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Le Canada dans le monde

Introduction Construire une nation L'ère Laurier L'épreuve de la guerre Entre deux guerres
Le monde en guerre Un monde divisé Une période agitée Les années Trudeau Un acte de foi

1914-1921 : L'épreuve de la guerre



"Ready, aye, ready"

Photo de monsieur Robert Borden
Sir Robert Borden
On L'Empire britannique entra en guerre le 4 août 1914. La vague de violence sans précédent qui allait déferler sur le XXe siècle fut déclenchée par l'assassinat à Sarajevo de l'archiduc d'Autriche François-Ferdinand. L'incendie ainsi allumé dans les Balkans se propagea bientôt à toute l'Europe, attisé par le jeu des alliances. Alors que la situation se détériorait sur le continent et que les hommes d'État britanniques cherchaient en vain à préserver la paix, le premier ministre Robert Borden et ses collègues du Parti conservateur au sein du gouvernement canadien n'étaient ni informés ni consultés. Tout comme le reste de la population, c'est par la presse qu'ils furent mis au courant de la crise en cours. à l'époque, personne ne songeait à s'en formaliser.

Il aurait également été impensable que le gouvernement du Canada choisisse entre la guerre et la paix. Membre de l'Empire, le Canada se rangea automatiquement parmi les belligérants dès que la Grande-Bretagne déclara la guerre. Le chef de l'opposition, sir Wilfrid Laurier, se rallia aussitôt au gouvernement. Il ne s'agissait pas d'une simple escarmouche dans une quelconque colonie lointaine, mais d'une menace contre la mère patrie elle-même. On fait appel à nous, déclara Laurier au Parlement, et la seule réponse possible est celle que tout soldat britannique donne toujours lorsqu'il est appelé aux armes - "Ready, aye, ready."

Même le chef nationaliste québécois, Henri Bourassa, approuvait l'entrée du Canada dans le conflit, bien que l'appui des Canadiens français à la guerre fut subordonné à la promesse du gouvernement de ne pas décréter la circonscription. Les liens qui unissaient les Canadiens français à la France n'étaient pas aussi étroits que ceux qui attachaient les Canadiens anglais à la Grande-Bretagne.

Photo des recrues désireuses bloquant un centre recruteur d'Ottawa en premiers jours de la guerre.
Des recrues s'entassent devant un centre de recrutement d'Ottawa aux premiers jours de la guerre.

Le gouvernement du Canada n'était pas libre de ne pas entrer en guerre, mais il lui était loisible de définir la nature et l'ampleur de la participation du pays au conflit. Personne ne douta jamais que les troupes canadiennes allaient se précipiter au secours de la Grande-Bretagne. Avant même la déclaration de guerre, le gouverneur général fit savoir à Londres que le Cabinet était "confiant de pouvoir envoyer une force considérable combattre outre-mer". Les Britanniques acceptèrent cette offre le 6 août.

L'image d'une affiche recruteuse a conçu pour faire appel aux volontaires francophones.
Affiche de recrutement conçue pour faire appel à des volontaires francophones.

Les volontaires, parmi lesquels se trouvaient de nombreux britanniques nouvellement immigrés au Canada, affluèrent sous les drapeaux. Le 3 octobre, plus de 31 000 soldats canadiens s'embarquaient pour l'Angleterre, sans préparation aucune et sans se douter de l'épreuve qui les attendait. Ces hommes n'avaient pas encore mis pied à terre que le gouvernement offrait déjà un deuxième contingent, en promettait un troisième, puis un quatrième. Le gouvernement était déterminé à mobiliser toutes les ressources du Canada dans un effort de guerre qui allait vite atteindre des proportions que personne n'avait prévues.

"Jouets - robots"

L'apport du Canada à cet effort de guerre était considérable, et Borden était déterminé à obtenir une voix au chapitre qui fusse proportionnelle à cette contribution. En décembre 1914, il déclara que la population des dominions devait avoir son mot à dire dans la diplomatie impériale, au même titre que "ceux qui vivent dans les Iles Britanniques". Son conseiller en politique étrangère, Loring Christie, abondait dans le même sens.

Photo des troupes canadiennes laissant les fossés pour un repos dans l'arrière en novembre 1916.
Les troupes canadiennes laissent les tranchées pour se reposer à l'arrière, en novembre 1916.

Christie estimait que le Canada devait prendre sa politique étrangère en main, non pas en optant pour l'indépendance mais en participant pleinement à la création d'une politique étrangère impériale. Il faisait partie de la "Table Ronde", un groupe d'intellectuels dispersés aux quatre coins de la zone d'influence britannique, partisans d'un Empire totalement intégré. Plus pragmatique, Borden n'était pas tenté d'aller aussi loin.

En juillet 1915, le premier ministre entreprend le premier de ses nombreux voyages en Angleterre. Il a de la difficulté à extraire du gouvernement britannique des renseignements sur l'effort de guerre et revient au Canada frustré. Ce sentiment d'impuissance est accentué par l'enlisement des combats dans les tranchées du front occidental, oÙ des batailles rangées provoquent des pertes massives sans apporter de gain substantiel.

En octobre 1915, l'effectif autorisé de la force canadienne est porté à 250 000 hommes, et Borden déclare : "Nous jugeons avoir le droit d'être pleinement renseignés et consultés concernant la politique générale des opérations de guerre". Le Secrétaire aux colonies rétorque aussitôt qu'il ne voit pas "comment cela pourrait se faire dans la pratique".

La photo de monsieur George Perley, le haut commissaire temporaire du Canada au royaume uni, rend visite aux troupes canadiennes à l'avant.
Sir George Perley, haut-commissaire par intérim du Canada auprès du Royaume-Uni, rend visite aux troupes canadiennes sur le front.

Cette réponse cavalière irrite Borden, qui annonce néanmoins le 1er janvier 1916 que la force canadienne sera doublée pour passer à un demi-million d'hommes. Trois jours plus tard, il écrit à sir George Perley, un membre de son Cabinet qui occupe par intérim le poste de haut-commissaire à Londres, une lettre cinglante dans laquelle il se plaint de n'avoir reçu "que l'information qui avait pu être glanée dans les quotidiens, rien de plus", ajoutant que "des mesures de la plus haute importante et même des plus vitales ont été prises, remises à plus tard ou rejetées sans qu'on ait pris la peine de consulter les autorités du Dominion. On peut difficilement s'attendre à ce que nous mettions 400 000 ou 500 000 hommes sur le terrain et à ce que nous acceptions sans broncher un rôle de jouets-robots dont on ne sollicite pas l'avis et à qui on n'accorde aucune considération."

Borden ordonna plus tard à Perley de ne pas donner suite à cette lettre. On ne sut jamais si les Britanniques avaient eu vent de la fureur du premier ministre. En tout cas, ils ne firent pas grand-chose pour l'apaiser. Il fallut attendre pour cela que la situation se détériore davantage et que des changements se produisent aux échelons les plus élevés du gouvernement britannique.

Au coeur du sanctuaire

En décembre 1916, David Lloyd George, qui critiquait depuis longtemps l'effort de guerre britannique, succéda à H.H. Asquith au poste de premier ministre. Dans ses fonctions antérieures de ministre des munitions, Lloyd George s'était démarqué de ses collègues par son dynamisme et son originalité. Il ne craignait pas d'expérimenter, surtout si les vieilles méthodes s'avéraient inefficaces. Le "sorcier gallois" possédait une verve qui faisait défaut au flegmatique Borden, mais les deux hommes allaient devenir d'excellents collaborateurs.

Lloyd George savait qu'en raison de la situation désespérée sur le front, il faudrait demander aux dominions de contribuer encore davantage à la cause impériale. Au contraire des autres politiciens britanniques, il comprenait qu'"il importe qu'ils aient le sentiment de partager nos décisions tout aussi bien que notre fardeau". Comme le fit remarquer l'un de ses adjoints, les dominions "ne se battent pas pour nous mais avec nous". Grâce à cette attitude, les relations avec les dominions s'améliorèrent sensiblement.

Le nouveau premier ministre convoque immédiatement ses collègues des dominions à Londres dans le but de former un Cabinet impérial de guerre. "Je tiens à souligner, déclare-t-il au Parlement, qu'à notre avis, le temps est venu de mener avec les dominions des consultations plus systématiques au sujet du déroulement et de la conduite de la guerre, des mesures qui devraient être prises pour obtenir la victoire et de la meilleure façon de récolter les fruits de leurs efforts et des nôtres." C'était justement ce que Borden réclamait depuis le début.

Borden passa plusieurs semaines à Londres à consulter des documents auxquels on ne lui avait jamais donné accès jusqu'alors, "traitant de toutes les questions inimaginables et couvrant presque tous les pays du monde". C'était la première fois qu'un premier ministre canadien pénétrait dans le sanctuaire de la diplomatie impériale. Le nouvel organisme se réunit pour la première fois le 2 mars 1917. Les sessions se déroulaient en alternance avec celles de la "conférence de guerre impériale" qui avait lieu au même moment et qui était consacrée à des questions intéressant l'Empire mais non directement liées à la conduite de la guerre.

Photo de la guerre impériale Cabinet, Londres, 1917. Monsieur Robert Borden est assis dans la rangée avant, troisièmement de la droite.
Cabinet impérial de guerre, Londres, 1917. Sir Robert Borden est assis au premier rang, troisième à partir de la droite.

Dans son allocution d'ouverture, Lloyd George qualifia le Cabinet impérial de guerre de "Cabinet dans le premier sens du terme, doté du pouvoir de prendre des décisions et de les mettre à exécution". Toujours prudent, Borden jugeait que cette formule répondait à son désir d'être consulté, mais elle restait sans doute très éloignée de l'organisme centralisé tant souhaité par les partisans d'une fédération impériale. Il ne manqua pas de le souligner dans une allocution prononcée devant l'Association parlementaire de l'Empire : "Chaque nation a son mot à dire, dans le cours des délibérations, sur les points d'intérêt commun et les questions les plus importantes. Chacune conserve sa complète indépendance, son autonomie gouvernementale et la responsabilité de ses ministres envers leurs électeurs."

Borden fut le principal instigateur, avec le général J.C. Smuts, leader sud-africain, d'une résolution adoptée par la conférence de guerre impériale, demandant qu'une conférence impériale spéciale soit convoquée après la guerre pour se pencher sur "la redéfinition des rapports constitutionnels entre les parties constituantes de l'Empire". La Résolution IX ajoutait qu'il fallait que les dominions soient reconnus comme des "nations autonomes d'un Commonwealth impérial", ayant droit à "une voix adéquate au chapitre de la politique et des affaires étrangères", et que des mesures soient prises pour assurer "des consultations continues sur toutes les questions importantes d'intérêt commun pour les membres de l'Empire, et toute action concertée, fondée sur la consultation, que les gouvernements pourraient juger nécessaire". On était déjà bien loin de l'époque oÙ les premiers ministres des dominions devaient se contenter de lire les journaux pour savoir ce qui se passait au sein de l'Empire.

Une nation divisée

Image d'un dessin animé éditorial Borden de critique pour que sa décision appelle une élection générale pendant le temps de guerre.
Caricature politique critique Borden pour sa décision de déclencher des élections générales en temps de guerre.

C'est un Borden préoccupé mais déterminé qui revint à Ottawa à l'été 1917. Les Britanniques l'avaient convaincu du besoin immédiat d'envoyer de nouvelles troupes. Le premier ministre avait rendu visite à des soldats canadiens blessés et hospitalisés, et il avait pu constater de visu les conditions qui régnaient sur le front. Borden était convaincu plus que jamais de la nécessité de vaincre complètement l'ennemi allemand. Il lui paraissait impensable de ne pas soutenir les troupes, car les sacrifices de tant de jeunes Canadiens blessés ou tués au front n'auraient alors aucun sens.

Image d'une affiche d'élection des syndicats attaquant Laurier pour son opposition à la conscription.
Une affiche électorale de l'Union attaque Laurier pour son opposition à la conscription.

Conscient du fait que le rythme des enrôlements volontaires n'était pas assez rapide pour compenser les pertes au combat, Borden était prêt à décréter la conscription ou le service militaire obligatoire au Canada, qu'elles qu'en fussent les conséquences. Il voulait d'y arriver de façon non partisane en cherchant à former un gouvernement de coalition avec Laurier, mais le vieux chef libéral s'y refusa. Les Libéraux du Canada anglais, par contre, n'hésitèrent pas à se rallier, de sorte que Borden eut son gouvernement de coalition, provoquant du même coup une scission au sein du parti d'opposition.

La conscription fut votée le 29 août 1917. Le gouvernement de coalition remporta sans difficulté les élections qui suivirent, sauf au Québec, toujours rangé en bloc derrière Laurier. Au demeurant, l'opposition à la conscription ne se manifestait pas qu'au Canada français, car on en trouvait aussi des traces dans les milieux ouvriers et ruraux. Il n'en était pas moins évident que le Canada était désormais divisé en deux camps linguistiques bien retranchés.

En attendant les Américains

Lorsque le Canada était entré en guerre en août 1914, les États-Unis n'avaient pas bougé. La neutralité des Américains irritait les Canadiens, surtout à mesure que la guerre trainait en longueur et que les pertes augmentaient. Le conflit étant perçu de plus en plus comme une croisade pour la démocratie, les Canadiens ne comprenaient pas pourquoi leurs voisins, qui depuis leur révolution s'étaient toujours posés en champions des principes démocratiques, restaient à l'écart.

La détermination des États-Unis à maintenir leur neutralité était jugée particulièrement offensante lorsqu'au nom de cette dernière on allait jusqu'à fêter l'équipage d'un sous-marin allemand peu de temps avant qu'il reprenne la mer et envoie par le fond plusieurs navires alliés. Bien que le président Woodrow Wilson fusse sympathique à la cause des Alliés, il refusait catégoriquement de leur fournir quelque appui moral que ce soit et demandait aux Américains de rester "impartiaux tant en pensée qu'en action".

La neutralité américaine accentuait en outre les appréhensions quant à la présence de saboteurs au Canada. Sans doute exagérait-on le risque que les nombreux Allemands et Irlandais résidant aux États-Unis se joignent à des ressortissants de pays ennemis présents au Canada pour provoquer des désordres, mais cette crainte n'était pas entièrement sans fondement. Le complot le plus grave, fomenté par l'attaché militaire de l'Allemagne à Washington, envisageait de faire sauter des ponts au Canada. L'incompétence des saboteurs ayant entrainé l'annulation des attaques projetées, cette tentative de subversion prit fin sans causer de dommages, sauf à un pont situé à la frontière du Nouveau-Brunswick et du Maine, légèrement touché par l'explosion d'une faible charge de dynamite. Lorsque le bâtiment central du complexe du Parlement à Ottawa fut détruit par un incendie en 1916, de nombreuses rumeurs en attribuaient la responsabilité aux Allemands, mais rien n'indiquait que la conflagration ait eu une cause autre qu'accidentelle.

La guerre compliqua les rapports officiels entre le Canada et les États-Unis. Joseph Pope, du ministère des Affaires extérieures, prit en charge une bonne partie des relations diplomatiques au jour le jour. Il travaillait en étroite collaboration avec l'ambassadeur britannique à Washington, oÙ il se rendit à de nombreuses reprises. Pope était tenu en haute estime par les officiels du Secrétariat d'état américain. La délégation britannique étant de plus en plus submergée par les dossiers liés à la conduite de la guerre, d'autres ministères et organismes canadiens se mirent à transiger directement avec leurs homologues américains, passant outre aux filières officielles.

Borden proposa de nommer un représentant du Canada à Washington, qui serait indépendant de l'ambassade. L'idée eut l'heur de déplaire aux Britanniques, qui craignaient les effets que pourrait avoir cette manifestation d'autonomie sur l'unité diplomatique de l'Empire. De toute façon, Borden n'arrivant pas à trouver un candidat qualifié, ce projet resta sans lendemain.

Lorsque les États-Unis déclarent enfin la guerre en avril 1917, les relations bilatérales se compliquent en raison de la multiplication des nouvelles agences, notamment dans le domaine de l'approvisionnement. En novembre 1917, Lloyd Harris, un homme d'affaires ontarien rompu aux contrats de munitions, se rend à Washington défendre les intérêts des manufacturiers canadiens. Constatant que l'absence d'un statut officiel nuit à ses activités, il presse Borden d'établir une mission de guerre officielle. Toujours aussi prudent, Pope s'agite, craignant que "ce bureau ne devienne une arme dans les mains d'hommes qui ne sont pas aussi loyaux envers l'Angleterre que ne l'est sir Robert Borden". La guerre ne laisse toutefois aucun choix au gouvernement, et en février 1918, la nouvelle mission de guerre canadienne à Washington est inaugurée sous la présidence de Harris.

À cette époque, il y avait peu de coordination militaire entre les deux pays. Certes, les Américains fournirent quelques vieux "chasseurs de sous-marins" pour aider la marine royale canadienne à défendre la côte atlantique et les lignes de ravitaillement vitales de la Grande-Bretagne. Ces bâtiments furent suivis plus tard d'une vieille canonnière qui patrouilla les Grands Bancs. Mais on était encore loin de la coopération étroite qui devait s'établir pendant la Deuxième Guerre mondiale.

La marche vers la paix

Photo des divisions du Corps d'armée canadien donnant l'assaut à la position allemande sur le plateau de Vimy, le 9 avril 1917.
Divisions du Corps d'armée canadien donnant l'assaut à la position allemande sur le plateau de Vimy, le 9 avril 1917.

Lorsque le Cabinet impérial de guerre se réunit à nouveau en juin 1918, Borden adressa de vives critiques au haut-commandement britannique pour la façon dont il menait la guerre. Lloyd George, qui était lui-même en désaccord avec les généraux sur divers points, recommanda de mettre sur pied un comité de premiers ministres qui serait chargé d'examiner l'effort de guerre. Les hommes politiques des dominions pourraient ainsi jouir d'une grande influence. Mais le comité perdit bientôt sa raison d'être lorsqu'une percée des Alliés, dont l'avant-garde était composée de troupes canadiennes et australiennes, mit fin à la guerre beaucoup plus rapidement que prévu. Borden profita de l'occasion pour demander de nouveau que le Canada puisse avoir voix au chapitre dans les affaires étrangères. "à moins d'avoir son mot à dire dans les relations étrangères de l'Empire dans son ensemble", prévint-il, "le Canada se donnera avant bien longtemps les moyens de mener, à l'extérieur de l'Empire, une action indépendante dans ses propres affaires étrangères."

Après la signature de l'armistice du 11 novembre 1918, Borden retourna à Londres, bien déterminé à obtenir que le Canada joue dans les négociations de paix un rôle proportionnel à celui qu'il avait assumé pendant la guerre et aux pertes qu'il y avait subies. Il avait déjà fait savoir à Lloyd George que "la presse et la population du pays tiennent pour acquis que le Canada sera représenté à la conférence de paix" et que "l'esprit national du peuple canadien" devait être respecté. Les soldats canadiens avaient prouvé qu'ils étaient au moins aussi capables que n'importe qui d'autre; dans la dernière poussée vers la victoire, les Canadiens aguerris avaient servi de troupes d'assaut d'élite sous la direction d'un général canadien, Arthur Currie.

Les victoires canadiennes, notamment la prise de la crête de Vimy en avril 1917, insufflèrent aux Canadiens une fierté et une confiance nouvelles. Les Canadiens avaient réussi là oÙ les Français et les Britanniques avaient échoué. "L'assaut de la crête de Vimy", soulignait un des participants, "a été la première bataille au cours de laquelle les divisions canadiennes se sont battues de leur propre chef, et ce fut un engagement purement canadien." Le nationalisme canadien s'en trouva renforcé, mais c'était un nationalisme canadien-anglais, qui n'était pas partagé par le Canada français.

Photo de la conférence de paix de Paris en session. Monsieur Robert Borden est assis du côté droit dans le deuxième siège de l'extrémité de la table.
La conférence de la paix à Paris en séance. Sir Robert Borden est assis au deuxième siège à droite, à partir du bout de la table.

Lloyd George s'opposa d'abord à l'idée d'une représentation distincte pour les dominions, mais il changea bientôt d'attitude devant la détermination des Canadiens et des Australiens à n'accepter rien de moins que le statut conféré à des petits pays comme la Belgique, dont la contribution à l'effort de guerre des Alliés avait été moins importante que la leur. Il offrit aux dominions d'envoyer leurs propres délégations à la conférence de paix tout en étant également représentés au sein de la délégation de l'Empire britannique. Il lui fallut convaincre les Américains, qui hésitaient à accepter ce qu'ils considéraient comme des votes supplémentaires pour les Britanniques, mais sa ténacité fut récompensée.

Les dominions eurent donc leurs délégations, mais celles-ci avaient peu d'influence. Toutes les décisions importantes furent prises par les grandes puissances - la Grande-Bretagne, la France, l'Italie et les États-Unis. Pour le Canada, le résultat le plus important était qu'il était enfin reconnu comme un pays indépendant. Comme le dira en termes plus prudents Loring Christie, le Canada était "dans une certaine mesure, une personne internationale". Cette nouvelle réalité fut confirmée lorsque tous les dominions purent apposer leurs signatures au traité de Versailles, même si celle de la Grande-Bretagne valait pour l'ensemble de l'Empire. Borden insista même pour que le Parlement du Canada approuve le traité avant que les Britanniques puissent annoncer qu'il avait été accepté par l'Empire.

La Société des Nations

Photo de Arthur Meighen
Arthur Meighen

Dans le but, bientôt frustré, d'éviter une autre guerre, le Traité de Versailles prévoyait la création d'une "Société des Nations". La situation ambiguë du Canada à titre de membre de l'Empire britannique compliquait de nouveau les choses, notamment pour les Américains. Le siège occupé par la Grande-Bretagne était officiellement celui de l'Empire, et les Britanniques persistèrent à affirmer pendant quelques années qu'ils parlaient au nom de l'Empire dans son ensemble.

Le Canada se vit attribuer un siège à la Société des Nations (SDN) et au sein de l'Organisation internationale du Travail (OIT), mais les États-Unis soutenaient qu'il ne devrait pas être admissible à siéger au conseil d'administration de l'OIT. Selon les représentants de Washington, l'opinion publique américaine ne tolérerait pas que la présence des dominions confère des votes supplémentaires aux Britanniques. Ce facteur fut du reste l'un de ceux qui devaient mener au refus des Américains d'adhérer à la SDN. Borden tint bon, menaçant de se retirer de l'OIT et de la SDN si le Canada était traité comme un membre de seconde classe. Avec l'appui de Lloyd George, il obtint gain de cause.

Le plus ironique, c'est que le Canada chercha dès le début à affaiblir la Société alors qu'il avait eu tant de difficulté à y entrer. Le coeur du pacte de la SDN était l'article X, qui obligeait les membres "à respecter et à maintenir contre toute agression extérieure l'intégrité territoriale et l'indépendance politique présente de tous les Membres de la Société". Les délégués du Canada à la conférence de paix s'opposaient à cette clause, craignant qu'elle n'entraine le Canada dans toutes les guerres européennes à venir, quel que fut l'agresseur. Comme il était peu probable que le Canada subisse une invasion, il était injuste de s'attendre à ce qu'il aille se battre pour d'autres. Ces arguments montrent à quel point le Canada était las de la guerre, mais ils dénotent également un certain manque de maturité dans les affaires internationales. Les gouvernements canadiens qui suivront continueront de s'opposer à l'article X.

La fin d'une époque

Épuisé, Robert Borden prit sa retraite en juillet 1920 et fut remplacé par Arthur Meighen. Le nouveau premier ministre était sans contredit le plus intelligent des collègues de Borden au Cabinet, mais il avait ses défauts. Arrogant et intransigeant, il était méprisé par les Canadiens français parce qu'il avait été l'un des architectes de la conscription. Manquant d'expérience dans les affaires étrangères, Meighen suivait encore plus que Borden les conseils de Christie.

Un des principaux objectifs de Christie était de favoriser l'amitié entre les Britanniques et les Américains. Il estimait que cet objectif serait gravement compromis par le renouvellement de l'Alliance anglo-japonaise. Les Américains craignaient pour leur part que ce traité d'assistance mutuelle en vienne à liguer contre les États-Unis deux des plus grandes puissances navales du monde.

Photo de conférence impériale de 1921. Fil de premier ministre britannique David Lloyd George (droit) et de Arthur Meighen les délégués en bas des étapes à la rue 10 avalante.
Conférence impériale de 1921. Le premier ministre britannique David Lloyd George (à droite) et Arthur Meighen conduisent les délégués en bas des marches, au 10 Downing Street.

À la conférence impériale de 1921, Meighen s'opposa fortement à l'Alliance, exigeant que le Canada, le membre de l'Empire le plus rapproché des États-Unis, ait le droit d'avoir le dernier mot dans les politiques impériales touchant les relations avec les États-Unis. Ce point de vue déplut fortement à l'Australie, qui voyait en l'Alliance une forme de protection. Les Britanniques, consternés par cette érosion de l'unité impériale et soucieux de l'opinion des Américains, cherchaient un compromis. On décida éventuellement de différer l'étude de la question et de l'examiner de nouveau dans un contexte multilatéral lors d'une conférence qui eut lieu plus tard au cours de l'année à Washington, oÙ un traité quadripartite remplaça l'Alliance.

La conférence impériale marqua également la fin des efforts déployés en vue de mettre au point une politique étrangère impériale par consensus. Au bout du compte, l'intérêt national du Canada l'emporta sur celui de l'Australie, sans qu'aucun compromis "impérial" fusse possible. Inévitablement, chacun des dominions en venait à considérer que ses intérêts primaient ceux de tous les autres. La guerre ayant été gagnée, les Britanniques étaient pour leur part moins enclins à poursuivre des consultations étroites. Il aurait fallu pour ce faire que les premiers ministres des dominions soient constamment à Londres, ce qui était politiquement impossible en dehors du contexte de guerre.

La conférence constitutionnelle annoncée par la Résolution IX de la conférence impériale de guerre de 1917 n'eut jamais lieu. De toute façon, la situation politique du Canada était en train de changer. Meighen perdit les élections de 1921, et les Libéraux, sous la direction de William Lyon Mackenzie King, reprirent le pouvoir. Disciple de Laurier, soucieux de préserver l'appui du Québec, King allait adopter une attitude bien différente envers les relations impériales.