Escott Reid, et In Defence of Canada: Growing Up Allied (Toronto, 1980) de James Eayrs, ont puisé à ces sources. Sauf pour quelques nuances, la version des faits relatée ici est sensiblement la même. J'ai voulu couvrir ces négociations le plus complètement possible pour montrer à quel point ce sujet était important pour les décideurs à Ottawa et pour préserver l'équilibre dans ce survol des relations extérieures du Canada.
Même si ce chapitre débute par une tribulation plutôt familière pour Mackenzie King - la tendance des Britanniques à se livrer à des généralisations concernant les attitudes, les intérêts et les engagements du Commonwealth -, il importe de signaler que le Premier ministre ne fut pas aussi hésitant dans sa réponse (document 298) à la demande que lui avait faite le Premier ministre britannique Clement Attlee de participer aux discussions préliminaires sur la sécurité dans l'Atlantique Nord (document 296). En fait, King s'arrangea même pour lier la possibilité d'une coopération économique dans le cadre d'un éventuel Traité de l'Atlantique Nord et l'abandon du projet de libre-échange entre le Canada et les États-Unis (documents 323, 647 et 648). Fort conscient des réticences habituelles du Premier ministre au sujet d'engagements, réels ou appréhendés Pearson souligna à plu- sieurs reprises que les discussions n'engageraient à rien. A l'automne, Reid tenta de convaincre ses collègues, son ministre et son ministre suppléant que le Cabinet devrait approuver l'ensemble de documents sur cette question. Une bonne indication des tensions suscitées par ces discussions et fournie par la démarche de Reid auprès de Pearson (document 425) et la conversation téléphonique entre Brooke Claxton et Hume Wrong (document 441) ainsi que par les commentaires sur la formulation de certains textes (particulièrement les observations incisives de Norman Robertson dans le document 414).
Au milieu de toute cette activité, Heeney écrivit en privé à Pearson : "[4Lraction combinée de votre ministre suppléant et de votre sous-secrétaire par intérim a un effet plutôt exténuant, comme vous pouvez vous en douter. La production de documents et leur volume ont sans doute atteint un niveau record, et je crains que les notes de service n'aient raison de la croisade que vous avez amorcée au sujet du Traité de l'Atlantique Nords." Robertson, un ancien et futur sous-secrétaire, était aussi d'avis qu'en l'absence du ministre, son suppléant avait naturellement tendance à "saisir le Cabinet de questions qu'un ministre en titre sur place cherchera[itl à régler lui-même ou en consultation étroite avec ses collègues du Cabinet que ces questions intéressent tout particulièrement6". Pearson, toutefois, ne rentra qu'à la mi-décembre à Ottawa, où sa relation de travail étroite avec Louis Saint-Laurent, alors Premier ministre, facilita l'examen des grands dossiers de politique étrangère.
La position à adopter face au blocus soviétique de Berlin et au pont aérien mis subséquemment en place par les alliés fut l'un des points sur lesquels Mackenzie King s'opposa à Saint-Laurent et à Pearson. Malheureusement, ce furent les Britanniques qui, les premiers, demandèrent l'aide du Canada (documents 491 et 494) et la presse eut vent de la chose. King y vit un scénario semblable à celui de la crise de Chanak en 1922, épisode resté gravé dans sa mémoire comme une tentative d'un gouvernement britannique belliqueux de presser son gouvernement de soutenir aveuglément une intervention militaire à la marge des intérêts impériaux. Facile à caricaturer, la circonspection du Premier ministre était compréhensible et sa crainte d'un casus belli impliquant un avion ou un pilote canadien et susceptible de déclencher une Troisième Guerre mondiale était partagée par quelqu'un que ne hantait pas le spectre de Chanak, à savoir Brooke Claxton. King fut certainement soulagé quand ce dernier s'opposa, au Cabinet, à la participation du Canada au pont aérien (document 498). Deux lettres (documents 499 et 506) font ressortir les divergences d'opinion entre Claxton et Pearson.
Au fur et à mesure que d'autres dominions répondaient positivement à l'appel d'aide de la Grande-Bretagne, les pressions privées et publiques sur le gouvernement se firent plus insistantes. Il ressort clairement des archives de l'ambassade à Washington que le département d'État et les autorités militaires américaines souhaitaient elles aussi vivement la participation du Canada (documents 521, 522, 528, 532 et 533), mais il est aussi évident que Pearson y fut pour quelque chose (documents 519 et 520). lI ne fait pas de doute que l'approche initiale via Londres compliqua l'examen de la question à Ottawa, comme d'ailleurs l'impression du premier ministre sortant qu'une guerre était imminente. Ce sentiment était né durant une séance d'information donnée par le secrétaire aux Affaires étrangères de Grande-Bretagne, Ernest Bevin, quand King s'était rendu à Londres à l'occasion du mariage royal en novembre 1947, et il était toujours présent un an plus tard lorsque le premier ministre prit sa retraite. Comme on pouvait s'y attendre, deux semaines après le départ de King, Pearson pressa Saint-Laurent de reconsidérer la question A (document 535). la fin de l'année, toutefois, le Canada restait sur la touche.
La guerre froide eut aussi un impact sur les relations du Canada avec le reste du Commonwealth même si King ne jugeait pas que cela justifiait de devancer la date de la réunion des premiers ministres. À l'approche de la réunion, certains à Ottawa s'opposèrent au fait que, dans leur approche des relations en matière de défense, les Britanniques semblaient voir le Commonwealth comme un instrument de la sécurité collective. Toutefois, bon nombre des points à l'ordre du jour étaient familiers : les relations entre les pays de la zone sterling et ceux de la zone dollar; les consultations régulières entre les membres; et le statut ou la désignation des chefs de mission. En revanche, la décision de l'Irlande d'abroger la Loi sur les relations extérieures, son dernier lien formel avec la monarchie, et celle de l'Inde de se doter d'une constitution républicaine présentaient des défis plus importants pour le Canada et le reste du Commonwealth. Dans le premier cas, il y avait un mouvement vers la séparation d'avec le Commonwealth (tout en prenant soin de protéger le traitement préférentiel relativement au commerce et à la citoyenneté), mais les relations avec l'Inde furent caractérisées par un désir sincère d'en arriver à un compromis. Le gouvernement canadien fut quelque peu pris au dépourvu lorsque le Premier ministre John Costello, dans une allocution prononcée au Canada, fit part de l'intention de l'Irlande de quitter le Commonwealth (document 922). Il ressortit toutefois d'un entretien privé entre Mackenzie King et Costello que les deux parties étaient tout aussi désireuses d'opérer ce changement le plus amicalement possible7. Si Mackenzie King tenta de trouver dans le cas de l'Inde une formulation de compromis , Pearson pour sa part participa très activement aux négociations avec Nehru et d'autres en vue de garder une Inde républicaine dans un Commonwealth jusque-là monarchique. Pour le Canada, il importait de garder l'Inde dans le Commonwealth, tant comme membre le plus influent d'Asie que comme rempart possible pour l'Ouest dans cette région. En fait, il s'agissait de redéfinir le Commonwealth.
Ce qui ressort tout spécialement du chapitre sur le Commonwealth (et des archives ministérielles à partir desquelles il a été élaboré), c'est l'insignifiance relative des relations bilatérales, exception faite des rapports financiers et commerciaux entre le Canada et la Grande-Bretagne. La dépêche de Norman Robertson reproduite dans le présent volume représente un brillant compte rendu de "la continentalisation croissante de la politique du Royaume Uni"; largement diffusée à Ottawa, elle ne souleva pas néanmoins de questions bilatérales exigeant une suite immédiate (document 927).
On ne négligea certes pas le fait, de leur consacrer un chapitre séparé se justifia par leur importance les relations économiques internationales. Mais aussi les différents volets de ce sujet - et notamment les relations financières et commerciales au sein du Triangle de l'Atlantique Nord formé par la Grande-Bretagne, les États-Unis et le Canada - étaient très interreliés. Cela ne fut jamais plus manifeste qu'au moment de l'examen du Plan Marshall et de ses répercussions. Au départ, les Canadiens voulaient éviter de créer à Washington l'impression d'une "coalition" des pays du Commonwealth contre les Etats-Unis et rejetaient donc catégoriquement une approche concertée (documents 585 et 586). L'Administration américaine exerça néanmoins des pressions dans le but d'amener le Canada à aider la Grande-Bretagne et, de la sorte, à influencer le Congrès (document 605). Et le caractère tripartite du problème sterling-dollar fut mis en évidence lorsque le chancelier de l'Échiquier, sir Stafford Cripps, effectua une visite à Ottawa (document 684) et se rendit ensuite à Washington en compagnie du ministre des Finances, Douglas Abbott (documents 632 et 635).
Curieusement, la nécessité de rechercher "un arrangement commercial plutôt global avec notre voisin du sud" fut soulignée avec le plus de conviction lors des mornes préparatifs de la visite de Cripps (document 675), quand on prit conscience des difficultés qui s'annonçaient. Le journal de King est une source indispensable pour qui veut reconstituer l'histoire des efforts déployés pour en venir à un accord global avec les États-Unis. King y fait état des progrès rapportés par Abbott (document 645) et retrace l'évolution des négociations jusqu'à ce qu'elles achoppent sur ses appréhensions personnelles (document 647). Cet épisode ne fit rien pour atténuer les tensions entre King et certains de ses collègues, comme Howe, comme aussi de hauts fonctionnaires, y compris Pearson (document 654). Il faut toutefois rappeler que King ne prenait pas seulement en compte les "conseils de l'au-delà" (que toute autre personne venait comme des coïncidences paraissant confirmer sa décision) mais aussi la controverse qu'avait provoquée dans les journaux canadiens un éditorial du Life du 15 mars 1948, "Customs Union with Canada: Canada Needs Us and We Need Canada in a Violently Contracting World" (Union douanière avec le Canada : Le Canada a besoin de nous et nous de lui, dans un monde qui subit une contraction violente). Dans le cadre de ses préparatifs en vue de la réunion qui devait décider du sort du projet d'union douanière, King demanda à Pearson un résumé de la réaction des éditorialistes canadiens à ce ballon d'essais. Et quelle qu'en soit la cause apparente, le recul de King sur cette question fut tout à fait conforme à la prudence politique qui le caractérisait.
D'autres aspects des relations du Canada avec les États-Unis soulevèrent des difficultés sans toutefois être aussi controversées. Ottawa réagit aux menaces que la coopération de défense dans l'Arctique présentait pour la souveraineté canadienne comme seul Ottawa sait le faire - en créant un comité interministériel, le Comité consultatif sur le développement du Nord. Les comptes rendus de ses délibérations (documents 931 à 933) donnent au lecteur une idée des raisons pour lesquelles les décideurs canadiens s'inquiétaient de l'intérêt que les Américains portaient à la défense dans l'Arctique. Pour ce qui est de la coopération canado-américaine dans le secteur de la production et des approvisionnements de défense, il est intéressant de confronter deux démarches de Heeney auprès de Claxton, l'une "officieuse" (document 978) et l'autre, officielle (document 979). Les attitudes et les actions provinciales vinrent parfois compliquer les rapports entre les deux pays, par exemple la réaction qu'on anticipait du Québec en ce qui concerne l'utilisation de soldats noirs par les États-Unis (document 989) et les échanges avec le gouvernement de l'Ontario et le président d'Hydro Ontario au sujet de la dérivation de la rivière Niagara et du Projet de canalisation et d'aménagement hydroélectrique du Saint-Laurent. Mais comme le gouvernement fédéral était lui aussi préoccupé par l'attitude des Américains à l'égard du Canada, on vit naître le "Projet canadien de coopération" avec l'industrie cinématographique américaine, les recettes que cette dernière tirait du Canada la rendant plus ouverte à la persuasion que la radio ou la presse écrite (documents 1040 à 1046).
Les relations bilatérales du Canada avec les autres pays revêtaient moins d'importance. Certes, l'Europe restait un centre d'intérêt et les Canadiens continuaient de suivre de près l'évolution de la situation européenne. Toutefois, les quelques événements d'importance sur le plan diplomatique tournèrent autour des points de friction associés au bipolarisme mondial. Lors de la conférence Gray de janvier 1947, Louis Saint-Laurent avait nommé la France comme l'un des principaux partenaires du Canada. On ne retrouve cependant pas beaucoup de preuves de cette priorité dans les archives du ministère des Affaires extérieures. Nous avons reproduit une dépêche détaillée et révélatrice rédigée par Charles Ritchie au sujet de "l'état de préparation, tant morale que matérielle, de la France" (document 1058). Comme le fit remarquer Escott Reid, cette dépêche témoignait d'une "apathie [de la France] qui met en danger nos intérêts nationaux9". Largement distribué à Ottawa, ce rapport influença sans doute les efforts ultérieurs du Canada pour obtenir de la France et de la Belgique une adhésion plus ferme au Traité de l'Atlantique Nord (documents 372, 373, 379, 381, 383 et 390).
Le différend au sujet des trésors d'art polonais envenima les relations entre la Pologne et le gouvernement québécois. Parallèlement, l'intensification de la guerre froide entraîna une remise en cause fondamentale des informations et des privilèges que le Canada échangeait avec l'Union soviétique. À la fin de l'année, le ministère des Affaires extérieures s'orientait, avec certaines hésitations, vers la "guerre psychologique" avec les adversaires du Canada dans la guerre froide.
En ce qui a trait à d'autre régions, le bilan en fut un d'indifférence ou de réticence à s'impliquer. Ce fut manifestement le cas de nos relations avec l'Amérique latine. L'échange entre T.C. Davis et Pearson (dont la réponse reflète ses annotations en marge de la lettre de Davis) témoigne éloquemment de l'orientation occidentale de la politique du Canada. L'Asie n'avait pas plus de priorité, comme l'indique la décision du Cabinet sur la question de la représentation à Ceylan. Les tensions de la guerre froide accentuèrent les inquiétudes concernant la Chine et la Corée (avec en plus dans ce dernier cas la crise aiguë que provoqua, au sein du Cabinet, la participation canadienne à la Commission temporaire des Nations Unies pour la Corée), même si le Canada avait, à l'égard de la Chine, des intérêts qu'il fallait suivre de près. Évidemment, ce manque d'attention portée à l'Extrême-Orient eut, entre autres, pour conséquence que lorsque le Conseil de sécurité des Nations Unies se pencha sur le cas de l'Indonésie, le ministère des Affaires extérieures dut rechercher des sources d'information additionnelles à ses rapports de La Haye (documents 141, 147 et 152 à 154). Cette situation était tout simplement symptomatique d'un ministère des affaires étrangères dont les ressources et le personnel, en croissance, n'était pas encore à la hauteur de ses intérêts, responsabilités et engagements à l'étranger.
Pour ce survol des relations internationales du Canada telles que vues de l'Édifice de l'Est, je me suis fondé sur les archives du ministère des Affaires extérieures (maintenant le ministère des Affaires étrangères et du Commerce extérieur), du Bureau du Conseil privé et du ministère des Finances et, au besoin, sur celles d'autres ministères ainsi que sur des collections privées aux Archives nationales du Canada, y compris les documents de William Lyon Mackenzie, Louis S. Saint-Laurent, Lester B. Pearson, Hume Wrong, Escott Reid et d'autres. Les principes directeurs suivis pour sélectionner les documents présentés dans le présent volume sont exposés dans l'Introduction au volume 7. Les signes conventionnels sont les mêmes que ceux décrits dans l'Introduction au volume 9. Une croix (t) signifie que le document n'est pas reproduit dans le présent volume; des points de suspension [ ... ] indiquent une coupure dans le texte. J'ai eu accès à tous les dossiers du ministère des Affaires extérieures et j'ai eu toute latitude quant au choix des documents.
J'ai toutefois été secondé par plusieurs personnes. Le personnel des Archives nationales du Canada apporte à la recherche une contribution indispensable mais qu'on a parfois tendance à passer sous silence. Je voudrais tout particulièrement remercier Paulette Dozois, Paul Marsden et David Smith de la Sous-section des archives militaires et affaires internationales de la Division des archives gouvernementales, dont le dévouement professionnel n'a d'égal que leur patience et leur bonne humeur. Plusieurs assistants de recherche m'ont aidé à réunir la documentation; Michel Beauregard, Neal Carter, Christopher Cook, Lisa Dillon, Brian Hearnden, Ted Kelly, Steven Lee, Leigh Sarty et Jacqueline Shaw m'ont tous facilité la tâche. Mes collègues Greg Donaghy et Norman Hillmer ont toujours été disponibles lorsque j'ai eu à les consulter au sujet des problèmes et des questions apparemment inévitables qui surgissent presque tous les jours dans l'élaboration d'un tel ouvrage. L'éditeur en chef de la collection, John Hilliker, s'est distingué comme toujours par son souci de l'uniformité et du détail. Au fil des réorganisations et des réaffectations, différents gestionnaires ont été responsables de la poursuite du projet : Peter Daniel, Fernand Tanguay, Alain Dudoit, Peter Lloyd, Janet Bax, Brian Long and Mary Jane Starr. Leur appui a permis la publication du présent volume. Gail Kirkpatrick Devlin a coordonné les travaux de l'équipe - qui comprenait Aline Gélineau, Islay Mawhinney, Catherine Devlin et James Hyndman - chargée de la production technique du volume. Isobel Cameron pour sa part a choisi les photographies et établi la liste des personnes et des abréviations et l'index. Ils furent secondés par Ted Kelly, Janet Ritchie et Calla Fireman à la Section des affaires historiques. J'ai aussi bénéficié de l'appui de Kathy Giles-Mackenzie, d'Ana Mackenzie et de Sarah Mackenzie. Je tiens en outre à exprimer ma profonde gratitude à Maria Homer et au regretté Imre Homer qui m'ont assisté dans certains travaux d'édition. Toutes les personnes susmentionnées m'ont aidé, mais je suis responsable de la sélection des documents dans le présent ouvrage.
HECTOR MACKENZIE
Ottawa (Ontario)
le 6 décembre 1993
1Robert Cuff et J.L. Granatstein, «The Rise and Fall of Canadian-American Free Trade, 1947-8», Ca¬nadian Historical Review, vol. 57, décembre 1977, pp. 459 et suiv. Voir aussi J.L. Granatstein How Britain's Weakness Forced Canada into the Arms of the United States, (Toronto, 1989), chapitre 3. C.P. Stacey a fait valoir que cet épisode était révélateur du pouvoir du premier ministre. Stacey, Canada and the Age of Conflict, Volume 2: 1921-1948, (Toronto, 1981), p. 424.
2Documents de Pearson, vol. 13 : L.B. Pearson à N.A. Robertson, 1" juin 1948.
3Rapport annuel du ministère des Affaires extérieures, 1948 (Ottawa, 1949).
4Chambre des communes, Débats, 24 juin 1948, p. 5956.
5Documents de Pearson, volume 32 : A.D.P. Heeney à L.B. Pearson, 19 novembre 1948.
6D8á/259-A(s) : N.A. Robertson à Reid, 30 décembre 1948.
7Journal de King : 9 septembre 1948.
8Documents de King/14/vol. 240: L.B. Pearson, note du 14 avril 1948 (avec pièce jointe).
9BCP/vol.245 : E. Reid à B. Claxton, 16 juin 1948.