Affaires étrangères et Commerce international Canada
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Volume 16 (1950) - Introduction

Avec l'arrivée de 1950, «une attitude d'optimisme circonspect n'était pas exclue»1. Après avoir essuyé une série de revers en Europe orientale et en Asie à la fin des années 1940, les démocraties occidentales semblaient progresser de façon soutenue dans leurs efforts en vue de contenir le communisme, même s'il n'y avait pas de percées spectaculaires. Au début de 1950, le Canada et ses alliés de l'Atlantique Nord ont fait un premier pas à cet égard en contrôlant les exportations destinées au bloc soviétique, en fournissant une aide militaire à l'Europe occidentale et en déterminant les besoins de défense des pays de l'Atlantique Nord. Its entreprirent en outre de redéfinir les liens économiques entre l'Europe et l'Amérique du Nord. Au début du printemps de 1950, le discours tenu par le Canada reflétait le regain de confiance du pays. « Les mesures prises en vue de l'application du Traité de l'Atlantique Nord, affirma en mars le ministre de la Défense nationale, Brooke Claxton, [...] ont rendu plus improbable une agression militaire et ont raffermi la confiance de l'Europe occidentale quant à la possibilité de prévenir l'agression par une action collective. »2

L'apparente diminution de la menace soviétique en Europe occidentale permit aux décideurs canadiens de tourner leur attention vers l'Asie, où la décolonisation, le sous développement économique et le communisme étaient en train de créer une situation à la fois instable et dangereuse. Au début de la nouvelle année, le secrétaire d'État aux Affaires extérieures, Lester B. Pearson, accompagné d'une poignée de conseillers, grimpa à bord d'un North Star de la RCAF pour le long voyage qui le mènerait à Ceylan, où se tenait une réunion des ministres des Affaires étrangères du Commonwealth. Cette conférence et ses suites, que le présent ouvrage documente avec force détails (Chapitre 7), eurent d'importantes répercussions sur la politique étrangère du Canada. Elles vinrent renforcer la perspective de plus en plus multilatérale du gouvernement fédéral quant aux affaires du Commonwealth et lui confirmèrent que la Grande Bretagne présentait de moins en moins d'attrait comme point d'ancrage de cette association historique. En proposant pour la première fois de transférer du capital au monde en développement par l'entremise de ce qui allait devenir le Plan de Colombo pour le développement économique coopératif de l'Asie du Sud et du Sud Est, ces discussions du Commonwealth amenèrent un Cabinet canadien jusque là hésitant et réticent à reconnaître que le problème de la pauvreté dans le monde était aussi le problème du Canada.

Fait plus important encore, le voyage du ministre à Ceylan et sa tournée subséquente en Asie ajoutèrent une dimension extrême orientale à la politique étrangère canadienne. Que les relations indo canadiennes aient été particulièrement étroites ou non durant cette période3, il ne fait guère de doute que l'exposition de Pearson au premier ministre de l'Inde, Jawaharlal Nehru, a eu un impact profond sur les opinions de ce Canadien. Pearson, qui décrira plus tard Nehru comme «une combinaison extraordinaire du mystique hindou ... et de l'Anglais du type Eton-Oxbridge» 4, ne se sentit jamais vraiment à l'aise avec le premier ministre de l'Inde, mais il ne prêta pas moins une oreille attentive à ses opinions sur les questions asiatiques. C'est ainsi que la politique canadienne à l'égard de l'Indochine (Chapitre 11), du Cachemire (Chapitre 3) et de la Chine (Chapitre 11) porta incontestablement l'empreinte de l'influence de Nehru. Les efforts faits par le Canada pour comprendre l'Asie et répondre aux attentes d'une région qui devenait un nouveau théâtre du conflit de la guerre froide, sont l'un des grands thèmes du présent volume.

Durant les premiers mois de 1950 également, l'onde de choc des révolutions en Asie fit sentir son effet. La décision de l'Union soviétique de boycotter les travaux de l'Organisation des Nations Unies (ONU) tant et aussi longtemps que le Conseil de sécurité refuserait d'assigner au nouveau gouvernement communiste le «siège de la Chine» créa une impasse dangereuse. Aux États Unis, l'effondrement de la Chine nationaliste produisit une vague d'hystérie nationale qui devint de plus en plus virulente avec le lancement, par le sénateur Eugene McCarthy, de sa chasse aux communistes au sein du gouvernement. Les contacts, même routiniers, entre l'Est et l'Ouest n'étant plus possibles à l'hiver et au printemps de 1950, Pearson chercha à freiner la glissade vers l'affrontement. Ses efforts de médiation et ses vues sur l'aggravation de la crise internationale sont documentés dans un fascinant échange de lettres et de notes avec son proche ami, Hume Wrong, l'ambassadeur du Canada aux États Unis. (Documents 224 231).

Du point de vue occidental, au moins l'une des conséquences du boycott soviétique fut fortuite : lorsque la Corée du Nord envahit son voisin au sud le matin du 25 juin, J'absence de l'Union soviétique au Conseil de sécurité permit aux ÉtatsUnis d'amener l'ONU à agir. Convaincu que l'attaque était un défi lancé, à l'instigation de l'Union soviétique, à l'ONU dont le prestige et l'autorité étaient déjà sapés par l'incapacité de l'Organisation de riposter à l'agression communiste à la fin des années 1940, le gouvernement canadien se rallia à la coalition internationale après une série de longues et âpres discussions au Cabinet. À une époque où la puissance économique et militaire du Canada était comparativement significative, la réaction du gouvernement à la crise était d'une grande importance à la fois pour les Canadiens et pour leurs alliés. Cette réaction fut particulièrement révélatrice de l'attitude des décideurs canadiens à propos du rôle de leur pays dans la guerre froide, et des relations du Canada avec ses principaux alliés et avec l'ONU. À chaque stade du conflit, la volonté du Canada d'être une influence modératrice au sein de l'alliance occidentale se précisait5. C'est donc ce qui explique qu'un bon quart du présent volume documente l'engagement du Canada dans les stades préliminaires de la guerre et les efforts déployés subséquemment par Ottawa pour trouver une base sur laquelle asseoir la paix.

Si la Corée n'est le sujet central que de l'un des chapitres (Chapitre 2), la documentation sur la crise et son influence sur la politique canadienne est forcément disséminée dans l'ensemble du volume. Le conflit balaya l'optimisme prudent qui avait caractérisé la perspective internationale du gouvernement canadien durant les premiers mois de l' année. Abruptement, il transforma la guerre froide jusque là une impasse diplomatique tendue mais plutôt stable en un affrontement beaucoup plus précaire et dangereux. Il redéfinit complètement le contexte qui présidait à l'élaboration et à l'application de la politique étrangère du Canada. Les effets du conflit en Asie, par exemple, dominèrent les préparatifs du Canada à la 51 Assemblée générale de l'ONU et ils contraignirent l'Organisation à débattre le statut de Formose et la nature de la sécurité collective (Chapitre 3). Le conflit incita aussi à aller de l'avant avec la conclusion, longtemps reportée, du Traité de paix avec le Japon (Chapitre 11), il façonna l'attitude du Canada à l'égard de la CroixRouge internationale (Chapitre 4) et il influa sur les discussions du Commonwealth relatives à l'aide financière (Chapitre 7).

Mais ce fut peut être au niveau de l'attitude du Canada vis à vis de ses obligations dans le cadre du Traité de l'Atlantique Nord (Chapitre 5) et de ses relations avec les États Unis (Chapitre 8) que le conflit en Corée eut son impact le plus grand. Il fit naître la crainte d'une offensive soviétique imminente en Europe occidentale et il mit un terme à la répugnance traditionnelle d'Ottawa à investir ses maigres ressources dans la préparation militaire en temps de paix. En juillet et en août, les pressions américaines réussirent à convaincre le Cabinet d'accroître substantiellement les dépenses de défense. Tandis que l'Amérique du Nord et l'Europe s'empressaient de se réarmer, les efforts du Canada pour fournir une aide mutuelle à ses alliés de l'Atlantique Nord, de timides qu'ils étaient au début de 1950, se transformèrent en un énorme programme de 300 millions de dollars. Alors que la nouvelle alliance était déjà divisée sur la question de réarmer l'Allemagne de l'Ouest, le gouvernement canadien acceptait en septembre 1950 de renvoyer des troupes en Europe dans le cadre de la nouvelle force intégrée de l'Atlantique Nord. Comme John Holmes le rappellera plus tard, «pour ceux qui pensaient que la participation aux institutions internationales allait se faire à peu de frais, 1950 fut une mauvaise année.»6

On devrait aussi lire la plupart des documents sur les relations du Canada avec les États Unis en gardant à l'esprit le conflit coréen et ses ramifications. Si le chapitre 8 s'attarde quelque peu à des questions traditionnelles de "voisinage" comme le Traité concernant la dérivation des eaux du Niagara et la gestion des pêches, il accorde une place importante à l'examen de questions de défense bilatérales qui, après juin 1950, occupèrent l'avant scène. Les négociations difficiles et embarrassantes sur les achats de matériel de défense au début de 1950 contrastent nettement avec le rythme rapide de l'intégration militaire et économique qui s'enclencha quand les États Unis et le Canada qui fut forcé d'emboîter le pas amorcèrent une mobilisation partielle à l'automne de la même année.

Le nouveau sentiment d'urgence qui caractérisa les relations de défense du Canada avec les États Unis aviva comme jamais auparavant les préoccupations du gouvernement au sujet de la souveraineté canadienne. La propension de Washington à considérer que les territoires nordiques de son voisin avaient un rôle de plus en plus vital dans la défense de l'Amérique du Nord conduisit à une demande accrue de bases et d'installations militaires. Lorsqu'il accepta le stationnement d'un escadron américain de B 49 équipés d'armes nucléaires à Goose Bay en août 1950, le Canada dut pour la première fois faire face à des questions troublantes au sujet de son rôle et de ses responsabilités à l'égard de toute décision américaine de déployer des armes nucléaires à partir du territoire canadien. Ce dilemme compliqua les relations bilatérales durant le reste de la décennie.

Avec l' aggravation de la guerre froide, les autres relations bilatérales du Canada subirent un net recul par rapport aux liens avec les États Unis. D'ailleurs, lés dépenses inattendues qu'entraîna la crise coréenne amenèrent Ottawa à suspendre l'ouverture de nouvelles missions à l'étranger, ce qui explique la brièveté du premier chapitre. À la différence de la collection habituelle de documents sur la reconnaissance et l'accréditation, cette section privilégie l'impact de la guerre froide sur la conduite de la diplomatie.

De façon semblable, la guerre froide a effectivement éliminé tout échange bilatéral significatif avec l'Union soviétique et l'Europe orientale (Chapitre 10). Isolé dans sa chancellerie, le chargé d'affaires du Canada, John Watkins, se rendit compte qu'il lui était impossible de faire une analyse pertinente de la nature et de l'orientation de la politique étrangère soviétique. Les relations avec le bloc soviétique se résumèrent essentiellement à des échanges de propagande. Ailleurs en Europe orientale, l'intensification de la guerre froide obligea le gouvernement canadien à examiner quelle serait sa position face à une Allemagne divisée en permanence et à l'État communiste dissident de la Yougoslavie. À l'hiver de 19501951, quand les tensions qui divisaient l'Est et l'Ouest atteignirent leur paroxysme, des hauts fonctionnaires et des ministres cherchèrent à mesurer les risques très réels d'une guerre dans une série de mémoires passant en revue une année qui s'achevait «sur une crise et des espoirs déçus»7 (Documents 629 à 636).

Les rapports personnels, politiques et administratifs qui avaient façonné la politique canadienne en 1949 restèrent largement inchangés8. Au sommet, le premier ministre, Louis Saint Laurent, continua sa collaboration harmonieuse avec Pearson, qui acquérait de plus en plus de maîtrise et de confiance dans ses fonctions de secrétaire d'État aux Affaires extérieures. Comme l'illustrent cependant les sections sur la reconnaissance de la Chine communiste et les débuts du conflit coréen, les deux hommes divergèrent parfois dans leur façon d'aborder des aspects de la guerre froide. Pearson, toujours relativement inexpérimenté comme ministre, fut parfois enclin à négliger les considérations de politique intérieure alors qu'il cherchait à réaliser ses objectifs en matière de politique étrangère. D'autre part, le premier ministre, formé par un William Lyon Mackenzie King prudent, était extrêmement conscient de la nécessité de ne pas s'écarter de l'opinion canadienne.

1. Rapport annuel du ministère des Affaires extérieures, Canada, 1950 (Ottawa, Imprimeur du Roi,1951) p.v.

2. Canada, Chambre des communes, Débats, 17 mars, 1950, p. 878.

3. Voir Escott Reid, Envoy to Nehru (Toronto, Oxford University Press, 1981).

4. 4 L.B. Pearson, Mike: The Memoirs of the Right Honourable Lester B. Pearson, Volume 2, 1948 1957 (Toronto, University of Toronto Press, 1973), p. 118.

5. Greg Donaghy, « The Road to Constraint: Canada and the Korean War, June December 1950», John Hilliker et Mary Halloran (éditeurs), Les documents diplomatiques et leurs utilisateurs (Ottawa, ministère des Affaires étrangères et du Commerce international, 1995).

6. John Holmes, The Shaping of Peace: Canada and the Search for World Order, 194.? 1957, Volume 2 (Toronto, University of Toronto Press, 1982), p. 176.

7. Rapport annuel du ministère des Affaires extérieures, p. vii.

8. Voir A.D.P. Heeney, «The Conduct of Canadian Diplomacy», Statements and Speeches 50/2.