L’Iran dont vous n’entendrez pas parler par le président Rohani

Ce texte d’opinion a été publié originellement en anglais dans le cybermagazine Foreign Policy.

Par John Baird

Hassan Rohani a été élu président de l’Iran il y a maintenant un an. Il est arrivé au pouvoir avec de grandes promesses — s’attaquer à la corruption bien ancrée, accorder les libertés fondamentales aux Iraniens et libérer de leur carcan leurs aspirations et leurs talents. Son mantra en était un d’espoir et de changement.

Ces promesses ont séduit un grand nombre de groupes minoritaires d’Iran qui souffraient depuis longtemps — les Ahwazis, les Baloutches, les Kurdes, les Azéris, les chrétiens et les bahá’ís. Elles ont exercé un attrait sur la scène internationale où l’Iran prétendait tendre une main amicale et faire appel à la collaboration, et elles offraient une façon d’échapper à la spirale descendante de la rivalité stérile et du bouleversement régional. Après l’ineptie du prédécesseur de Rohani, Mahmoud Ahmadinejad, ce nouveau langage et ce nouveau ton étaient profondément séduisants pour tous ceux qui, pendant longtemps, avaient désiré ardemment l’espoir et le changement au pays.

Mais un an plus tard, nous devons être plus réalistes et nous demander : à qui a été accordée la dignité promise par le président Rohani? En toute honnêteté, il n’y a pas lieu d’être optimiste. Elle n’a pas été accordée aux avocats de la défense iraniens emprisonnés pour avoir défendu les droits de leurs concitoyens. Pas davantage aux prisonniers politiques sauvagement battus par les Gardiens de la révolution islamique (GRI) et les forces du ministère des Renseignements et de la Sécurité (VEVAK) dans la tristement célèbre section 350 de la prison d’Evin. Certainement pas non plus à Hashem Shabaani, un membre de la minorité ahwazie qui a été arrêté, torturé et exécuté sommairement pour sa poésie.

De fait, les Iraniens qui espéraient la modération ont été laissés pour compte presque immédiatement après l’entrée en fonction de Rohani. Le jour de son investiture, Rohani a choisi Mostafa Pour-Mohammadi, l’ancien ministre du Renseignement, comme seul candidat au poste de ministre de la Justice. Pour-Mohammadi, comme les Iraniens le savent, est l’un des principaux responsables du massacre en 1988 de milliers de prisonniers politiques en Iran. Plus tard, en 1994, il a été responsable du renseignement étranger quand le gouvernement de l’Iran a comparu en cour pour l’attentat à la bombe meurtrier perpétré contre le Centre culturel israélien en Argentine.

Aujourd’hui, rejoint au sein du cabinet par de vieux amis du VEVAK, le nouveau ministre de la Justice supervise un système juridique qui a exécuté plus de 470 prisonniers depuis l’investiture de Rohani, ce qui lui a valu le titre officieux de « ministre du Meurtre ». Comparée à Ahmadinejad, l’administration de Rohani a presque doublé le taux mensuel d’exécutions. Ses processus judiciaires sont aussi douteux que ses objectifs; bon nombre sont accusés sous prétexte d’infractions liées aux narcotiques, de crimes supposés d’« inimitié à l’égard de Dieu » ou de « corruption sur terre ».

Cette tendance troublante est un des sujets manifestes de préoccupation. D’autres ont été sciemment embrouillés et obnubilés par une administration hautement préoccupée par les relations publiques et la perception. Par exemple, pour coïncider avec la présence hautement publicisée du président Rohani à l’ONU l’année dernière, les officiels iraniens ont promis la libération de 85 prisonniers politiques comme démonstration réelle de sa modération. La réalité? Seulement quelques prisonniers ont vu leur incarcération prendre fin, et la nouvelle n’a pas mérité les gros titres générés par la promesse originale.

L’administration Rohani a ensuite rendu public un projet de Charte des droits fondamentaux, une promesse de campagne qui se voulait un symbole du respect des droits de la personne par le nouveau gouvernement. En réalité, ce document a été grandement discrédité par des experts juridiques, a enraciné les inégalités existantes et n’a rien apporté à l’avancement des droits du peuple iranien. La grande promesse que laissait entrevoir son titre a été d’autre part minée par la présentation au Parlement d’un projet de loi relatif au « crime politique », en septembre dernier, qui criminaliserait toute critique envers l’État.

Le même mois, le président Rohani a présenté une résolution à l’ONU appelée « Le monde contre la violence et l’extrémisme », censée être un engagement iranien à combattre l’extrémisme. Pourtant, la réalité de l’appui moral, financier, politique et militaire indéfectible de l’Iran au régime syrien a eu comme conséquence d’entraîner la mort de plus de 150 000 personnes, d’ancrer l’extrémisme encore plus profondément et de déstabiliser davantage la région. Bien que l’économie de l’Iran souffre depuis longtemps, le pays a pu fournir une marge de crédit de 3,6 milliards de dollars à Bachar el-Assad et un mandat pour continuer le massacre de son propre peuple. L’Iran a fait en sorte que le Hezbollah protège Assad, fragilise le Liban et mène une guerre clandestine sectaire dont les répercussions dépassent la région immédiate.

La campagne de l’Iran pour la légitimité internationale s’est poursuivie en avril avec sa candidature fructueuse à la Commission sur la condition de la femme du Conseil économique et social de l’ONU, un organisme engagé à l’égard de l’autonomisation des femmes et de leur égalité avec les hommes. Les femmes iraniennes ne peuvent obtenir de passeport sans la permission de leur mari, et il leur est interdit de se présenter à la présidence de l’Iran; les dirigeants du pays prétendent pourtant défendre les femmes sur la scène internationale. Ce qui choque le plus est que la nomination de l’Iran à la Commission est venue seulement quelques semaines après que le gouvernement Rohani eut maintenu la sentence de pendaison d’une victime d’agression sexuelle de 26 ans.

Ni le rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des droits de l’homme en République islamique d’Iran, M. Ahmed Shaheed, ni le secrétaire général Ban Ki-moon n’ont rapporté de réelles améliorations en ce qui a trait à la situation des droits de la personne dans le pays dans leurs rapports du mois de mars au Conseil des droits de l’homme. Selon le secrétaire général [article en anglais], la nouvelle administration n’a apporté aucune amélioration notable dans la promotion et la protection de la liberté d’expression et d’opinion, malgré les promesses faites par le président pendant sa campagne et après sa prestation de serment, et M. Shaheed se voit toujours refuser l’accès au pays afin d’exécuter son mandat reçu de la communauté internationale.

Les cyniques diront qu’une rhétorique irréaliste et des promesses non tenues sont la norme pour les politiciens. Mais le gouffre entre le style et la substance du président Rohani trahit une vérité plus sinistre. Sous le regard attentif du Guide suprême, l’ayatollah Khamenei, les rouages organisés d’une dictature religieuse restent en place. L’ampleur avec laquelle le régime iranien terrorise son peuple dans les maisons et commandite le terrorisme à l’étranger est stupéfiante. C’est encore la réalité de l’Iran.

Pourquoi le Canada s’intéresse-t-il tant à la manière dont l’Iran traite ses propres citoyens et les citoyens des pays voisins? Parce que nous croyons que ces citoyens méritent mieux. Ils méritent la dignité que confère une économie libre de corruption et de favoritisme. Ils méritent une réforme en profondeur qui crée des emplois, pas seulement une propagande vide ou des jeux trompeurs.

La communauté internationale doit se faire le porte-voix de ceux qui sont réduits au silence par le régime iranien. Cela signifie que, parallèlement au travail pour obtenir un règlement pacifique à la question nucléaire, la communauté internationale doit exhorter l’Iran à respecter les droits de la personne et à cesser son appui au terrorisme. Autrement, la conduite irresponsable de l’Iran à l’étranger et l’oppression qui règne à l’intérieur du pays continueront d’alimenter la déstabilisation régionale et de priver une population de plus de 75 millions de personnes de ses libertés et droits fondamentaux.

Le Canada a été à l’écoute des voix de tous ceux qui, en Iran, désirent un avenir meilleur. Notre soutien à des initiatives comme le Dialogue mondial sur l’avenir de l’Iran [site Web en anglais et en farsi], qui a maintenant grandi jusqu’à comporter 4,5 millions d’utilisateurs distincts dans ce pays, amplifie les voix étouffées de ceux qui cherchent la dignité fondamentale d’une vie paisible et prospère, et de ceux qui défendent les valeurs démocratiques et les droits de la personne.

Nous sommes déterminés à répondre à ces voix autrement que par de la rhétorique. Grâce au leadership exercé par le Canada dans la Résolution des Nations Unies sur la situation des droits de la personne en Iran, le monde exige de l’Iran qu’il rende des comptes pour ses effroyables violations des droits de la personne. Le Canada a aussi adopté la Loi sur la justice pour les victimes d’actes de terrorisme, permettant aux victimes d’obtenir réparation pour les injustices atroces causées par les États terroristes comme l’Iran. Des demandeurs ont récemment remporté une première cause contre l’Iran en vertu de cette loi auprès de la Cour supérieure de l’Ontario, mais maintenant le gouvernement de l’Iran, le GRI et le VEVAK ont décidé de faire appel du jugement. Pour y parvenir, ils profiteront du système judiciaire d’un pays ouvert et démocratique tel que le Canada tout en réprimant les défenseurs des droits de la personne, en emprisonnant les avocats et en ne démontrant pratiquement aucun respect pour l’État de droit dans leur propre pays.

Unissons-nous afin de rappeler aux Iraniens les possibilités infinies de la liberté. Pour qu’une femme qui a été emprisonnée et torturée puisse un jour se porter candidate à la présidence — et être élue. Pour que l’accès aux couloirs tristement célèbres d’une prison puisse un jour être interdit de façon permanente à ces gardiens cruels et permis à ceux qui souhaitent méditer sur la tyrannie du passé. Il ne s’agit pas seulement des histoires inspirantes et véridiques de la présidente du Brésil Dilma Rousseff ou de la prison Tuol Sleng du Cambodge. Il pourrait s’agir d’histoires de personnes telles la célèbre avocate iranienne spécialiste des droits de la personne, Nasrin Sotoudeh, ou de l’infâme prison d’Evin dans laquelle elle a été emprisonnée, comme bien d’autres prisonniers politiques.

Pour être réellement optimistes au sujet de l’avenir de l’Iran, nous devons être réalistes quant à son présent. Jusqu'à ce qu’il constate une réforme plutôt que de vaines paroles, le Canada continuera à se tenir aux côtés du peuple iranien pour le soutenir dans ses aspirations à la dignité et à un véritable espoir.

John Baird est le ministre des Affaires étrangères du Canada.