Les habitudes d’hospitalité – Un bref historique de la genèse du Bureau du protocole

Fred McEvoy et Greg Donaghy

Note au sujet des auteurs

Fred Mcevoy est un historien et écrivain qui réside à Ottawa.

Greg Donaghy est le chef de la Section des affaires historiques du ministère des Affaires étrangères et du Commerce international.

Ils souhaitent remercier John Hilliker, Mary Halloran, Norman Hillmer et Jean Bourassa pour leurs commentaires fort utiles relativement au présent article. Les opinions exprimées dans l’article sont cependant celles des auteurs uniquement.

Préface


Sir Joseph Pope, qui fut le premier sous-secrétaire du Ministère, de 1909 à 1925, était un « fanatique des règles ».
(Source : Bibliothèque et Archives Canada, PA-110845)

L’année 2009 marque le 100e anniversaire d’Affaires étrangères et Commerce international Canada. Ce qui n’était au départ qu’un modeste registraire a pris de l’expansion et a changé du tout au tout pour devenir un ministère des affaires étrangères et du commerce de premier ordre. Notre histoire est le récit d’une transformation, que nous sommes fiers de célébrer.

Le Bureau du protocole a contribué pour beaucoup à cette transformation. Tandis que le Canada a pris le contrôle de sa politique étrangère et de sa destinée, le Bureau a renforcé le nouveau statut du pays. Au fil du temps, il en est venu à accueillir avec distinction les visiteurs étrangers et à prêter son concours aux ministres, aux premiers ministres et aux gouverneurs généraux du Canada qui se rendent à l’étranger. De nos jours, le Bureau du protocole est au coeur même de la vie diplomatique au Canada.

Je suis heureux de vous faire découvrir notre histoire dans cette courte brochure. On y commémore nos origines et la fière tradition associée à notre travail de promotion du Canada comme une nation moderne et accueillante.

« Les habitudes d’hospitalité » : Un bref historique de la genèse du Bureau du protocole

Oscar Douglas Skelton, le deuxième sous-secrétaire d’État aux Affaires extérieures du Canada, était normalement un homme imperturbable. Mais à l’automne de 1927, le chef de la nouvelle légation du pays à Washington, Vincent Massey, avait mis sa patience à rude épreuve. Depuis des mois, emballé par sa nouvelle vie de diplomate, Massey bombarde le sous-secrétaire de télégrammes et de notes sur la décoration et la vaisselle de la légation, sur les distinctions honorifiques et les titres, et sur l’étiquette vestimentaire du corps diplomatique. Le chef de mission est alors horrifié par les arrangements « plutôt informels » que l’on planifie pour accueillir à Ottawa son homologue américain, William Phillips. Massey, appuyé par le département d’État américain, proteste vigoureusement, mais Skelton, qui détestait le protocole, balaie du revers de la main les préoccupations américaines. « Personnellement, maugrée- t-il, je préférerais qu’ils consacrent plus de temps à réfléchir à des questions de procédure diplomatique, notamment qu’ils se rappellent que le gouvernement de Sa Majesté au Canada n’est pas une filiale du gouvernement de Sa Majesté en Grande-Bretagne1. »Note de bas de page 1

Mais le lien entre le protocole et le statut national est plus étroit et plus profond que ne veut le reconnaître Skelton. En 1927, le Canada est encore un pays jeune qui vient tout juste de faire ses premiers pas sur la scène mondiale. Fondé en 1909, son ministère des Affaires extérieures commence à peine à trouver sa place, lui aussi, et ses fonctions protocolaires sont limitées. Toutefois, à mesure que le Canada s’éloigne lentement de son passé colonial, au cours des années 1930 et 1940, et adopte ses propres politiques étrangères, les choses changent. En pleine expansion, le Ministère assume graduellement ses responsabilités protocolaires, y voyant un autre moyen de renforcer la persona internationale distincte du Canada et de promouvoir ses valeurs, au pays et à l’étranger.

Entre le début de la Deuxième Guerre mondiale, en 1939, et le milieu des années 1950, les premiers responsables du protocole mettent sur pied au sein des Affaires extérieures ainsi qu’ailleurs à Ottawa, une structure institutionnelle gouvernementale permanente pour gérer les obligations protocolaires internationales (et nationales) du Canada. Ce qui suit est l’histoire des bâtisseurs de cette institution.

Avant la création du ministère des Affaires extérieures par le gouvernement du premier ministre Wilfrid Laurier, en juin 1909, les questions de protocole, nationales et internationales, relèvent du Secrétariat d’État. Ce ministère s’occupe des consuls étrangers nommés au Canada, administre les passeports et les extraditions et, en collaboration avec le bureau du gouverneur général, décerne les distinctions honorifiques et répond aux invitations à participer à des conférences impériales et internationales que reçoit le Canada.Note de bas de page 2 Autrement dit, le Ministère et son ministre, qui avait le titre de secrétaire d’État, assument les tâches qui auraient normalement été dévolues à un ministère des Affaires extérieures, à une époque où les relations étrangères du Canada sont encore en grande partie gérées par le gouvernement britannique.

Joseph (ultérieurement Sir Joseph) Pope, qui occupe le poste de sous-secrétaire au ministère du Secrétariat d’État à partir de 1896, est l’expert en protocole de son époque. Il avait auparavant servi à titre de secrétaire privé du premier ministre du Canada, Sir John A. Macdonald, et de greffier adjoint du Conseil privé. En sa qualité de sous-secrétaire, Pope acquiert une expérience incomparable « des formes et des cérémonies » de la vie publique. C’est en grande partie lui qui organise les visites au Canada de personnalités éminentes : le duc et la duchesse de York, en 1901, le prince Arthur de Connaught, en 1906, le prince Fushimi du Japon, en 1907. Autorité suprême pour tout ce qui concerne le protocole, les distinctions honorifiques et les cérémonies, le sous-secrétaire est abondamment consulté par les premiers ministres, les gouverneurs généraux, les hauts fonctionnaires provinciaux et fédéraux ainsi que les simples citoyens.

Pope est d’ailleurs fort conscient de sa propre valeur. N’a-t-il pas fait remarquer, à une occasion, qu’il est « pratiquement, sinon la seule personne vivante à connaissances sur ce sujet [le protocole], et cela, pendant plus de 30 ans.Note de bas de page 3 » En effet, la presse canadienne qualifie Pope de « sommité suprême en matière d’étiquette et de cérémonial officiel » et de « fanatique des règles. » Selon le Ottawa Citizen, « les fonctions du gouvernement, la conduite seyant aux hauts fonctionnaires, la procédure des grandes occasions, l’art de rédiger les communiqués officiels et les notes diplomatiques, et les formules d’amitié internationales n’ont pas de secret pour lui. Qui plus est, il sait comment protéger les secrets de l’État. Sur toutes ces questions, Sir Joseph est le maître incontesté, l’arbitre ultime4. »Note de bas de page 4

L’expertise de Pope dans ces domaines reflète son conservatisme inné. « Conservateur bon teint », Pope s’oppose à tout ce qui peut ressembler ne serait-ce qu’à un soupçon de mouvement vers l’indépendance canadienne par rapport à la Grande-Bretagne.Note de bas de page 5 Il rejette l’idée de remplacer l’Union Jack britannique par un drapeau canadien distinct et s’oppose à l’utilisation de l’expression « le gouvernement canadien de Sa Majesté », convaincu que « cette façon d’essayer d’affirmer notre égalité avec le gouvernement séculaire auquel nous devons notre existence politique […] est impertinente, agressive et de très mauvais goût.Note de bas de page 6 » Toutefois, pour des raisons administratives, et dans le but de renforcer la capacité d’Ottawa de traiter des documents d’État ayant des incidences internationales, Pope se fait le champion, au sein de la bureaucratie, de la création d’un ministère distinct responsable des relations extérieures du Canada. Il est le candidat par excellence pour devenir le premier sous-secrétaire du nouveau ministère au moment de sa création en juin 1909.Note de bas de page 7

La Loi sur les affaires extérieures de 1909 transfère la responsabilité des consuls étrangers et des passeports au nouveau ministère. Toutefois, en ce qui concerne les questions de protocole, la loi ne précise pas toujours clairement qui doit en assumer la responsabilité. Pope avise le premier ministre Robert Borden de l’existence de ce problème en septembre 1912. Il recommande « une allocation précise de pouvoirs au secrétaire d’État aux Affaires extérieures. Plus particulièrement, il souhaite que l’on établisse une distinction claire entre les fonctions de son ministère et celles du Secrétariat d’État du Canada ». Cependant, Borden refuse d’agir, de sorte que les activités protocolaires continuent de baigner dans la confusion et d’être l’objet d’une âpre rivalité interministérielle qui persistera pendant de nombreuses années.Note de bas de page 8

À sa retraite, en mars 1925, Pope est remplacé à titre de sous-secrétaire par O.D. Skelton, un homme dont les intérêts et les priorités sont très différents. Skelton est surtout passionné par les politiques, et il souhaite transformer le Ministère en un véritable bureau des affaires étrangères. Conséquemment, il s’occupe rarement lui-même de questions de protocole. En effet, le successeur de Pope dans ce domaine est W.H. (Howard) Measures. C’est lui qui devient le prochain expert du Ministère en matière de protocole. En fait, Measures avait déjà commencé à assumer ces fonctions sous la direction d’un Pope vieillissant, ce dernier ayant été affligé par des problèmes de santé au cours de ses dernières années à la barre du Ministère.Note de bas de page 9


Le duc de Connaught à son arrivée à Low, au Québec, en avril 1906.
(Source : Bibliothèque et Archives Canada, C-004687)

Howard Measures naît en Angleterre en 1894. En 1913, il commence à travailler pour le Chemin de fer Canadien Pacifique, avant de servir dans les Forces canadiennes de 1915 à 1918. Il entre au ministère des Affaires extérieures en décembre 1921, en qualité de secrétaire privé adjoint du nouveau premier ministre libéral, William Lyon Mackenzie King.Note de bas de page 10 Measures devient rapidement un confident précieux pour le premier ministre. « La vie n’offre pas beaucoup d’associations aussi durables et intimes », écrit Mackenzie King à Measures après la victoire du Parti conservateur aux élections fédérales de novembre 1930. Il ajoute : « Elle a été des plus utiles pour moi [… et] je regrette de ne pas pouvoir discuter avec vous des événements qui se déroulent outre-mer, dans notre pays et chez nos voisins du Sud.Note de bas de page 11 » Sa nomination n’étant pas d’ordre politique, Measures demeure secrétaire privé auprès du nouveau premier ministre conservateur, R.B. Bennett, et il continuera de jouer ce rôle lorsque Mackenzie King reprendra le pouvoir en 1935.

Sous Mackenzie King et Bennett, Measures est pour la première fois en 1930 officiellement chargé du protocole et de l’accueil gouvernemental, même s’il travaille au cabinet du premier ministre. Il rédige des notes concernant divers sujets, entre autres le protocole pour l’arrivée des diplomates nommés à Ottawa, la procédure de nomination des diplomates canadiens à l’étranger, les drapeaux qui doivent flotter sur les édifices gouvernementaux, l’ordre de préséance des diplomates canadiens à la Ligue des Nations et l’ordre de préséance des anciens premiers ministres et des hauts fonctionnaires à la retraite.Note de bas de page 12 Il agit aussi à titre de secrétaire du comité responsable de l’hospitalité pour la Conférence économique impériale tenue à Ottawa en 1932, et il contribue aux arrangements relatifs à une cérémonie commémorative en l’honneur du roi George V en 1935, ainsi qu’aux préparatifs pour la participation du Canada au couronnement de George VI en 1937. Measures est aussi secrétaire adjoint du comité interministériel de la visite royale de 1939, une initiative d’envergure. Skelton est membre du comité, et Hugh Keenleyside, un autre représentant du Ministère, fait office de secrétaire.Note de bas de page 13

L’importance croissante de la fonction protocolaire pour le Canada, qui s’affirme graduellement sur la scène mondiale dans les années 1930, est finalement reconnue en août 1941. Le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale, deux ans auparavant, avait considérablement alourdi la charge de travail au ministère des Affaires extérieures, qualifié par un observateur contemporain de « ruche d’activités désorganisées ».Note de bas de page 14 Au cours du mandat du successeur de Skelton, Norman Robertson, le Ministère fait l’objet d’une réorganisation en 1941, et un nouveau service, la Division diplomatique et économique, voit le jour. Au sein de cette entité plutôt curieuse qui relevait d’un haut fonctionnaire, le sous-secrétaire adjoint Laurent Beaudry, Measures demeure responsable du protocole.Note de bas de page 15

Un énoncé de fonctions, rédigé en septembre 1942, illustre le vaste éventail de ses activités : prendre acte de la nomination des chefs de mission étrangers et superviser leurs privilèges, immunités et exemptions fiscales; préparer la liste diplomatique; délivrer des cartes d’identité et certificats divers; établir la préséance des membres du corps diplomatique et d’autres dignitaires; organiser les visites officielles de diplomates et de représentants ministériels étrangers. Les titres, les hymnes, les toasts, les décorations et les médailles, le pedigree de la famille royale et l’envoi de messages de condoléances aux gouvernements étrangers relèvent aussi de sa responsabilité. Côté cérémonial, ses tâches englobent la cérémonie d’entrée en fonction du gouverneur général, la présentation des lettres de créance des diplomates étrangers et l’organisation du corps diplomatique à l’occasion de cérémonies. Il lui incombe aussi d’orchestrer l’accueil et les réceptions pour les visiteurs étrangers et les délégués à des conférences, de rencontrer les visiteurs officiels à leur arrivée et d’organiser des banquets en leur honneur.Note de bas de page 16

Le problème le plus délicat qui s’est posé à Measures est la grossesse de la princesse Juliana des Pays-Bas, à qui le Canada avait offert un refuge sûr à Ottawa durant l’occupation de son pays par l’Allemagne nazie au cours de la Deuxième Guerre mondiale. « Fonctionnaire fort compétent et méticuleux, selon l’opinion de son collègue Hugh Keenleyside, Measures “était aussi, à juste titre, un homme qui s’acquittait de ses fonctions avec le plus grand sérieux”. » Pour s’assurer que le bébé naisse en sol néerlandais et puisse ainsi avoir le droit d’accéder au trône, Measures prend des dispositions pour que la résidence de la princesse, sa chambre d’hôpital et même la voiture qui devait la mener à l’Hôpital civique d’Ottawa soient temporairement déclarées territoire néerlandais. À mesure que progresse la grossesse, Measures devient de plus en plus nerveux, au grand amusement de ses collègues. Lorsqu’il apprend que la princesse Juliana a donné naissance à une fille en bonne santé et que la mère et l’enfant se portent bien, le premier ministre Mackenzie King aurait répondu : « Bien, bien; mais comment se porte Measures? ».Note de bas de page 17


W.H. Measures (à gauche) et le premier ministre W.L. Mackenzie King (au centre) accompagné du premier ministre britannique, Winston Churchill, à son arrivée à Ottawa, le 29 décembre 1941.
(Source : Bibliothèque et Archives Canada, PA-148541)

En janvier 1945, une réorganisation du Ministère débouche sur la scission de la Division en deux entités distinctes, la nouvelle Division diplomatique relevant toujours de Beaudry.Note de bas de page 18 En octobre 1946, Beaudry étant encore une fois malade et peu susceptible de reprendre ses fonctions, le sous-secrétaire associé, Hume Wrong, saisit cette occasion pour réorganiser la Division diplomatique. « À mon avis, écrit-il, il existe une ligne de démarcation naturelle entre les aspects de ses fonctions qui concernent les cérémonies, le protocole, l’accueil, etc., et celles qui traitent des passeports, des visas, des déplacements et de questions connexes.Note de bas de page 19 » La Division du Protocole est mise sur pied sous la direction de Measures. En sa qualité de « chef du Protocole », ce dernier est responsable des missions étrangères et du Commonwealth à Ottawa, et des missions consulaires étrangères au Canada; des consulats canadiens à l’étranger, de l’accueil et des réceptions pour les visiteurs éminents, de la préséance, de la liste diplomatique, des visas diplomatiques, des messages de félicitations et de condoléances; des honneurs et des prix.Note de bas de page 20 L’ancienne Division diplomatique est abolie en janvier 1947 et remplacée par deux nouvelles entités : la Division du protocole et la Division consulaire.Note de bas de page 21

Les réalisations économiques et militaires du Canada pendant la guerre et sa notoriété croissante sur la scène mondiale d’après-guerre ont engendré un fort sentiment de nationalisme à l’échelle du pays et aux Affaires extérieures. Measures, qui partage ce nouveau sentiment de fierté nationale, fait valoir que « le temps est venu de se demander si les usages protocolaires canadiens […] conviennent au Canada d’après-guerre, compte tenu de la multiplication des ambassades – une représentation de niveau plus élevé – et de l’importance et des responsabilités du Canada à l’approche de la seconde moitié du XXe siècle ». Bien que le nombre de missions étrangères et du Commonwealth à Ottawa ait passé de 6, en 1938, à 26, en 1946, la pratique protocolaire canadienne, une adaptation de la pratique britannique, n’a pas suivi l’évolution du pays. Measures propose de comparer les usages protocolaires en vigueur à Ottawa à la pratique britannique, américaine, française et, peut-être, belge ou néerlandaise d’après-guerre. Le but n’était pas de faire adopter par le Canada les pratiques du « vieux monde », mais de doter Ottawa d’un protocole ayant son « caractère canadien » propre.Note de bas de page 22

Measures se rend en Europe au cours de l’été 1947 et visite Londres, Paris, Rome, la Cité du Vatican, Bruxelles, La Haye et Berne. Ce n’était pas un voyage d’agrément. Ce périple dans une Europe ravagée par la guerre est caractérisé par « le rythme effréné de l’itinéraire, la chaleur écrasante, le manque d’eau potable sûre et l’inconfort général des déplacements en Europe ». Measures lui-même est exaspéré par « la nonchalance des fonctionnaires européens, qui évitent soigneusement les rendez-vous matinaux ». Il pond un questionnaire écrit détaillé afin de court-circuiter « la tendance des fonctionnaires européens à palabrer sur des sujets qui les intéressent ». En dépit de ces problèmes, il juge sa tournée fort utile. Il est particulièrement frappé par la simplicité avec laquelle le roi George reçoit les lettres de créance des diplomates étrangers. Le roi George n’est pas assis sur une estrade, et il engage une brève conversation informelle avec son visiteur. Ni l’un ni l’autre ne prononce un discours préparé à l’avance. La pratique canadienne était beaucoup plus formelle, et Measures recommande que le Canada adopte le style beaucoup plus décontracté des Britanniques. Ces recommandations sont mises en oeuvre en janvier 1948.Note de bas de page 23

Plus tard cette année-là, la réflexion de Measures porte sur la question apparentée de savoir s’il est nécessaire qu’un ministre canadien soit présent lors de la présentation des lettres de créance. C’est ce qui se fait dans la plupart des capitales européennes où il s’est rendu. Sensible au fait que le gouverneur général du Canada est encore à ce moment-là un Britannique, Measures fait valoir que la présence d’un ministre du Cabinet soulignerait « le caractère canadien d’une occasion au cours de laquelle le diplomate apporte une lettre de créance adressée, non pas au roi du Canada, mais au roi de Grande- Bretagne, d’Irlande et des dominions britanniques d’outre-mer ». Louis St-Laurent, nommé secrétaire d’État aux Affaires extérieures par Mackenzie King pour succéder à Measures, juge important, lui aussi, qu’un ministre du gouvernement soit présent à la cérémonie pour appuyer le gouverneur général.Note de bas de page 24

Dans la création de la nouvelle division, Measures est déterminé à ce que son bureau fasse bonne impression sur les diplomates en visite. Un diplomate nouvellement arrivé se forge une première impression de la fonction publique canadienne lors de sa rencontre avec le chef du Protocole. Measures insiste pour que son salon de réception soit « aisément accessible et bien meublé ». En outre, ce salon doit se trouver près des bureaux du ministre et du sous-secrétaire, que le diplomate doit aussi rencontrer.Note de bas de page 25 Insistant pour que l’on répare un mur dans son bureau, Measures souligne que c’est « la première pièce dans laquelle ces diplomates étrangers entreront dans un immeuble du gouvernement du Canada. Comme vous le savez, les premières impressions sont très importantes, et j’estime que le mur de cette pièce leur donnera une idée fausse des conditions dans lesquelles le Canada administre ses affaires. » Les bureaux du protocole qu’il a visités au cours de son voyage à l’étranger « sont logés dans de belles pièces, décorées avec goût », avec un mobilier de qualité et des oeuvres d’art. Il aurait voulu se procurer des toiles auprès de la Galerie nationale, mais il a craint que « le directeur regimbe s’il voit la pièce 101 dans son état actuel ».Note de bas de page 26

Measures s’inquiète aussi du niveau de dotation de la nouvelle division. Il se voyait comme « une sorte d’agent de terrain que ses fonctions obligent à s’éloigner fréquemment des activités courantes de la Division pour avoir des entretiens avec des chefs de missions diplomatiques, [et] organiser des événements d’hospitalité et y assister ». En son absence, il doit compter sur un second compétent, appuyé par un effectif adéquat. Confronté à la pénurie de personnel, Measures écrit dans une note datée de mai 1947 qu’il vit « dans la crainte quotidienne que la Division du protocole ne soit pas en mesure de s’acquitter convenablement de ses tâches actuelles et de se préparer pour ses responsabilités futures […] Nous faisons de notre mieux, mais j’appréhende l’omission ou l’exécution défaillante d’une tâche qui pourrait attirer à la Division ou au soussecrétaire des commentaires ou des critiques défavorables. »Note de bas de page 27

À la fin des années 1940, Measures et la Division du protocole sont bien établis. En fait, avec la publication, en 1947, de son guide à succès, Styles of Address (dans lequel toute une génération de jeunes diplomates ont puisé le bon usage pour toute occasion), Measures est à l’apogée de son influence.Note de bas de page 28 Son principal casse-tête demeure le partage flou des responsabilités entre le ministère des Affaires extérieures et le Secrétariat d’État.

Finalement, des problèmes sérieux surgissent en juillet 1950 au sujet des funérailles d’État de Mackenzie King, qui relèvent de la responsabilité du secrétaire d’État. Toutefois, comme aucun fonctionnaire de son ministère n’a la compétence et l’expérience voulues pour organiser ces funérailles, on demande à Measures d’interrompre ses vacances pour s’occuper de ces arrangements. Conséquemment, le sous-secrétaire d’État aux Affaires extérieures, Arnold Heeney, recommande que Measures et certaines de ses responsabilités soient transférés au ministère du Secrétaire d’État en vue de résoudre les difficultés continuelles que pose le partage des responsabilités. Cette mesure délesterait les Affaires extérieures d’une partie, mais non de la totalité, des fonctions liées au cérémonial et à l’hospitalité.Note de bas de page 29

Appuyée par le ministre Lester B. Pearson, la proposition est rapidement approuvée par le Cabinet et entre en vigueur en janvier 1951. Une nouvelle division, appelée Division spéciale, est créée au ministère du Secrétariat d’État. Celle-ci est désormais chargée officiellement de la préséance, des fonctions et des cérémonies d’État, des conférences et des réunions officielles du gouvernement. Ces activités relèveront dorénavant de la seule responsabilité du ministère du Secrétariat d’État, mais « sans porter atteinte » au rôle protocolaire des Affaires extérieures dans le domaine des relations internationales.

C’était, à l’évidence, un gage de guerres de territoires incessantes. Heeney écrit ce qui suit au sous-ministre du ministère du Secrétariat d’État : « Une liaison étroite et continue entre nos deux ministères sera nécessaire dans tout le domaine dont nous avons discuté.Note de bas de page 30 » Néanmoins, la décision du Cabinet avait établi un cadre institutionnel mieux défini et plus solide à l’égard des activités protocolaires du gouvernement, à l’intérieur et à l’extérieur du ministère des Affaires extérieures.

Un autre fonctionnaire d’expérience, H.F. Feaver, que ses collègues appelaient « Temp », un surnom remontant à l’époque de ses études secondaires, succède à Measures à titre de chef du Protocole. Avocat de formation, Feaver entre au Ministère en 1930. C’est l’un des premiers agents du service extérieur. Courtois et toujours bien mis, il avait la réputation d’avoir des relations, impression sans doute renforcée par son mariage à l’une des dames de compagnie de la princesse Juliana. Selon l’opinion de Keenleyside, Feaver a géré « l’épineux dossier » du protocole « avec une touche de génie ».Note de bas de page 31 Feaver est du même avis que Measures : comme la pratique diplomatique a évolué au fil des ans et qu’elle varie d’un pays à l’autre, il n’est pas nécessaire que le Canada suive l’exemple de qui que ce soit. Le protocole canadien doit plutôt « être élaboré de façon à exprimer, dans la mesure du possible, les caractéristiques canadiennes […] la simplicité et l’amabilité du peuple canadien. »Note de bas de page 32


W.H. Measures (à gauche) avec le prince Akihito, du Japon, à l’occasion de sa visite au Canada, en 1953.
(Source : Bibliothèque et Archives Canada, PA-148541)

Feaver aussi doit composer avec le partage vague des rôles entre les Affaires extérieures et le ministère du Secrétariat d’État. Il notera, en avril 1953, que « l’expérience de cet arrangement a mécontenté le sous-secrétaire [maintenant Dana Wilgress]. Il a donc confié le gros de cette responsabilité à la Division du protocole, laquelle n’a tout simplement pas un effectif suffisant pour assumer ce fardeau.Note de bas de page 33 » Le ministre Pearson partage ces préoccupations et, en août 1954, il propose de mettre sur pied un comité interministériel sur l’hospitalité gouvernementale, dont le travail serait coordonné par un secrétaire puisé parmi les collaborateurs de Feaver à la Division du protocole.Note de bas de page 34

En février 1955, un mémoire au Cabinet justifie la création de ce nouveau comité. Notant le manque de coordination en ce qui concerne les invitations aux visiteurs étrangers et aux membres de la famille royale, il est recommandé que le nouveau comité supervise et coordonne l’hospitalité, tout en surveillant de près les dépenses. Les Affaires extérieures se voient confier un rôle influent au sein de ce comité, puisque celui-ci relève de son ministre et est présidé par son chef du Protocole. De plus, le secrétaire du comité provient également du Ministère. Parmi les autres membres du comité, certains sont détachés du bureau du gouverneur général, du cabinet du premier ministre ou du Bureau du Conseil privé, ainsi que du ministère du Secrétariat d’État.Note de bas de page 35

Un demi-siècle après sa création, le ministère des Affaires extérieures du Canada est enfin outillé pour assumer pleinement les fonctions protocolaires de la nation. Même si la situation n’est pas encore parfaite. Des querelles au sujet du champ de compétence de chacun continuent d’empoisonner les relations entre le ministère du Secrétariat d’État et le ministère des Affaires extérieures. La pénurie de personnel est également un problème fréquent. À une occasion, le chef du Protocole est même allé jusqu’à se plaindre que sa division avait été réduite à l’état d’« atelier de misère? ».Note de bas de page 36

Tout de même, en 1955 l’infrastructure fondamentale et essentielle requise pour assumer les obligations protocolaires du Canada est maintenant en place. Les Affaires extérieures ont alors un bureau du protocole fonctionnel; il existe un partage des tâches agréé avec le ministère du Secrétariat d’État, et on dispose d’un mécanisme interministériel chargé de résoudre les conflits et de coordonner les activités. Il est prêt, pour reprendre les propos d’un futur sous-secrétaire, Marcel Cadieux, à assumer « les habitudes d’hospitalité et d’amabilité qui sont caractéristiques d’un pays neuf? ».Note de bas de page 37

Notes de bas de page

Note de bas de page 1

O.D. Skelton à Vincent Massey, 23 mai 1927, cité par Norman Hillmer dans l’ébauche de manuscrit de sa biographie de O.D. Skelton, p. 136-137. Nous sommes reconnaissants au professeur Hillmer d’avoir porté cela à notre attention.

Retour à la référence de la note de bas de page 1

Note de bas de page 2

John Hilliker, Le Ministère des Affaires extérieures du Canada, 1909-1946, Québec, Presses de l’Université Laval, 1990, p. 9.

Retour à la référence de la note de bas de page 2

Note de bas de page 3

Kenneth P. Kirkwood, « History of the Department of External Affairs » (manuscrit non publié), vol. 2, p. 295. Ce manuscrit est conservé à la bibliothèque du Ministère.

Retour à la référence de la note de bas de page 3

Note de bas de page 4

Ibid., p. 293.

Retour à la référence de la note de bas de page 4

Note de bas de page 5

Maurice Pope (éd.), Public Servant: The Memoirs of Sir Joseph Pope, Toronto, Presses de l’Université de Toronto, 1960, p. 285.

Retour à la référence de la note de bas de page 5

Note de bas de page 6

Hilliker, John. Le ministère des Affaires extérieures du Canada, Volume I: Les années de formation, 1909-1946. Québec: Les Presses de l’Université Laval, 1990. p. 73.

Retour à la référence de la note de bas de page 6

Note de bas de page 7

Ibid., p. 22.

Retour à la référence de la note de bas de page 7

Note de bas de page 8

Joseph Pope, « Confidential Memorandum for the Prime Minister, touching the administration of the Department of External Affaires », 13 septembre 1912, archives du ministère des Affaires extérieures [A.M.A.E.], vol. 1125, dossier 1912-666, Bibliothèque et Archives Canada [BAC].

Retour à la référence de la note de bas de page 8

Note de bas de page 9

Hilliker, Le Ministère des Affaires extérieures du Canada, p. 101.

Retour à la référence de la note de bas de page 9

Note de bas de page 10

Kirkwood, « History of the Department », vol. 4, p. 925.

Retour à la référence de la note de bas de page 10

Note de bas de page 11

W.L.M. King à W.H. Measures, le 7 novembre 1930, Fonds Measures, vol. 3, dossier : « Mackenzie King », BAC.

Retour à la référence de la note de bas de page 11

Note de bas de page 12

« Arrival of Foreign Ministers: Practice at Ottawa », 25 septembre 1934, et « Procedure of Appointment of Canadian Ministers Plenipotentiary », Fonds Measures, vol. 1, dossier : « Credentials (General) », BAC; « Memorandum », 4 juillet 1933, ibid., vol. 2, dossier : « Flag »; O.D. Skelton à W.L.M. King, 16 juin 1936, Fonds W.L.M. King, microfilm C-2721, 140836, et W.H. Measures à W.L.M. King, 23 novembre 1936, ibid., 140837-8, BAC. La note sur les drapeaux recommandait que l’on fasse flotter l’Union Jack au pays et le Red Ensign à l’étranger, ce qui aurait horrifié Pope.

Retour à la référence de la note de bas de page 12

Note de bas de page 13

Kirkwood, « History of the Department », vol. 4, p. 925; Hilliker, [s.d.], p. 164-5, p. 231-4; H.L. Keenleyside, Memoirs of Hugh L. Keenleyside, volume 1 : Hammer the Golden Day, Toronto, McClelland and Stewart, 1981, p. 484-486.

Retour à la référence de la note de bas de page 13

Note de bas de page 14

L’observateur était Lester B. Pearson. Hilliker, Le Ministère des Affaires extérieures du Canada, p. 242.

Retour à la référence de la note de bas de page 14

Note de bas de page 15

H.L. Keenleyside, « Memorandum for Members of the Staff », 2 août 1941, A.M.A.E., vol. 2814, dossier 1086-40, BAC.

Retour à la référence de la note de bas de page 15

Note de bas de page 16

« Diplomatic and Commercial Division », 9 septembre 1942, A.M.A.E., vol. 2814, dossier 1086-40, BAC.

Retour à la référence de la note de bas de page 16

Note de bas de page 17

Keenleyside, Memoirs, p. 448.

Retour à la référence de la note de bas de page 17

Note de bas de page 18

Hilliker, Le Ministère des Affaires extérieures du Canada, p. 323-4.

Retour à la référence de la note de bas de page 18

Note de bas de page 19

H.H. Wrong, « Divisional Organization », 2 octobre 1946, A.M.A.E., vol. 3559, dossier 1086-40, BAC. Beaudry est retourné au travail brièvement, mais il a pris sa retraite pour des raisons de santé en avril 1948.

Retour à la référence de la note de bas de page 19

Note de bas de page 20

« Memorandum re Reorganization of the Diplomatic Division », [s.d.], A.M.A.E., vol. 679, dossier 136-I, BAC.

Retour à la référence de la note de bas de page 20

Note de bas de page 21

Dépêche circulaire B.2, 9 janvier 1947, pièce jointe, « Department of External Affairs Organization », A.M.A.E., vol. 3559, dossier 1086-40, BAC.

Retour à la référence de la note de bas de page 21

Note de bas de page 22

W.H. Measures, « Memorandum for Mr. Norman Robertson ».

Retour à la référence de la note de bas de page 22

Note de bas de page 23

Novembre 1946, A.M.A.E., vol. 679, dossier 136-I, BAC.W.H. Measures, « Modern European Protocol » et « Visits of Chef du Protocole on the Continent », [s.d.], Fonds Measures, vol. 7, BAC; Laurent Beaudry, « Memorandum for the Secretary of State for External Affairs », 5 janvier 1948, A.M.A.E., vol. 6230, dossier 7753-40, BAC.

Retour à la référence de la note de bas de page 23

Note de bas de page 24

W.H. Measures, « Memorandum for the Under Secretary of State for External Affairs », 15 juillet 1948, A.M.A.E., vol. 6230, dossier 7753, BAC.

Retour à la référence de la note de bas de page 24

Note de bas de page 25

W.H. Measures, « Protocol Division: Space and Equipment », s.d., A.M.A.E., vol. 679, dossier 136-I, BAC.

Retour à la référence de la note de bas de page 25

Note de bas de page 26

W.H. Measures à W.L. Smith, surintendant des édifices publics, 13 novembre 1947, A.M.A.E., vol. 679, dossier 136-I, BAC.

Retour à la référence de la note de bas de page 26

Note de bas de page 27

W.H. Measures à T.W.L. MacDermot, chef de la Division du personnel, 30 mai 1947, A.M.A.E., vol. 679, dossier 136-I, BAC.

Retour à la référence de la note de bas de page 27

Note de bas de page 28

Howard Measures, Styles of Address: A Manual of Usage in Writing and in Speech, New York, Thomas Y. Crowell Company, 1947.

Retour à la référence de la note de bas de page 28

Note de bas de page 29

A.D.P. Heeney à H.O. Moran, sous-secrétaire adjoint, 26 juillet 1950, A.M.A.E., vol. 679, dossier 136-I, BAC.

Retour à la référence de la note de bas de page 29

Note de bas de page 30

A.D.P. Heeney à Joseph C. Stein, sous-secrétaire d’État, 8 février 1951, procès-verbal de Stein, Fonds Measures, vol. 6, dossier : « State », BAC.

Retour à la référence de la note de bas de page 30

Note de bas de page 31

Keenleyside, Memoirs, p. 465.

Retour à la référence de la note de bas de page 31

Note de bas de page 32

H.F. Feaver, « Notes for Heads of Divisions Meeting », 29 janvier 1951, A.M.A.E., vol. 6186, dossier 1955-F-40, BAC.

Retour à la référence de la note de bas de page 32

Note de bas de page 33

H.F. Feaver, « Memorandum for Mr. Gill », 2 avril 1953, A.M.A.E., vol. 6292, dossier 11336-3-40, BAC.

Retour à la référence de la note de bas de page 33

Note de bas de page 34

H.F. Feaver au personnel de la Division, 26 août 1954, A.M.A.E., vol. 6292, dossier 11336-3-40, BAC.

Retour à la référence de la note de bas de page 34

Note de bas de page 35

Secrétaire d’État aux Affaires extérieures, « Memorandum to Cabinet », 21 février 1955, Fonds Measures, vol. 6, dossier : « State », BAC.

Retour à la référence de la note de bas de page 35

Note de bas de page 36

E.D. McGreer au chef de la Division du personnel, 23 juillet 1956, A.M.A.E., vol. 6292, dossier 11336-3-40, BAC.

Retour à la référence de la note de bas de page 36

Note de bas de page 37

E.D. McGreer au chef de la Division du personnel, 23 juillet 1956, A.M.A.E., vol. 6292, dossier 11336-3-40, BAC.

Retour à la référence de la note de bas de page 37