Indépendance et pérennité des médias d’information

Mira Milosevic, Forum mondial pour le développement des médias

Avis : Les vues et les positions exprimées dans le présent rapport n’engagent que les auteurs et ne représentent pas nécessairement celles du ministère des Affaires étrangères, du Commerce et du Développement ou du gouvernement du Canada. Ce document est la traduction de la version originale anglaise.

Résumé

En deux décennies à peine, les changements qui sont survenus dans l’environnement politique, technologique, social et commercial ont mis en danger la pérennité et, par conséquent, l’indépendance du journalisme et des médias d’information à l’échelle mondiale. Comme cette crise est amplifiée par la pandémie de COVID-19, les prochaines années seront décisives pour l’avenir du journalisme.

Les recettes publicitaires, un des piliers de la stabilité financière de nombreuses salles de presse, disparaissent rapidement. Les utilisateurs accèdent de plus en plus aux nouvelles depuis leur téléphone ou leur appareil mobile. Les incitatifs et le modèle d’économies d’échelle qui sont l’apanage des plateformes numériques pénalisent la qualité de l’information et du journalisme.

Bien qu’ils constituent encore une part essentielle des sources de financement, les revenus tirés de la diffusion numérique ne combleront pas les manques à gagner laissés par le déclin de la publicité. Les subventions et les mécanismes de soutien actuels ne sont pas considérés comme étant suffisants pour pallier la défaillance du marché et la pénurie de journalisme local, ni pour garantir que le journalisme demeure un bien public. Ces tendances sont les plus prononcées dans les endroits les moins développés du monde et dans les contextes pauvres en ressources. À l’heure actuelle, il n’existe aucun mécanisme de marché solidement établi pour convertir la valeur sociale du journalisme professionnel et responsable en un rendement monétaire équivalent pour les médias d’information.Note de bas de page 1

En l’absence de nouveaux financements publics, d’une réglementation des marchés numériques et de systèmes internationaux de soutien pour les médias à but non lucratif, le journalisme professionnel indépendant court le risque de devenir un luxe inabordable, plutôt qu’un bien public universel.

Introduction

La démocratie et les libertés fondamentales se dégradent à l’échelle mondialeNote de bas de page 2. Plus de 90 % de la population mondiale vit dans des pays où la liberté des médias a atteint un niveau considéré comme problématique, inquiétant ou très graveNote de bas de page 3. Les systèmes qui soutiennent la production professionnelle de nouvelles et d’information fiable font face à des défis, même dans les démocraties les plus avancées. La prochaine décennie sera décisive pour l’avenir du journalisme, étant donné que la pandémie amplifie les crises qui se conjuguent, notamment l’effondrement du modèle économique journalistiqueNote de bas de page 4.

Entre 2009 et aujourd’hui, la fermeture de près de 200 stations de radio au Venezuela a créé de vastes zones dépourvues de nouvelles localeNote de bas de page 5. Au Brésil, plus de 30 millions de personnes vivent dans un « désert médiatique », c’est-à-dire des municipalités qui n'ont pas d’organe médiatiqueNote de bas de page 6 . Au moins un tiers des emplois de journalistes au Canada ont disparu depuis 2010Note de bas de page 7, tandis que les États-Unis ont perdu 2 100 journaux en 15 ansNote de bas de page 8. La pandémieNote de bas de page 9 et ses répercussions économiques mondialesNote de bas de page 10 ont considérablement accéléré cette tendanceNote de bas de page 11.

Une dégradation de la liberté et de l’indépendance de la presse due à la défaillance du marché

Effondrement des recettes publicitaires : Depuis 2008, les recettes publicitaires des journaux sont en chute libre dans le monde entier. Elles ont dégringolé de 103 à 49 milliardsNote de bas de page 12 de dollars en 2019Note de bas de page 13. En raison de la COVID‑19, ce montant devrait encore chuter de 25 % en 2020.Note de bas de page 14 Même s’il est prévu que l’ensemble du marché de la publicité en ligne continuera sa croissance à un taux annuel composé d’environ 20 %Note de bas de page 15, les recettes publicitaires numériques échappent largement aux éditeurs de presseNote de bas de page 16.

Cette dissociation entre la publicité et le contenu journalistique est le résultat de deux tendances à long terme. Premièrement, en profitant de la forte concentration du marché, les grandes plateformes et les intermédiaires ont capté le marché de la publicité numériqueNote de bas de page 17 et d’autres secteurs d’activité numériques essentielsNote de bas de page 18, et ils ont compromis la diversité et la qualité du marché de notre écosystème d’informationNote de bas de page 19. Deuxièmement, les entreprises spécialisées en technologies publicitaires permettent aux annonceurs d’empêcher que leurs publicitésNote de bas de page 20 apparaissent à proximité de toute information que ceux-ci considèrent comme controverséeNote de bas de page 21, y compris de contenus journalistiques ou de nouvellesNote de bas de page 22.

Changements profonds dans la diffusion et la consommation de nouvelles : Les utilisateurs accèdent de plus en plus aux nouvelles depuis leur appareil mobileNote de bas de page 23, les médias sociaux et les plateformes de messagerieNote de bas de page 24. Ils considèrent que les médias sociaux sont moins crédibles, objectifs et exacts que d’autres grandes plateformes médiatiques. Toutefois, en raison de la disponibilité et de l’accessibilité de l’information, ainsi que du système actuel d’incitatifs et de recommandations, le modèle d’économies d’échelle adopté par les plateformes est plutôt pénalisant pour la qualité du contenu.

Concentration de la propriété et captation des médias : Une poignée d’individus et d’organisations contrôlent des parts de plus en plus importantes de la production, de la diffusion, de la collecte de données et des chaînes publicitaires des médias d’informationNote de bas de page 25. La recherche démontre que les journaux et les médias locaux figurent parmi ceux qui sont les plus vulnérables. L’une des principales menaces qui pèsent sur l’indépendance éditoriale dans un nombre croissant de pays partout dans le monde est la captation des médiasNote de bas de page 26 — une forme de contrôle qui résulte de la collusion entre des gouvernements et de puissants groupes d’intérêtsNote de bas de page 27.

Quelles sont les possibilités pour combler les lacunes du financement du journalisme?

Marchés numériques pour les nouvelles : S’il est vrai qu’il serait facile de rejeter la publicité numérique et de décréter qu’elle n’est pas pertinente dans le portefeuille des recettes du journalisme et des médias d’informationNote de bas de page 28, l’avenir de l’ensemble de notre système d’information est intrinsèquement lié aux marchés numériques et à la manière dont l’Internet est régi. En AustralieNote de bas de page 29, en EuropeNote de bas de page 30 et aux États-UnisNote de bas de page 31, les autorités ouvrent la voie à de futures réglementationsNote de bas de page 32.

Du côté des consommateurs, la demande de nouvelles crédibles a fortement augmenté à cause de la pandémie, et elle s’est accompagnée d’une croissance considérable de l’auditoire des journaux télévisés et des sources d’information en ligneNote de bas de page 33. Les éditeurs de presse établissent des relations durables avec des lecteurs prêts à payer pour obtenir du contenu en ligne sous la forme d’abonnements, d’adhésionsNote de bas de page 34, d’accès à des articles payants, de dons ou de micropaiementsNote de bas de page 35.

Cependant, même dans les pays où les niveaux de paiement sont élevés, le journalisme numérique demeure aux prises avec une dynamique qui ne laisse guère que des miettes aux salles de presseNote de bas de page 36. Bien qu’ils constituent encore une part essentielle des sources de financement, les revenus de la diffusion numérique, estimés à seulement 5 milliards de dollars en 2019Note de bas de page 37, ne combleront pas le manque à gagner global laissé par le déclin de la publicitéNote de bas de page 38. De plus, la dépendance quasi exclusive aux abonnements et aux adhésions soulève la question de savoir si tous les segments de la société auront accès à un journalisme indépendant et à une information fiable.

Financement public, subventions et subventions croisées : Dans le passé, des subventions et différents modèles d’aides publiques ont été utilisés en Europe et dans d’autres régionsNote de bas de page 39, principalement pour maintenir la diversité des médiasNote de bas de page 40, le journalisme localNote de bas de page 41 et la concurrence.

Les subventions et les mécanismes de soutien actuels ne suffisent ni à pallier la pénurie de journalisme local et la défaillance du marché, ni à garantir que le journalisme demeure un bien public. Le rapport Cairncross Review au Royaume-Uni a demandé des subventions directes et indirectes, des allégements fiscaux et d’autres formes d’incitatifs financiersNote de bas de page 42.

Les médias de service publicNote de bas de page 43 sont une forme de médias qui bénéficie encore d’un financement public solide. Ce modèle fait de plus en plus l’objet d’attaquesNote de bas de page 44 et a malheureusement connu moins de succès dans d’autres régionsNote de bas de page 45. Le problème demeure que, dans de nombreux pays, les gouvernements se servent de leur influence budgétaire pour pratiquer la captation des médiasNote de bas de page 46.

Philanthropie et soutien des donateurs : Dans les démocraties en développement, les régions qui sortent d’un conflit ou celles qui sont en proie à la captation des médias, le soutien au journalisme et aux médias indépendants est un élément incontournable du développement international depuis la chute de l’Union soviétique. Aujourd’hui, l’aide publique au développement (APD) qui finance le développement des médias représente environ 500 millions de dollars américains par anNote de bas de page 47. Dans les marchés les plus développés, la philanthropie joue un rôle de plus en plus vital dans le soutien à l’information à but non lucratif. Entre 2010 et 2015, plus de 32 000 subventions totalisant 1,8 milliard de dollars américains ont été accordées à des organismes de journalisme à but non lucratifNote de bas de page 48.

Une combinaison de recettes commerciales, de contributions des utilisateurs et de financement de donateurs est rapidement en train de devenir le nouveau modèle commercial hybrideNote de bas de page 49 du secteur du journalisme indépendant et à but non lucratifNote de bas de page 50.

Le besoin urgent de combler le manque de financement du journalisme est décrit dans une étude de faisabilité pour le Fonds international pour les médias d’intérêt publicNote de bas de page 51. De nombreuses autres initiativesNote de bas de page 52 cherchent des moyens de susciter des changements systémiques Note de bas de page 53 et des financements à grande échelleNote de bas de page 54, d’éliminer les obstacles qui entravent une collaboration efficaceNote de bas de page 55 et le partage des connaissancesNote de bas de page 56, ainsi que de créer des systèmes évolutifsNote de bas de page 57 pour soutenir les organisations de presse à but non lucratifNote de bas de page 58.

Recommandations

En l’absence de nouveaux financements publics, d’une réglementation des marchés numériques et de systèmes internationaux de soutien pour les médias à but non lucratif, le journalisme professionnel indépendant court le risque de devenir un luxe inabordable plutôt qu’un bien public universel.

Les communautés liées à la liberté et au développement des médias se sont jointes aux organisations journalistiques et médiatiques pour exhorter, entre autres, la communauté internationaleNote de bas de page 59, le gouvernement des États-UnisNote de bas de page 60 et les États membres de l’Union européenneNote de bas de page 61 à adopter des politiques et des budgets ambitieux qui correspondent à l’urgence et à l’ampleur de la crise. Parmi les recommandations figurent :

  • Positionner fermement le soutien au secteur dans le cadre de l’aide générale au développement international et de l’appui à la gouvernance, et élargir à plus grande échelle le financement pour le journalisme et les médias, surtout dans les pays à revenu faible et moyenNote de bas de page 62.
  • Créer des mécanismes pour soutenir le journalisme d’intérêt public local (surtout dans les « déserts médiatiques » et les zones où le public est mal desservi), la responsabilisation et le journalisme d’enquête, ainsi que l’innovation liée aux nouveaux modèles commerciaux hybrides. Le renforcement du soutien institutionnel et du soutien de base, le développement des capacités et les financements flexibles à long termeNote de bas de page 63 sont nécessaires.
  • Pallier la défaillance du marché numérique et la disparité de réglementation entre les plateformes numériques et les entreprises de médias fortement réglementées par des actions positives en faveur de la visibilité du contenu journalistique, de la diversité et de la pluralité des médiasNote de bas de page 64.
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