(Nº 50 - Le 3 février 2011 - 16 h 25 HE) Ce qui suit est une version révisée de la transcription d'une déclaration du ministre des Affaires étrangères, l'honorable Lawrence Cannon, sur la situation en Égypte. La déclaration a été faite devant la Chambre des communes à 18 h 50, le mercredi 2 février 2011 :
« Madame la Présidente, depuis plusieurs jours, les yeux du monde sont tournés vers la Place de la Libération dans la capitale de l'Égypte. Ce qui se déroule au Caire pourrait avoir des conséquences profondes sur le Moyen-Orient et sur le monde entier.
« La priorité de notre gouvernement est bien sûr la sécurité des Canadiens qui se trouvent en Égypte. C'est pourquoi nous avons réagi rapidement pour organiser l'évacuation aérienne de tous ceux qui voulaient quitter la région. Ces mesures seront appliquées aussi longtemps qu'elles seront nécessaires. Ma collègue la ministre d'État des Affaires étrangères (Amériques et Affaires consulaires), décrira plus précisément les mesures que nous avons mises à la disposition de nos concitoyens.
« Nous sommes particulièrement déçus et inquiets ce soir de voir que les manifestations commencées dans l'espoir, l'ordre et l'enthousiasme sont maintenant troublées par la violence, le désordre et la crainte.
« Il y a quelques heures, on a tiré de vraies balles sur des citoyens égyptiens. Au moins une personne a été tuée et des centaines d'autres ont été blessées, parfois grièvement.
« L'Égypte, pays de 80 millions d'habitants et ancienne civilisation, est depuis longtemps un leader modéré des mondes arabe, africain et musulman et un important partenaire du processus de paix au Moyen-Orient dans le respect du traité de paix signé de longue date et grâce à une coopération avec Israël sur les questions de sécurité. Elle est traversée par le canal de Suez, un axe maritime vital. Les événements en Égypte ont donc des répercussions importantes sur les autres pays de la région, surtout Israël, sur l'économie mondiale et sur la sécurité internationale, y compris celle des Canadiens.
« Ce matin, j'ai parlé à mon homologue égyptien, le ministre des Affaires étrangères Ahmed Aboul Gheit. Les relations profondes et solides que nous entretenons avec l'Égypte nous permettent de nous parler en toute franchise comme des amis. Lors de notre conversation, je lui ai fait part de l'inquiétude du Canada face à ce qui se passe en Égypte et de notre souhait de voir une transition pacifique et sérieuse vers la démocratie. Je lui ai aussi répété à quel point le Canada et le monde sont attachés à la stabilité de l'Égypte et de sa région.
« Aujourd'hui comme hier, je n'ai pas hésité à lui faire part des préoccupations constantes du Canada concernant la situation des droits de la personne en Égypte. Nous avons exhorté l'Égypte à améliorer le respect des droits de la personne, notamment la liberté d'expression et la liberté d'association. Nous avons présenté nos objections au maintien de l'état d'urgence en Égypte en vigueur depuis 30 ans, ainsi qu'à la torture et aux détentions arbitraires que pratiquent les forces de sécurité égyptiennes. Nous avons aussi recommandé l'adoption de réformes politiques pour promouvoir le développement démocratique et le respect de la primauté du droit en Égypte, avec notamment la tenue d'élections libres et justes, en présence d'observateurs internationaux.
« Après l'ouverture politique de 2005 et la décision d'organiser des élections présidentielles et parlementaires ouvertes à plusieurs candidats, les années suivantes ont vu un recul marqué des droits de la personne et du développement démocratique. Le Canada a exprimé à plusieurs reprises ses préoccupations à cet égard. Nous avons notamment exprimé notre déception face aux élections parlementaires de novembre et décembre 2010, lors desquelles le Parti national démocratique au pouvoir a obtenu plus de 80 p. 100 des sièges et l'opposition a perdu la grande majorité des siens, des fraudes massives et une très faible participation de l'électorat étant évoquées. L'absence d'observateurs internationaux a certes contribué à miner la crédibilité du résultat de ces élections.
« Ces élections ont été un recul pour la réforme démocratique et la modernisation en Égypte et ont montré que le gouvernement était incapable de répondre aux aspirations légitimes du peuple égyptien, qui souhaite être plus présent dans le fonctionnement de l'État. Ces décisions du gouvernement égyptien ont certainement aggravé les frustrations du peuple égyptien.
« Le résultat des dernières élections parlementaires, l'absence de réforme politique, la lenteur du progrès économique, l'augmentation du prix des aliments et l'avenir bouché pour les jeunes ont causé le déclenchement des manifestations du 25 janvier. Il ne fait pas de doute que l'exemple de la Tunisie, où la population fait face aux mêmes frustrations, a aussi inspiré l'opposition égyptienne. Mais la priorité doit maintenant être de mettre fin à la violence, et j'exhorte les autorités égyptiennes à réagir avec modération durant cette période délicate.
« Nous demandons avec insistance à l'Égypte de respecter la liberté d'association et la liberté de circulation de tous les acteurs politiques. On a cependant signalé des cas inquiétants de pillage et d'évasions de prisons; nous prions les autorités égyptiennes de réagir à ces incidents pour protéger la sécurité et la propriété de tous en Égypte.
« Les vastes mouvements de protestation dans de nombreuses régions de l'Égypte illustrent l'aspiration du peuple égyptien à une plus grande liberté politique et à la réforme de l'économie. Le peuple égyptien réclame ce que tous les êtres humains désirent et que nous, Canadiens, tenons pour acquis : la liberté, la démocratie, le respect des droits de la personne et de la primauté du droit ainsi que la possibilité d'une vie meilleure.
« Les manifestants ont également montré leur détermination à déclencher une réforme politique et économique au moyen de protestations pacifiques et non par le recours aux armes ou au terrorisme. Ils méritent nos éloges pour la façon dont ils expriment leurs opinions et font entendre leurs voix pacifiquement.
« D'autres forces invisibles, toutefois, sont à l'œuvre sur la place de la Libération et c'est la raison pour laquelle le calme et l'ordre doivent être rétablis le plus rapidement possible. Nous savons tous que les nouveaux médias de réseautage social, qui sont au cœur des mouvements populaires dans le monde, sont en train de transformer la façon dont toutes les sociétés communiquent et échangent de l'information.
« Il est de plus en plus important que partout les gens soient connectés à Internet et que les gouvernements en permettent l'accès. Nous sommes donc troublés par les interruptions des services Internet en Égypte et le blocage des sites Web de réseaux sociaux, qui non seulement limitent la possibilité des Égyptiens d'accéder à de l'information et de communiquer, mais aussi entravent la prestation rapide de services consulaires aux ressortissants étrangers qui se trouvent en Égypte.
« Nous sommes aussi troublés par la fermeture forcée de certains médias d'information. Nous demandons au gouvernement égyptien d'assurer la liberté d'expression, notamment en rétablissant l'accès aux sites Internet et en n'intervenant pas dans la libre diffusion de l'information.
« Nous avons pris note de l'engagement du président [Hosni] Moubarak à quitter le pouvoir en septembre prochain et de la nomination d'un vice-président, d'un nouveau premier ministre et d'un nouveau conseil des ministres, à qui on a demandé de réaliser une réforme économique. Cette nouvelle équipe politique sera jugée d'après la façon dont elle saura répondre aux demandes légitimes de la population égyptienne.
« Toutefois, il faut manifestement faire plus pour répondre à la soif de réforme politique et économique réelle et profonde qu'éprouve depuis longtemps l'Égypte. Il ne suffira pas d'effectuer quelques changements superficiels pour satisfaire aux exigences de changement du peuple égyptien.
« Le gouvernement du Canada tente depuis longtemps de persuader le gouvernement égyptien et d'autres gouvernements dans la région d'amorcer une réforme. L'avancement de la démocratie est une priorité de la politique étrangère du Canada et dans son intérêt parce que c'est la démocratie qui offre les meilleures possibilités de stabilité, de prospérité et de protection des droits de la personne à long terme.
« Le Canada se consacre partout dans le monde au renforcement de la société civile, des institutions et processus démocratiques, dont les partis politiques et les médias indépendants, pour que les citoyens puissent avoir leur mot à dire dans les décisions qui affectent leur vie quotidienne. Avec la même détermination et le même espoir, nous demandons aujourd'hui au président Moubarak et au nouveau gouvernement égyptien d'asseoir plus solidement les fondements de la démocratie, du dialogue et de la coopération.
« Il n'appartient pas au Canada de décider des dirigeants égyptiens de demain. La population égyptienne nous dit en effet aujourd'hui, de la façon la plus énergique et la plus courageuse possible, qu'elle veut pouvoir enfin choisir les dirigeants qui lui assureront la prospérité, la justice et la sécurité. Mais nous n'avons aucune hésitation à souhaiter haut et fort, ici dans cette Chambre, que les prochains dirigeants de l'Égypte se consacrent énergiquement à l'application des réformes qui répondent aux besoins et aux aspirations du peuple égyptien.
« Le Canada souhaite voir une transition vers une Égypte plus démocratique et plus libre qui respecte les droits de la personne et la primauté du droit. Un échéancier clair pour la tenue de nouvelles élections législatives en présence d'observateurs internationaux doit être adopté.
« Les élections législatives de 2010 étaient peu crédibles puisqu'elles ont privé le peuple égyptien d'une opposition élue démocratiquement comme moyen d'expression politique et de participation pacifique à l'administration de leur pays. La situation actuelle découle directement, du moins en partie, de ce non-respect du processus démocratique.
« Une véritable transition vers la démocratie en Égypte nécessitera des réformes institutionnelles. Par exemple, il faudra mettre sur pied une commission électorale crédible et impartiale, comme celle que nous avons ici au Canada, pour organiser les élections. Une telle commission surveillerait les préparatifs des élections, conformément aux normes internationales en matière de transparence et d'intégrité.
« La communauté internationale ne manquera certainement pas d'offrir son aide, en envoyant des observateurs et en se chargeant de questions techniques.
« L'Égypte doit également entreprendre des réformes constitutionnelles. Elle pourrait notamment donner des garanties plus solides quant à la protection des droits de la personne, en particulier, la liberté d'expression et la liberté d'association, tout en renforçant l'indépendance de la magistrature.
« L'état d'urgence qui dure maintenant depuis 30 ans en Égypte et qui a donné lieu à tant d'injustices et d'inégalités doit être levé bientôt. Les règles d'inscription des candidats présidentiels doivent être révisées de façon à permettre la candidature du plus grand nombre possible dès les élections de septembre, comme me l'a assuré le ministre des Affaires étrangères d'Égypte ce matin.
« Il serait aussi souhaitable que l'on fixe un terme aux mandats présidentiel et vice-présidentiel.
« Toutefois, il ne faut pas confondre élections et démocratie. Un processus électoral juste et équitable est une condition essentielle à l'instauration d'une véritable démocratie, bien sûr, mais seul un gouvernement stable et intègre peut donner une longévité aux principes démocratiques.
« Et pour que nous, au Canada, puissions le reconnaître et l'appuyer, le gouvernement égyptien qui verra éventuellement le jour devra respecter quatre conditions fondamentales : premièrement, le respect de la liberté, de la démocratie et des droits de la personne, en particulier ceux des femmes; deuxièmement, la reconnaissance de l'État d'Israël; troisièmement, l'adhésion aux accords de paix existants; et enfin, le respect du droit international.
« Le Canada exhorte le gouvernement égyptien à écouter la voix courageuse du peuple égyptien et à saisir cette occasion malheureuse pour procéder à des réformes démocratiques et économiques tant attendues qui permettront à l'Égypte de maintenir sa position de chef de file parmi les États arabes, africains et musulmans. »
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