En 1956, l'influence internationale de Lester B. Pearson, secrétaire d'Ètat aux Affaires extérieures du Canada, était à son apogée. Ministre des Affaires étrangères depuis 1948, Pearson avait modelé la politique du Canada pendant la première phase - la plus critique - de la guerre froide. Il était un des principaux architectes de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) et du nouveau Commonwealth multiracial, et avait en outre participé à l'élaboration des normes et procédures qui régissaient l'Organisation des Nations Unies (ONU) dans les années 1950. Vers le milieu de la décennie, ce Canadien, qui jouissait d'une grande popularité, avait tissé un extraordinaire réseau d'amis et de relations s'étendant de l'Europe occidentale et de l'Atlantique Nord aux nouveaux pays indépendants d'Afrique et d'Asie. Toutefois, son affabilité et son idéalisme libéral occultaient souvent son intelligence aiguë des dures réalités de la politique internationale. Bien que parfaitement conscient des limites de la diplomatie, Pearson répugnait à la confrontation et recherchait presque intuitivement un terrain d'entente et un compromis permettant de trouver une issue à un conflit. Il avait le génie de la négociation et, selon le mot d'un journaliste de ses amis, il excellait dans l'art de «jouer les bons offices entre deux parties»1.
Comme le montre clairement le présent volume, les avis de Pearson sur les événements internationaux étaient recherchés et appréciés. Par exemple, le ministre des Affaires étrangères d'Israël lui communiquait copie de sa correspondance avec le secrétaire d'Ètat américain, John Foster Dulles, désireux de le tenir au courant. (document 1) Par ailleurs, le premier ministre britannique, Anthony Eden, effectua une visite à Ottawa, en février 1956, afin de s'enquérir de son point de vue sur la situation au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est. (document 696) De même, au printemps 1956, comme l'OTAN ne savait comment réagir à la menace soviétique, Dulles se tourna vers lui pour redresser la situation. (document 519) Lorsque les troupes israéliennes envahirent l'Ègypte le 29 octobre 1956, il était quasi inéluctable que «Mike» Pearson se retrouve immédiatement au centre de la crise.
La crise non résolue du Moyen-Orient et celle du canal de Suez dominent naturellement le volume 22. Ottawa continuait de manifester un vif intérêt pour les relations israélo-arabes au début de 1956; cependant, son attention croissait et diminuait au gré des urgences. Par conséquent, on ne possède qu'une documentation fragmentaire qui, dans la section préliminaire du premier chapitre, ne donne qu'une vue incomplète de la politique et des positions du Canada. Il s'en dégage des éléments tels que l'intérêt traditionnel que porte le Canada aux mesures d'instauration de la confiance comme l'Organisme des Nations Unies chargé de la surveillance de la trêve (ONUST) (document 5) ou les efforts des Américains visant à favoriser la coopération israélo-arabe pour ce qui est des voies navigables de la région. (document 8) On constate aussi que l'évolution de l'équilibre des pouvoirs au Moyen-Orient était perçue de façon pragmatique et réaliste. John W. Holmes, sous-secrétaire d'Ètat adjoint aux Affaires extérieures, affirmait avec force que l'Occident devrait inviter l'Union soviétique dans la région, en lançant cet avertissement prophétique : «L'alternative à la non-coopération avec les Russes s'avère une faillite et peut conduire éventuellement au désastre.» (document 3) Pearson était de cet avis, mais pas Dulles (document 38), et lorsque éclata plus tard la crise de Suez, le sous-secrétaire d'Ètat, Jules Léger, ne put s'empêcher d'exprimer en privé le sentiment que les événements lui donnaient raison. (document 87)
Durant les premiers mois de l'année 1956, les intérêts directs du Canada au Moyen-Orient se limitaient en grande partie à l'exportation d'armes vers cette région explosive. Comme le montrent les documents réunis au premier chapitre, le Canada s'efforçait de maintenir la balance à peu près égale entre Israël et les États arabes en ce qui a trait aux exportations militaires, ne voulant pas jouer le rôle de chef de file en matière de livraison d'armes à la région. Cette position devint plus inconfortable en avril 1956, lorsque Dulles demanda à Pearson de fournir à Israël des avions de combat à réaction pour contrebalancer l'augmentation de l'aide soviétique à l'Ègypte. (document 33) Pearson était favorable à cette proposition, mais ne souhaitait agir que dans le cadre d'une décision collective de l'Occident sur la livraison d'armes défensives à Israël. (documents 47-48) La mise en oeuvre de cette politique avec les alliés occidentaux s'avéra une tâche extrêmement ardue. La nationalisation soudaine du canal de Suez par le président égyptien Gamal Abdel Nasser, en juillet 1956, compliqua encore davantage la situation.
Ce volume ne prétend pas couvrir en détail les négociations internationales qui se déroulaient à Londres, au Caire et à New York par suite de la décision de Nasser. Préoccupé par la volonté manifeste des Britanniques et des Français de rechercher une confrontation avec l'Ègypte, Ottawa était heureux d'adopter une attitude légèrement indifférente. Pearson était soulagé que le Canada n'ait pas été invité à la Conférence de Londres, au début d'août (document 82); par la suite, il déclina une invitation de l'Inde à se joindre à New Delhi dans la recherche d'une solution. (documents 101-04) Néanmoins, le Canada, à maintes reprises, fit clairement valoir ses réserves à Whitehall au sujet de l'utilisation de la force pour décider de l'avenir du canal. Le premier ministre Louis Saint-Laurent ne mâchait pas ses mots, adressant à Eden des messages officiels (et officieux) à la limite de la courtoisie diplomatique : «Je suis sûr que vous vous rendez compte que le recours à la force dans la situation actuelle - même en dernier ressort - ne se fera pas sans risques, notamment celui de voir la partie qui a tort saisir les Nations Unies de la question.» (document 78) La France et la Grande-Bretagne demandèrent par la suite au Conseil de sécurité de se prononcer sur leur différend avec Nasser, mais les inquiétudes du Canada persistaient. «Loin de rechercher une solution, la France et, tout particulièrement, le Royaume-Uni semblent vouloir humilier Nasser», note R.A. MacKay, représentant permanent du Canada aux Nations Unies. (document 99)
MacKay avait raison. Peu après l'attaque lancée par Israël contre l'Ègypte, la Grande-Bretagne et la France exigèrent un cessez-le-feu. Les combats se poursuivant, les deux pays commencèrent à bombarder les aérodromes égyptiens, manifestement pour protéger le canal de Suez. Tout comme Dulles, qui s'était adressé à Pearson pour l'aider à déchiffrer les intentions britanniques (document 106), les représentants du Canada n'avaient «aucune idée» des plans de Londres ni «le moindre soupçon qu'il se préparait quelque chose d'extraordinaire». (document 107) En raison de l'effet de surprise et de l'accélération des événements ultérieurs, les documents correspondant aux premiers jours de la crise sont relativement peu nombreux. «L'étonnement et la consternation» d'Ottawa devant le comportement de la Grande-Bretagne (document 108) sont bien documentés dans les dossiers du Cabinet reproduits ici (documents 112 et 117) et dans les échanges irrités entre Eden et Saint-Laurent (documents 110 et 113). Les efforts diplomatiques déployés par Pearson à New York, où il arriva le 1er novembre en vue de participer à la session spéciale de l'Assemblée générale des Nations Unies sur la crise, sont souvent moins bien documentés. Les rapports étaient parfois destinés à être publiés dans la presse (document 119) ou étaient transmis plusieurs jours après les événements décrits (document 130). À une occasion, un compte rendu de plusieurs importantes discussions tenues du 2 au 6 novembre entre Pearson et Dag Hammarskjold, secrétaire général des Nations Unies, n'a été préparé qu'au début décembre (document 192).
En dépit de ces singularités de la documentation, le lecteur attentif pourra suivre les efforts de Pearson aux Nations Unies, qui furent le théâtre d'un débat dramatique, dans l'après-midi du 1er novembre, sur une motion américaine réclamant un cessez-le-feu et un retrait immédiat. Avant de quitter Ottawa ce matin-là, Pearson avait demandé à Norman Robertson, haut-commissaire du Canada à Londres et diplomate chevronné, de s'enquérir des réactions de la Grande-Bretagne à son plan qui demandait à l'Assemblée générale de mettre sur pied une «force militaire d'interposition appropriée entre les Ègyptiens et les Israéliens». À son arrivée à New York, Pearson apprit que la Grande-Bretagne était prête à remettre le canal de Suez «à une force de l'ONU suffisamment importante pour empêcher la reprise des hostilités entre l'Ègypte et Israël». (documents 119 et 118) Cette mince concession était suffisante, et lors du débat sur la motion américaine, Pearson s'assit tranquillement jusqu'au petit matin. Prenant la parole à trois heures pour expliquer l'abstention du Canada, il fit remarquer que la résolution appelant à un retour au statu quo n'était pas suffisante; ce qu'il fallait, dit-il, était une «force des Nations Unies suffisamment importante pour maintenir le calme aux frontières en attendant l'élaboration d'un règlement politique». (documents 119 et 120)
Après avoir déjeuné avec Hammarskjold, qui avait des doutes quant à la possibilité de mettre en application l'idée de Pearson, le secrétaire d'Ètat aux Affaires extérieures retourna à Ottawa pour prendre part, le samedi matin, à une réunion du Cabinet au cours de laquelle les ministres appuyèrent sa proposition d'une force internationale de maintien de la paix. À ce moment-là, il était évident que l'Union soviétique avait décidé de réoccuper la Hongrie pendant que le monde avait les yeux tournés ailleurs. Le comportement des Britanniques et des Français était «d'autant plus déplorable qu'il empêchait le monde libre d'adopter une position unifiée, qui aurait probablement recueilli un soutien plus important de la part des Arabes et des Asiatiques, face à cette agression manifeste». (document 126)
À la suite de la réunion du Cabinet, Léger demanda à l'ambassadeur du Canada aux États-Unis, Arnold Heeney, de sonder le Département d'Ètat. Ottawa et Washington s'entendirent bientôt sur un projet de résolution des Nations Unies prévoyant la nomination d'un comité de cinq membres chargé de «planifier l'envoi au Moyen-Orient d'une force internationale d'urgence des Nations Unies, qui serait recrutée au sein des forces armées nationales disponibles». (document 127)
Pearson retourna à New York tard dans l'après-midi du 3 novembre, muni du projet de résolution. Il apprit alors que la réaction des Britanniques au projet avait été encourageante. En effet, le secrétaire d'Ètat aux Affaires étrangères, Selwyn Lloyd, avait même donné l'impression à Robertson qu'ils «accueillaient favorablement la résolution et [...] pourraient même voter en sa faveur». (document 128) Pearson poursuivit ses démarches, espérant que la résolution pouvait empêcher un débarquement des troupes britanniques et françaises en Ègypte. Après des négociations menées dans les coulisses pour s'assurer le soutien d'autres membres de l'ONU, il rencontra le représentant permanent des États-Unis aux Nations Unies, Henry Cabot Lodge, et décida d'aligner le libellé de sa résolution sur celui d'un projet américain plus simple, demandant uniquement au secrétaire général de préparer des plans pour la création d'une force d'urgence des Nations Unies. L'Assemblée générale des Nations Unies dut tenir une autre séance de nuit avant l'adoption de la résolution canadienne, tôt dans la matinée du 4 novembre. (document 130) Avec l'aide d'un comité consultatif informel, dont les démarches pour assurer la mise en place et le déploiement de la Force d'urgence des Nations Unies (FUNU) sont décrits dans ce chapitre, le secrétaire général présenta à l'Assemblée générale, le 6 novembre, un plan pour la création d'une force, dirigée par un Canadien, le major-général E.L.M. (Tommy) Burns. Ce plan fut immédiatement approuvé.
Les documents du chapitre premier sur la création de la FUNU concernent, en grande partie, les problèmes soulevés par la lenteur du retrait des troupes françaises, britanniques et israéliennes d'Ègypte, le déploiement de la Force, et les répercussions internationales de la crise de Suez. Dès la mi-novembre, par exemple, Pearson déployait une intense activité pour mettre un terme à l'impasse créée par le refus de Nasser d'accepter des troupes canadiennes au sol au sein de la force des Nations Unies. Comme le montre clairement le compte rendu de la rencontre entre Pearson et le représentant de l'Ègypte aux Nations Unies, la décision égyptienne constituait un échec personnel. (document 152) Par la suite interviendra un compromis permettant la participation du Canada au sein des unités logistiques de la force internationale; toutefois, Pearson était furieux qu'on ait permis à Nasser de dicter la composition de cette force, décision qui, comme il le craignait justement, a eu des conséquences durables sur les opérations de maintien de la paix des Nations Unies dans la région. (document 168) La section comprend également des évaluations canadiennes franches des répercussions de la crise sur l'ONU et l'Alliance occidentale. La crise s'étant apaisée à la fin de novembre et au début de décembre, Pearson et ses principaux conseillers étaient particulièrement préoccupés par la propension de Washington à se rallier aux positions africaines et asiatiques à New York, aux dépens de la Grande-Bretagne, ce qui était à leurs yeux une preuve que «la diplomatie américaine pratiquait un système de deux poids deux mesures». (document 184)
Le chapitre sur la crise de Suez situe la diplomatie canadienne en 1957, au moment de la reprise du débat international sur le Moyen-Orient, à la 11e session de l'Assemblée générale. Un sentiment aigu de crise persista durant l'hiver et le printemps 1957, obligeant Pearson à effectuer de fréquents voyages à New York où l'Assemblée générale tentait de résoudre la question du refus d'Israël de se retirer du Sinaï et de la bande de Gaza sans avoir obtenu des garanties de sécurité adéquates. Le ministre était favorable aux demandes israéliennes et s'opposait énergiquement aux efforts visant à amener l'Assemblée générale à imposer des sanctions à Israël. Il cherchait de préférence à apaiser les craintes d'Israël par un élargissement du rôle de la FUNU dans la région. Pearson a eu une influence limitée sur ce débat et, en fin de compte, Israël s'est vu obligé, par les Américains, de procéder au retrait, tandis que le rôle élargi de la FUNU restait imparfaitement défini.
Les sections consacrées à la crise de Suez mettent l'accent à juste titre sur les efforts diplomatiques concernant la création et le déploiement de la FUNU; toutefois, bon nombre de documents réunis dans le premier chapitre portent sur des thèmes secondaires, de grand intérêt. Parmi les principaux sujets abordés figurent les positions du Canada sur un règlement pacifique au Moyen-Orient, les efforts d'aide de l'ONU à la région (documents 142, 150 et 151), les instructions au commandant du contingent canadien (documents 156, 204 et 293), et le statut juridique de la FUNU (documents 186 et 207). En outre, le chapitre présente des documents portant sur la participation du Canada au nettoyage du canal de Suez (documents 211, 213 et 228), et son attitude à l'égard des réfugiés juifs en Ègypte. (document 205) Le chapitre s'achève sur un choix de documents se rapportant au financement des opérations de la FUNU, question qui allait ennuyer les Nations Unies pendant près d'une décennie.
Le Moyen-Orient et la crise de Suez occupent une place de choix dans les quatre chapitres du présent volume. Par exemple, le chapitre III, consacré à l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN), renferme une abondante documentation sur les lendemains de la crise de Suez, notamment la réunion ministérielle de décembre 1956 du Conseil de l'Atlantique Nord. La réunion était censée colmater les brèches apparues au sein de l'Alliance, mais Pearson avait des doutes à cet égard : «Une méfiance s'est installée [...] qui va subsister longtemps. Le Conseil a peut-être atténué cette méfiance réciproque - ce dont je ne suis pas sûr. Il ne l'a certainement pas dissipée.» (document 582)
La crise de Suez a mis en relief le déclin de la Grande-Bretagne comme grande puissance, avec ses conséquences inévitables pour l'Alliance. Toutefois, ce déclin était prévisible et ses effets avaient déjà été ressentis plus tôt dans l'année. En juin 1956, Pearson avait été informé des plans de la Grande-Bretagne de retirer certaines de ses forces d'Europe. Le récit des efforts qu'il déploya avec succès pour dissuader Londres de mettre son projet à exécution souligne l'aisance étonnante avec laquelle Pearson approchait les plus hauts dirigeants de la société britannique. (document 544) Le succès de Pearson a contribué, en fin de compte, à une révision de la stratégie militaire de l'OTAN (documents 544 à 571), dans le cadre du «grand débat» sur l'avenir de l'Alliance, lancé au printemps 1956 avec la désignation par le Conseil de l'Atlantique Nord de trois ministres chargés de préparer un rapport sur les modalités d'un renforcement de la coopération non militaire au sein de l'Alliance. (documents 520 à 543) Cependant, au lendemain de Suez, l'influence canadienne à Londres s'est amoindrie, et le Canada a été tenu à l'écart de la décision de la Grande-Bretagne de diminuer le nombre de ses soldats stationnés en Europe, en février 1957. (documents 585 à 600)
Le chapitre III aborde quelques questions courantes liées à la participation du Canada à l'Alliance de l'Atlantique Nord, comme la contribution importante du Canada au titre de l'aide mutuelle. Toutefois, contrairement aux volumes précédents, il met l'accent davantage sur la politique de désengagement, étant donné qu'avec le redressement de l'Europe de l'après-guerre et l'atténuation de la menace militaire soviétique, la nécessité de l'aide militaire se faisait moins sentir. Au printemps 1956, le Cabinet a annulé le principal volet du compte d'aide mutuelle du Canada, le vaste plan d'entraînement aérien de l'Aviation royale du Canada (ARC). (documents 443 à 450) Parallèlement, comme l'indique la documentation sur la vente d'avions de combat à la Belgique et à l'Allemagne, Ottawa était prêt à utiliser son budget d'aide militaire pour subventionner des exportations de l'industrie de la défense canadienne.
Le chapitre IV, consacré aux relations avec le Commonwealth, fait aussi une large place aux questions du Moyen-Orient. La région a été l'objet de discussions approfondies à l'occasion de la visite d'Eden à Ottawa en février 1956 (document 696) et de la réunion des premiers ministres du Commonwealth au mois de juin suivant. (document 646) Dans ce dernier moment de calme sur la scène internationale, qui annonce traditionnellement la tempête, Pearson, qui accompagnait Saint-Laurent à Londres, constata avec une ironie désabusée que «la plupart des visiteurs se préoccupaient de Wimbledon, des Lords et de la Coupe Canada». (document 643)
La crise de Suez et ses répercussions ont jeté une ombre sur le Commonwealth, et ce chapitre renferme de nombreux documents relatifs à une demande britannique d'exemption d'intérêts sur un important emprunt accordé à Londres en 1946. Cette documentation souligne les efforts précis du Canada pour renégocier l'emprunt, ainsi que l'attitude d'Ottawa vis-à-vis du problème général de l'effondrement financier de la Grande-Bretagne et de ses démarches pour obtenir une aide du Fonds monétaire international. (document 704) Le chapitre reproduit des documents portant sur la visite effectuée par Nehru en décembre 1956 à Ottawa, et sur les efforts infructueux de Pearson pour amener l'astucieux premier ministre indien à s'engager dans le processus de paix au Moyen-Orient. (document 692) Enfin, il renferme un long rapport sur la rencontre aux Bermudes, en mars 1957, entre Saint-Laurent et le premier ministre Harold Macmillan, successeur d'Eden. Ces réunions ont été pour la délégation canadienne, dont faisaient partie Pearson, C.D. Howe, ministre du Commerce, et Robert Bryce, secrétaire du Cabinet, la première occasion réelle de prendre contact avec le nouveau premier ministre britannique; elles donnèrent lieu à un échange de vues entre les deux pays sur un large éventail de sujets, dont le Moyen-Orient. (document 735)
Les dirigeants canadiens étaient parfaitement conscients que les tensions arabo-israéliennes ne faisaient que refléter les problèmes liés à la décolonisation en général. Les tensions entre les puissances coloniales et anticoloniales, déclara en mai 1956 le sous-secrétaire d'Ètat adjoint R.M. Macdonnell, «constituent peut-être la question la plus cruciale de la politique internationale aujourd'hui». (document 41) Aussi, le colonialisme et son héritage sont-ils les principaux thèmes du chapitre sur le Commonwealth. Outre la documentation habituelle sur la contribution du Canada au Plan de Colombo, principal point de contact entre Ottawa et les nouvelles nations indépendantes d'Asie et d'Afrique, on y trouve plusieurs évaluations poussées de la politique d'aide du Canada. La première, réalisée par le haut-commissaire du Canada en Inde, Escott Reid, résume clairement la contribution du Canada au développement de l'Inde depuis 1950. (document 665) Elle fait pendant à une défense plus passionnée de l'aide canadienne au Pakistan, dont l'héritage colonial, marqué par une grande pauvreté, rendait extrêmement difficile la coopération bilatérale. (document 685) Enfin, le chapitre présente une revue interministérielle complète de l'aide canadienne, qui conclut, sur un ton suffisant, que «l'aide fournie a été orientée vers le bon type de projets et s'est révélée appropriée tant par son contenu que par sa forme». (document 658)
Avec l'accession du Ghana à l'indépendance en 1956, le ministère des Affaires extérieures a été plus directement confronté aux défis politiques et économiques de la décolonisation. Une note de service portant sur le réveil de l'Afrique forçait les dirigeants à examiner «quelle place accorder à l'Afrique dans [leur] liste de priorités». (document 737) Le Canada s'intéressait encore de plus près à la nouvelle fédération des Antilles britanniques, en voie de formation. Traditionnellement, les liens avec la Grande-Bretagne assuraient la protection des intérêts que poursuivait de longue date le Canada dans les Antilles, qui demeuraient un marché important pour les banques canadiennes et le poisson salé des Maritimes. L'indépendance représentait une menace pour ces liens, et Léger le savait : «Au moment opportun, l'influence britannique est appelée à disparaître; est-il dans notre intérêt qu'elle soit remplacée plus ou moins complètement par celle des États-Unis?» (document 745) La réponse était claire, et les hauts fonctionnaires réticents se sont vu demander de préparer pour la nouvelle fédération un programme d'aide, qui soulignerait le maintien de l'intérêt du Canada à l'égard de la région.
La décolonisation était également au centre des préparatifs d'Ottawa en vue de la 11e session de l'Assemblée générale des Nations Unies. Le Canada ne devait pas se contenter de poursuivre sa «politique de non-alignement général en ce qui a trait aux problèmes coloniaux», déclara Léger. Le temps était venu de jouer un rôle «plus actif et plus positif», en servant d'intermédiaire entre «les bons "colonialistes" et les anticolonialistes plus "sophistiqués"». (document 303) Tout en partageant ce point de vue, Pearson fit valoir que cela n'allait pas être une tâche facile. Il avait raison, et les défis auxquels devait faire face la diplomatie canadienne apparaissent nettement dans les documents concernant le Fonds spécial des Nations Unies pour le développement économique (SUNFED), le Conseil économique et sociale (ECOSOC), le désarmement et l'Algérie. Il n'y avait pas de solution facile face aux divergences croissantes entre le Nord et le Sud aux Nations Unies; mais le Canada rejetait fermement l'idée d'un retrait de l'organisation internationale. Dans un important document de réflexion sur l'avenir des Nations Unies, Holmes note, en mars 1957, qu'il n'y avait pas de solution de rechange et que le Canada devrait continuer à «manifester un intérêt amical envers les travaux (de l'organisation], maintenir les relations bilatérales les plus étroites avec tous ses membres et faire en sorte qu'elle demeure autant que possible telle quelle». (document 366)
Fatigué et facilement irrité par les soucis du gouvernement, le premier ministre Louis Saint-Laurent joua un rôle restreint dans l'élaboration de la politique étrangère au cours de la période étudiée dans ce volume. Il ne s'y est réellement intéressé que durant les phases initiales de la crise de Suez, où il répondait aux communications du premier ministre britannique Anthony Eden. Pendant une bonne partie de la crise, lors des réunions des premiers ministres du Commonwealth et de la rencontre des Bermudes avec le successeur d'Eden, Harold Macmillan, Saint-Laurent laissa à Pearson le soin de s'occuper, la plupart du temps, des discussions et des détails diplomatiques.
En l'absence de Pearson, son ministère était habituellement représenté aux réunions du Cabinet par Paul Martin, le ministre de la Santé et du Bien-être social. Martin conserva son intérêt pour le contrôle des armements et fut le chef de la délégation canadienne à la Commission du désarmement des Nations Unies, au printemps 1956. À l'automne de cette année, il dirigea la délégation canadienne à la réunion annuelle du Comité consultatif du Commonwealth pour l'Asie du Sud-Est, expérience qui a profondément marqué son attitude à l'égard du communisme en Asie. Parmi les autres ministres du Cabinet, qui exerçaient des responsabilités importantes en matière de politique étrangère, figuraient notamment Ralph Campney, le ministre de la Défense nationale, Walter Harris, le ministre des Finances, et C.D. Howe, l'influent ministre du Commerce.
Durant ses 18 derniers mois comme secrétaire d'Ètat aux Affaires extérieures, Pearson pouvait compter sur les conseils d'un groupe remarquablement stable de hauts fonctionnaires qui lui avaient apporté une collaboration étroite pendant des années. Jules Léger demeurait sous-secrétaire d'Ètat aux Affaires extérieures, aidé de son adjoint R.M. Macdonnell. Léger pouvait aussi se reposer sur trois sous-secrétaires d'Ètat adjoints expérimentés : John Holmes, qui accompagna Pearson à New York en novembre 1956, Jean Chapdelaine et Max Wershof, qui continuait parallèlement d'exercer les fonctions de conseiller juridique du Ministère.
Jusqu'à la fin du printemps 1957, il n'y a eu aucune modification dans la composition des principales missions du Canada à l'étranger. Dana Wilgress est demeuré représentant permanent auprès du Conseil de l'Atlantique Nord et représentant auprès de l'Organisation européenne de coopération économique. Norman A. Robertson, haut-commissaire au Royaume-Uni à Londres, jusqu'en mai 1957, date à laquelle il remplaça Arnold Heeney à Washington comme ambassadeur auprès des États-Unis. Heeney revint à Ottawa comme président de la Commission de la fonction publique. Georges Vanier est demeuré ambassadeur auprès de la France.
Le présent ouvrage n'est que le premier de la série de deux volumes envisagés pour la période allant du 1er janvier 1956 au 10 juin 1957, date à laquelle le gouvernement libéral de Saint-Laurent est défait face au Parti Progressiste Conservateur de John G. Diefenbaker, lors d'une élection générale. Il est manifestement impossible de diviser la période en deux volumes complètement autonomes; cependant, le rédacteur et le rédacteur en chef se sont efforcés de regrouper autant que possible les documents connexes, sans trop s'éloigner de l'organisation thématique qui a caractérisé les précédents volumes de la série. En outre, pour des raisons pratiques et budgétaires, le format des deux volumes sera sensiblement le même. Par conséquent, le présent volume, consacré principalement à la crise de Suez, comprend des documents sur le Moyen-Orient, les Nations Unies, l'OTAN et le Commonwealth. Le volume suivant présentera les réactions du Canada à la Révolution hongroise et aux événements connexes en Europe de l'Est. Il comportera également des documents traitant des relations du Canada avec l'Europe de l'Ouest, les États-Unis, l'Extrême-Orient et l'Amérique latine. Deux autres chapitres seront consacrés à l'énergie atomique et aux institutions économiques internationales.
Les dossiers du ministère des Affaires extérieures et du Bureau du Conseil privé ont été les principales sources des documents proposés dans le volume 22, à l'instar des récents volumes de la série. Au besoin, nous avons fait appel aux documents personnels de ministres du Cabinet et de hauts fonctionnaires, ainsi qu'aux dossiers des ministères de la Défense nationale, des Finances et du Commerce. Pour préparer ce volume, j'ai pu consulter sans restrictions les dossiers du ministère des Affaires exté rieures et j'ai eu aussi largement accès à d'autres collections. La liste complète des archives consultées figure à la page xxix.
Le choix des documents est guidé par les principes généraux énoncés dans l'introduction du volume 7 (pp. ix-xi), modifiés dans l'introduction du volume 20 (p. xxiii). En bref, la série s'efforce de donner une vue complète des principales décisions de politique étrangère prises par le gouvernement du Canada, en mettant l'accent sur les relations bilatérales et multilatérales les plus importantes du Canada et sur les principales questions internationales qui ont fait l'objet de décisions stratégiques importantes auxquelles ont été directement associés des membres du Cabinet.
Les conventions utilisées dans ce volume sont les mêmes que celles décrites dans l'introduction du volume 9 (p. xix). La croix (†) indique que le document canadien n'a pas été imprimé et les ellipses (...) une suppression. L'expression "group corrupt" révèle l'existence de problèmes de déchiffrage dans la transmission du télégramme original. Les mots et les passages qui ont été supprimés par l'auteur, les notes en marge et les listes de diffusion ne sont reproduits dans des notes de bas de page que lorsqu'ils revêtent une certaine importance. Sauf indication contraire, il est supposé que les documents ont été lus par leur destinataire. Les noms propres et les noms de lieu sont normalisés. Le rédacteur a discrètement corrigé l'orthographe, la ponctuation, les majuscules et les erreurs de transcription lorsque le contexte révélait clairement le sens. Tous les ajouts du rédacteur dans le corps du texte sont indiqués par des crochets. Les documents sont reproduits en anglais ou en français, selon leur langue d'origine.
La préparation d'un volume est le fruit d'un effort collectif. La Section des affaires historiques fait toujours appel à l'expertise des Archives nationales du Canada pour repérer les dossiers pertinents. Paulette Dozois, David Smith et Robert McIntosh de la Division des archives gouvernementales ont répondu avec empressement et compétence à mes demandes. Maureen Hoogenraad, de la Direction des manuscrits, m'a également prêté main-forte. Ciuineas Boyle, coordinatrice de l'accès à l'information au Bureau du Conseil privé, et son collègue, Herb Barrett, m'ont facilité l'accès aux documents classifiés du Cabinet pour la période concernée. Corrinne Miller, archiviste à la Banque du Canada, m'a fourni une aide précieuse. Geoffrey Pearson m'a guidé vers un important document sur la crise de Suez et donné un accès sans restrictions aux documents personnels de son père. Mark Hayes, du Naval Historical Center de Washington, m'a aidé à repérer quelques-unes des personnalités américaines mentionnées dans ce volume.
Ted Kelly a participé à la recherche pour certains chapitres du présent volume et a assuré, avec diligence, le bon déroulement de toutes les étapes de la production. Christopher Cook, dont la connaissance incomparable des collections d'archives se reflète dans ce volume, a été encore mon adjoint principal de recherche. Il a été par moments secondé avec compétence par Joseph McHattie, Nelson Joannette, Tina McLauchlan et Michael Stevenson. Boris Stipernitz a mené des recherches approfondies pour plusieurs sections de ce volume et compilé l'index dans des circonstances difficiles. La collaboration avec cette équipe d'historiens remarquables a été un bonheur constant.
Don Barry, Hector Mackenzie et Norman Hillmer, anciens rédacteurs de cette série, nous ont prodigué conseils et encouragements. Il en est de même de ma collègue, Mary Halloran. John English, dont la biographie de Pearson a été primée, était toujours là pour discuter de la diplomatie canadienne dans les années 1950. John Hilliker, rédacteur en chef de cette série, a soigneusement révisé le manuscrit au complet et joué un rôle important dans la définition de l'envergure du présent volume et du volume suivant. Cette série ne serait pas possible sans le soutien actif de Gaston Barban, directeur des Programmes de communications et de la sensibilisation. Je demeure le seul responsable du choix définitif des documents reproduits dans le présent volume.
La Section des affaires historiques a fourni le texte complémentaire et coordonné la préparation technique du volume. Le manuscrit a été dactylographié et mis en pages par Aline Gélineau. Le Bureau de la traduction a produit le texte français de la plupart des notes de bas de page, des légendes et des textes accessoires. Ma collègue de la Division des services de communications, Francine Fournier, nous a donné des conseils en matière de rédaction. Gail Kirkpatrick Devlin s'est chargée de la correction d'épreuves de l'intégralité du manuscrit et a dressé la liste des personnes.
Mon épouse, Mary, et mes enfants, Katherine et Michael, ont chaleureusement (et oralement) encouragé la rédaction du présent volume. Je les remercie.
Greg Donaghy
1 Cité dans Norman Hillmer, «Pearson and the Sense of Paradox», dans la série intitulée Pearson: The Unlikely Gladiator, Kingston et Montréal, McGill-Queen's University Press, 1999, p. 5.