Discours du ministre Baird à l’administration centrale d’Affaires étrangères, Commerce et Développement Canada

La diplomatie canadienne au XXIe siècle

Le 27 mars 2014 - Ottawa (Ontario)

Sous réserve de modifications

Merci à tous de votre présence aujourd’hui — à la fois physique et virtuelle.

C’est un changement plaisant que de « jouer à domicile ».

En raison de la nature de notre travail, je suis souvent en voyage.

Lorsque je suis à Ottawa, je dois jongler entre le temps passé dans mon bureau ministériel et celui à consacrer à mes fonctions au Parlement et dans ma circonscription.

Cela fait bientôt trois ans que je n’ai pas eu l’honneur de tenir ce rôle.

Le moment est donc propice pour réfléchir au passé, au présent et à l’avenir.

Le premier ministre John Diefenbaker a été un chef de file que j’admire depuis longtemps.

C’est un réel plaisir pour moi d’être en mesure de lancer cet impressionnant portrait de Diefenbaker, en même temps que la dernière série de chroniques officielles au sujet de sa politique étrangère durant son mandat.

J’aimerais prendre quelques minutes pour réfléchir à son héritage pendant l’importante période de l’après-guerre du milieu du XXe siècle.

Puis nous en arriverons à notre travail actuel, et à ce que nous devons surveiller pour faire avancer nos intérêts nationaux au XXIe siècle.

Comme Diefenbaker l’a lui-même déclaré, « pour pouvoir se concentrer sur l’avenir du Canada, il faut d’abord connaître son passé ».

« Dief, le chef » était un homme des Prairies qui savait comprendre les « citoyens ordinaires ».

Il était inspiré par les valeurs qu’on lui avait inculquées dans sa petite ville ainsi que par la croyance en un Canada traditionnel mais indépendant d’esprit.

D’instinct, il se préoccupait davantage du point de vue des gens que de la validation des élites.

Et il parlait avec clarté et conviction.

Pour avoir une idée de sa ténacité — certains diraient entêtement —, il suffit de regarder l’étendue de sa carrière politique.

Diefenbaker a perdu plusieurs élections préliminaires dans sa démarche pour être élu.

Il a ensuite perdu deux courses à la direction d’un parti… puis deux courses à la direction de la Chambre.

Mais il a persévéré et est devenu le 13e premier ministre du Canada, modelant avec ardeur sa politique étrangère à une période cruciale de l’histoire mondiale.

Je n’essaierai pas de rendre justice à chaque aspect de son mandat dans le temps limité dont nous disposons ce matin.

Mais il a su faire les bons choix alors qu’il était confronté aux deux enjeux importants de son époque — le communisme et l’apartheid.

Lorsque le dictateur soviétique Nikita Khrouchtchev a dénoncé le colonialisme européen à l’ONU, Diefenbaker a été le premier dirigeant occidental à répondre.

Dans des mots qui sont évocateurs à la lumière des événements récents, il a dit :

« Qu’en est-il de la Lituanie, de l’Estonie, de la Lettonie? Qu’en est-il des Ukrainiens épris de la liberté et des autres peuples de l’Europe de l’Est. »

Il a demandé à Khrouchtchev de « donner à ces nations sous son dominion le droit à des élections libres – pour leur donner l’occasion de déterminer le type de gouvernement qu’ils désirent dans des conditions de liberté réelle ».

Ce sont des valeurs semblables qui ont poussé le premier ministre à intervenir lorsque le dégoûtant système de l’apartheid en Afrique du Sud menaçait de déchirer le Commonwealth – une institution pour laquelle il avait des idéaux élevés.

Il a finalement poussé l’Afrique du Sud à se retirer de l’organisation, en réclamant un énoncé des principes du Commonwealth qui comprenait l’égalité raciale.

« J’ai et j’ai toujours eu horreur de la discrimination, a-t-il déclaré. J’ai expliqué clairement que la politique de l’Afrique du Sud était une négation fondamentale de la dignité humaine, et le principe de l’importance de la personne, peu importe sa race ou sa couleur, doit être respecté. »

Il est important de se rappeler que ces mots peuvent paraître d’une simple évidence de nos jours — surtout à la suite des hommages mondiaux qui ont été rendus envers Nelson Mandela plus tôt cette année.

Mais Diefenbaker a dénoncé très tôt l’apartheid, et, ce faisant, il a dû rompre avec le consensus de certains de nos plus proches alliés.

D’autres accomplissements pendant son mandat méritent d’être soulignés.

Par exemple, il était en faveur d’une plus grande libéralisation des échanges commerciaux dans le monde et a signé un énorme marché d’exportation de blé avec la Chine.

En outre, il a signé la Déclaration canadienne des droits, qui reflétait les valeurs qu’il cherchait à défendre.

Naturellement, il lui est arrivé de se tromper.

Ses relations avec ses homologues aux États-Unis se sont refroidies au fil du temps.

Le partenariat déjà étroit en Amérique du Nord l’est devenu encore plus et a gagné en importance, et non le contraire.

Mais je pense que, dans l’ensemble, en cette ère difficile pour l’économie canadienne ainsi que pour la sécurité à l’échelle mondiale, l’histoire devrait juger favorablement Diefenbaker.

Dans son premier discours à titre de chef du parti, il a décrit en ces termes comment il souhaitait être jugé :

« Je sais que je ferai des erreurs, mais j’espère que l’on dira de moi — lorsque j’abandonnerai le plus grand honneur que l’on peut conférer à tout homme : “Il n’avait pas toujours raison; il se trouvait parfois du mauvais côté, mais il n’a jamais été du côté du mal”. »

Bien, je pourrais dire cela à son sujet. Il n’a jamais été du côté du mal.

Ces mots sont tout aussi pertinents aujourd’hui que le jour où ils ont été prononcés, il y a 50 ans, et je les cite souvent lors de réunions.

Bien sûr, tant de choses ont changé dans le monde depuis que Diefenbaker a quitté ses fonctions en 1963.

1963 était l’année pendant laquelle les Maple Leafs de Toronto ont gagné la coupe Stanley, par exemple…

… et comme je suis originaire d’Ottawa, je me dois de faire remarquer que c’était seulement quatre ans avant leur dernière coupe Stanley.

Depuis cette époque, la population mondiale a plus que doublé, passant de 3,2 milliards à 7,2 milliards de personnes.

Il y a eu d’importants changements sur les plans politique, démographique, économique et technologique.

L’engagement du Canada dans le monde s’est considérablement accru.

À ses débuts, ce ministère se trouvait au-dessus d’un salon de barbier sur la rue Bank.

Lorsque Diefenbaker a quitté ses fonctions, le ministère comptait 2 000 employés. Maintenant, nous, le MAECD, comptons près de 10 000 employés — au Canada et partout dans le monde.

En 1963, nous avions des liens avec 83 pays. Nous en avons maintenant avec 193 pays ainsi qu’avec 171 missions.

L’aide au développement international était de 120 millions de dollars. Elle atteint désormais 5 milliards de dollars.

Et, à l’époque, le Canada exportait à peine un peu plus de 7 milliards de dollars en marchandises. L’an dernier, la valeur des exportations s’élevait presque à 450 milliards de dollars.

Notre diplomatie économique ambitieuse ouvre de nouvelles perspectives, du Plan d’action sur le commerce mondial à l’Accord économique et commercial global.

Notre générosité et notre engagement à aider ceux dans le besoin sont manifestes lorsque nous réagissons à des événements aux Philippines, en Syrie et ailleurs.

Ils transparaissent aussi dans nos initiatives proactives de développement, notamment en faveur de la santé maternelle et infantile, pour laquelle le premier ministre Harper est un solide chef de file.

De plus, les mesures visant à répondre aux besoins des citoyens canadiens à l’étranger sont maintenant au cœur de nos priorités.

Et tout ce progrès est dû en grande partie au dévouement de personnes comme vous dans cette pièce, dans cet édifice, ainsi qu’aux efforts de ceux et celles qui travaillent à l’étranger dans notre réseau de missions.

Le Canada est plus ambitieux et ouvert sur le monde que jamais.

Et nous avons toujours eu à cœur de nous dépasser.

Pour mettre les choses en perspective, nous jouissons d’une réputation enviable partout dans le monde.

Le Reputation Institute effectue un sondage sur ce sujet chaque année.

Il questionne environ 27 000 personnes dans le monde sur leurs perceptions à l’égard d’autres pays.

L’an dernier, le Canada a terminé en tête du sondage, tout comme l’année précédente et celle d’avant.

Nos valeurs sont respectées. Bien des gens veulent vivre ici, travailler ici, élever une famille ici.

De nombreux ministres des Affaires étrangères doivent passer beaucoup de temps à défendre des enjeux nationaux dans leur propre pays — et j’ai la chance de ne pas être l’un d’entre eux.

Les types d’enjeux qui causent la controverse au sein de notre parlement ou dans les médias ne sont pas de ceux susceptibles d’aboutir à des manœuvres contre nos chefs de mission.

Voilà l’avantage canadien.

C’est notre bénédiction.

Et c’est notre responsabilité de faire preuve de leadership sur ce plan.

Il nous incombe de promouvoir nos valeurs ailleurs dans le monde, surtout quand les autres ne sont pas en mesure de le faire.

En plus d’éviter de nous retrouver du « mauvais côté », nous ne devrions ménager aucun effort pour défendre le « bon côté ».

Certains pourraient penser qu’il est un peu simpliste de voir les choses ainsi, en noir et blanc. Les complexités des motifs et des circonstances ressemblent peut-être davantage à un kaléidoscope.

Toutefois, seules des valeurs claires perdurent dans un monde en constante évolution.

Tous les navires ont besoin d’une boussole, et Diefenbaker était sans l’ombre d’un doute doté de cet important sens moral.

Et nous pouvons en dire autant du présent gouvernement et de notre premier ministre aujourd’hui.

Il s’agit d’appliquer et de réappliquer des principes universels.

Ces principes constituent les assises de notre démocratie et demeurent un phare pour tous ceux qui sont opprimés et persécutés dans le monde.

Le dialogue, la formation de coalitions et les négociations prudentes et nuancées sont tous des outils importants.

Mais, bien qu’on puisse les considérer en soi comme des vertus, ce sont aussi des moyens d’arriver à des fins.

En d’autres termes, dans certaines circonstances, il est bon d’être celui qui arbitre ou qui établit les règles, mais, pour obtenir des résultats, il faut être sur la patinoire.

Et lorsqu’il s’agit de promouvoir les valeurs et les intérêts du Canada, nous n’avons d’autre choix que de défendre nos couleurs.

Je suis très fier du rôle de chef de file que le Canada a joué pour un certain nombre d’enjeux.

La semaine dernière, notre premier ministre a été le premier dirigeant du G-7 à montrer physiquement sa solidarité avec l’Ukraine.

Nous avons indiqué fermement que le Commonwealth devait se montrer à la hauteur de ses valeurs.

Nous continuons de juger le régime iranien d’après les mesures qu’il prend, pas seulement d’après ce qu’il affirme.

Nous avons défendu Israël, même quand ces mesures ne nous apportaient pas la gloire.

Nous déployons des efforts acharnés pour mettre un terme au mariage forcé des enfants et des jeunes filles. 

J’ai été heureux de constater que ces efforts ont mené à la prise de la toute première résolution des Nations Unies à ce sujet en novembre dernier.

Nous avons également reconnu les menaces qui pèsent de plus en plus sur la liberté de religion en établissant un bureau et en nommant un ambassadeur, lesquels se consacrent à la question.  

Parallèlement, et fort judicieusement, le prix John Diefenbaker pour la défense des droits de la personne et de la liberté a été créé et, jusqu’à présent, a été décerné à trois braves champions de la cause.

Contester et confronter ceux qui menacent la liberté, la démocratie, les droits de la personne, notre propre sécurité — ce sont les causes où je veux voir notre ministère et nos représentants à l’étranger se distinguer. 

Et comme nous pensons à ce que nous voulons dire et faire, il est tout aussi important de réfléchir à la manière.

Les moyens par lesquels nous exerçons une influence dans le monde sont en évolution rapide.

Si j’étais un jeune et ambitieux agent du service extérieur, en 2014, je penserais sérieusement à chercher à perfectionner mes compétences en communication pour me garantir une longueur d’avance.

De plus en plus, la diplomatie consiste à promouvoir publiquement ses intérêts.

À quoi bon disposer du meilleur produit du monde, si personne n’est au courant, si ce produit ne fait l’objet d’aucune promotion?

Cela signifie être capable de condenser un message en 140 caractères.

Cela signifie trouver des moyens visuels créatifs et interactifs de promouvoir un message.

Cela signifie écrire et parler de façon à persuader les gens et non à transmettre simplement des renseignements.

Car en fin de compte, derrière toute cette technologie, se cachent des personnes. Les relations interpersonnelles sont importantes, c’est ainsi que le monde tourne.

C’est la raison pour laquelle nous avons considérablement accru le nombre de rôles qui nécessitent la maîtrise d’une langue étrangère.

C’est pourquoi j’ai parcouru plus d’un million de kilomètres depuis ma nomination au poste de ministre des Affaires étrangères, et non parce que j’aime la nourriture servie dans les avions. 

Nous avons toujours été doués pour collaborer avec les gens dans des contextes privés. Nous ne faisons que transposer ce talent dans le contexte très public du monde numérique.

Les technologies de réseautage facilitent plus que jamais la mise en commun d’information et d’idées et permettent à des utilisateurs du monde entier de se rassembler, d’organiser des activités et de façonner le cours des événements mondiaux.

La diplomatie n’est pas à l’abri de ces changements. 

Les gouvernements ne sont plus les seuls acteurs d’influence dans les affaires internationales. 

Comme je l’ai dit lors de ma visite dans la Silicon Valley le mois dernier, le monde clos des démarches et des sommets a encore un rôle à jouer. 

Mais à l’ère des vidéos virales, de la « twiplomatie » et des applications mobiles, les vieilles méthodes ne suffisent plus.

J’avouerai que je ne suis pas naturellement la personne la plus douée du monde avec tous ces gadgets technologiques.

Je me souviens encore du premier courriel que j’ai envoyé il y a près de 20 ans, j’étais ici même dans cet édifice, en tant que jeune assistant du Secrétaire d’État aux affaires étrangères de l’époque.

Et vous savez quoi? Je trouvais ça ridicule. 

Pourquoi s’embêter à envoyer un message à quelqu’un se trouvant au même étage? Pourquoi ne pas simplement aller voir la personne et lui parler? 

Pourtant je peux voir que le manque d’innovation a un coût et qu’il est risqué de ne pas prendre de risque.

La roue de l’innovation continuera de tourner qu’on le veuille ou non.

Regardez la futilité saisissante de l’interdiction que la Turquie a imposée la semaine dernière en ce qui concerne l’utilisation de Twitter.

La vélocité de l’information et de la communication requiert une certaine souplesse.

Le monde de la diplomatie n’adoptera peut-être jamais complètement la maxime de Facebook qui consiste à « bouger vite et bouleverser les choses ». Mais notre mantra ne peut consister à « aller lentement et ne rien changer ».

À l’ère du numérique, aucune organisation qui cherche à se tourner vers l’extérieur ne peut se permettre de rester en mode analogue.

Nous avons réalisé d’importants progrès en la matière.

Je n’énumérerai pas tous les exemples, certains d’entre eux apparaissent sur les écrans.

Au cours des derniers mois, nos missions ont accompli des progrès considérables en ce qui a trait aux médias sociaux. Tous les chefs de mission sortants suivent une formation à ce sujet et des changements sont apportés aux services consulaires en vue de répondre aux besoins de la génération du numérique.

Dans le cas de l’Iran, nous n’avons peut-être pas d’ambassade sur les lieux, mais plus de 1,2 million d’utilisateurs uniques dans le pays ont accédé à une plateforme en ligne que nous avons appuyée.

Cette forme de diplomatie directe est un outil que nous devons développer.

Les régimes autoritaires sont très conscients du potentiel de ces outils et les exploitent à leur propre fin. Nous devons donc en faire de même.

Lorsque je réfléchis sur l'héritage de Diefenbaker, je me rends compte que notre passé me rend optimiste quant à notre avenir…

Ce que nous avons à offrir au monde est plus important, pas moins. 

Plus pertinent, pas moins. 

Je pense qu’il est juste de dire que notre pays a surpassé les faibles attentes d’une « puissance moyenne ». 

Nous les avons surpassées avec l’ambition de mener plutôt que de suivre. 

Notre héritage remonte au XIIIe et au XVIIe siècles, des pages de la Magna Carta aux rivages de la Nouvelle-France de Champlain. 

Nous sommes des créateurs et des pionniers. 

Nous sommes des guerriers lorsque nous sommes attaqués, et bienveillants lorsque frappe une catastrophe. 

Nous sommes aussi un pays d’immigrants, doté de diasporas qui nous rattachent à de nombreuses parties du monde. 

Dans ce siècle marqué par la mondialisation et l’évolution rapide, le Canada est fier de ses valeurs de foi trempée. 

Utilisons-les au mieux de nos capacités.

Je vous remercie.