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La Slovénie et le Canada : bâtir des démocraties prospères

Discours liminaire présenté à l’Université de Ljubljana
Le 20 mars 2018

Stéphane Dion
Ambassadeur du Canada en Allemagne

Envoyé spécial auprès de l’Union européenne et de l’Europe

Bonjour, good afternoon, dober večer,

Je remercie monsieur Janez Stare pour ses remarques liminaires et de m’offrir cette occasion de prendre la parole devant vous tous. Je souhaite également remercier monsieur Mitja Durnik d’avoir organisé le rassemblement d’aujourd’hui.

En tant qu’envoyé spécial du premier ministre Justin Trudeau auprès de l’Union européenne et de l’Europe, et en présence de notre éminente ambassadrice en Slovénie, Son Excellence Isabelle Poupart, je suis honoré d’être ici en compagnie des membres de la plus ancienne et de la plus grande université de Slovénie :

La Slovénie et le Canada : bâtir des démocraties prospères. Je suis impatient de discuter de ce thème avec vous aujourd’hui. Jeunes Slovènes, ce que vos parents ont accompli est exceptionnel : ils ont bâti une démocratie. Et ils ont fait du bon travail, surtout si l’on compare cela avec ce qui se passe chez certains de vos voisins – je reviendrai sur ce point. Vous devez maintenant prendre le relais et continuer à améliorer cette démocratie. Vous devez aussi aider les jeunes dans d’autres pays qui luttent pour bâtir ou préserver leur propre démocratie dans des contextes peut-être plus difficiles que le vôtre, comme vos voisins des Balkans. Pensez aussi à la Tunisie, peut‑être le seul pays du Printemps arabe qui peut encore être considéré comme une démocratie.

Pour ceux et celles ici présents qui, comme moi, ne sont pas slovènes, je crois que nous avons beaucoup à gagner et beaucoup à apprendre en travaillant avec nos amis slovènes dans leur quête d’une démocratie toujours meilleure. Le succès commun de nos efforts en vue de renforcer nos démocraties respectives est de plus en plus crucial, non seulement pour nos pays, mais pour tous les pays du monde que nos démarches pourraient inspirer. Mon discours aujourd’hui tournera principalement autour de ce point.

Aujourd’hui, les démocraties libérales subissent beaucoup de pressions. Les principes de l’intégrité électorale, de la liberté de la presse, de l’état de droit et du respect des droits fondamentaux connaissent un recul dans le monde. Selon la Freedom House, en 2017, les niveaux moyens de droits politiques et de libertés civiles ont baissé pour la douzième année consécutive. L’indice de démocratie de The Economist pour 2017 note des érosions similaires pour ce qui est de la liberté, de la tolérance et de la confiance démocratique qui touchent toutes les régions du monde. L’indice d’état de droit du World Justice Project pour 2017-2018 révèle le même recul démocratique,

particulièrement en ce qui concerne le respect des droits fondamentaux, l’indépendance et l’efficacité du système judiciaire, les limites des pouvoirs gouvernementaux et la lutte contre la corruption. 1

Dans certains pays, la démocratie libérale a été éviscérée, et même dans les démocraties libérales fortes, la montée du populisme xénophobe menace la libre circulation des personnes, des biens et des services, la tolérance sociale, politique et religieuse et les droits individuels et des minorités . 2.

Nous nous demandons maintenant jusqu’où la démocratie peut reculer, mais surtout, nous nous demandons si nous pouvons arrêter son resac. Nous ferions une terrible erreur si nous nous laissions aller au découragement. En tant que démocrates, nous devons garder notre détermination et notre optimisme. Je suis d’accord avec l’argument central du plus récent ouvrage de Condoleeza Rice : Democracy, Stories from the Long Road to Freedom. 3. Elle soutient que nous ne devrions pas nous attendre à ce que la marche vers la démocratie soit linéaire. Oui, nous verrons des reculs, et même des régressions, mais nous ne devons pas perdre de vue notre but ultime, ou oublier d’où nous venons.

Quand j’étais moi-même étudiant, au début des années 1970, les démocraties ne semblaient pas du tout avoir un avenir prometteur. En Amérique latine, en Afrique, en Asie, en Europe orientale, et même dans une partie de l’Europe méditerranéenne, les pays étaient sous le joug de régimes autoritaires ou totalitaires. En France et en Italie, par exemple, environ un quart des électeurs appuyaient des partis ouvertement hostiles à la démocratie pluraliste. De telles idées se sont insinuées dans les milieux ouvriers et les campus universitaires dans toutes les démocraties occidentales. La démocratie américaine, pour sa part, était discréditée par les conséquences de la guerre au Vietnam et de la crise du Watergate.

Dans les années qui ont suivi, le monde a connu un des phénomènes les plus positifs de toute son histoire : une grande vague démocratique a balayé tous les continents. Mais cet heureux phénomène n’était en rien inévitable, en ce qu’il ne résultait pas d’un déterminisme historique. Au contraire, il a été amené par des gens courageux qui ont fait des choix courageux.

Et aujourd’hui, sachant que rien n’est inévitable, nous ne devons pas tenir pour acquis les progrès que nous avons faits. Nous devons prendre des mesures énergiques pour ancrer davantage la démocratie et les valeurs universelles sur lesquelles elle repose.

Un des problèmes auxquels nous sommes confrontés est que certaines forces politiques dans de nombreux pays perçoivent la démocratie et les droits de la personne comme des concepts de pays étrangers ou occidentaux imposés aux nations par des élites cosmopolites et arrogantes. Il y a aussi des dirigeants élus habiles qui stimulent les discours nationalistes pour renforcer leur emprise sur leur peuple et augmenter leur capacité à affaiblir les institutions libérales, celles-là mêmes qui sont chargées de surveiller leurs actions : un parlement pluraliste, un pouvoir judiciaire indépendant, une commission électorale indépendante, des autorités régionales ou locales autonomes, une fonction publique politiquement neutre, une presse libre, des institutions académiques indépendantes, des syndicats, des groupes patronaux et d’autres organisations civiles. La démocratie et ses piliers se détériorent sous le poids du nationalisme : l’état de droit, les libertés fondamentales d’expression, d’association et de religion, des élections réellement libres, équitables, ouvertes et compétitives, des occasions pour les citoyens de participer davantage et non uniquement lors des élections, la transparence et la responsabilisation des gouvernements, une économie de marché exempte de corruption, et une culture démocratique de tolérance, de civilité et de non-violence.

Ce problème est difficile à gérer, car le nationalisme est une idéologie puissante. En fait, nos interventions dans ce domaine peuvent, par inadvertance, donner à ces politiciens habiles le prétexte dont ils ont besoin pour alimenter une réaction nationaliste contre des critères démocratiques qui pourraient remettre en question leur pouvoir. Il n’y a pas de solution magique. Permettez-moi tout de même de vous proposer deux démarches qui pourraient être utiles.

Premièrement, nous devrions toujours faire preuve de modestie et reconnaître nos propres lacunes. Prenons comme exemple mon pays, le Canada. Nous pouvons être perçus comme un pays jeune, mais nous sommes en fait l’une des plus vieilles démocraties, et nous avons l’une des plus vieilles constitutions. Notre pays possède l’une des plus longues expériences de gouvernement responsable, de diversité et d’immigration. Nous nous trouvons dans une situation avantageuse. Il est vrai que nous avons moins de défis à relever que les pays qui appliquent la démocratie depuis les années 1990 et qui ont une expérience limitée de l’immigration. Mais la démocratie canadienne est loin d’être parfaite, et notre gouvernement reconnaît que nous avons encore beaucoup de choses à améliorer et beaucoup à apprendre des autres.

Lorsque le premier ministre Trudeau a parlé devant l’Assemblée générale des Nations Unies l’automne dernier, il a affirmé que le Canada déploierait beaucoup plus d’efforts pour inclure les peuples autochtones dans la démocratie canadienne. Il a fait ce que tous les dirigeants démocratiques doivent faire : reconnaître qu’aucun pays n’est parfait et que la démocratie est toujours à améliorer.

Ma deuxième suggestion est que nous ne faisions pas que critiquer et dénoncer les abus de l’autoritarisme. Nous devons aussi applaudir et soutenir les pays qui réalisent des progrès, même s’ils ne sont pas parfaits. Nous devons manifester notre appui aux pays et aux dirigeants qui font des choix courageux dans des circonstances difficiles – cela me ramène à la Slovénie.

Votre pays est l’une des démocraties les plus solides nées de l’effondrement du communisme. Selon l’indice de démocratie, vous vous classez au 36e rang sur 167 pays, et vous n’êtes surpassé que par deux autres démocraties récentes : l’Estonie, au 30e rang, et la République tchèque, au 34e rang. Il convient de souligner que l’indice du populisme autoritaire pour 2017 classe la Slovénie parmi les pays où le soutien aux partis populistes est le plus faible. 4.

Au Canada, en Slovénie et ailleurs, la démocratie sera toujours un projet en développement. La lutte contre la corruption est un facteur important pour maintenir la confiance des populations dans la démocratie. En 2017, l’indice annuel de perception de la corruption de Transparency International classait la Slovénie au 34e rang sur 180 pays, une amélioration par rapport à ses classements en 2014 et en 2015. 5. Comme vous le savez, le Conseil de l’Europe vient de publier un rapport d’évaluation contenant de nombreuses recommandations pour renforcer la lutte contre la corruption en Slovénie, dans le but de réduire « l’écart important entre la législation et les pratiques » 6.

Une leçon que nous pouvons tirer de l’histoire récente de la Slovénie est l’importance de faire preuve de réalisme dans nos attentes envers la démocratie. La démocratie n’est pas la solution automatique et facile à tous les problèmes. Pour reprendre les mots de Churchill : la démocratie est la pire forme de gouvernement... à l’exclusion de toutes les autres. Quand elle est devenue une démocratie, la Slovénie a connu une forte croissance économique pendant de nombreuses années. Puis, tout à coup, vers la fin des années 2000, elle a été sévèrement touchée par la crise de la zone euro. Il a fallu des années pour que l’économie slovène se rétablisse. Pendant de telles périodes de bouleversements difficiles, les sociétés démocratiques peuvent être vulnérables au charisme d’une personnalité forte dont la détermination promet de surmonter toutes les difficultés et de tout simplifier, à un mouvement nationaliste xénophobe qui jettera le blâme sur les étrangers et l’Union européenne, ou à un parti populiste de gauche qui stigmatisera toutes les élites et l’Union européenne. Mais à ce jour, la démocratie slovène a résisté à toutes ces tentations et connaît aujourd’hui une croissance économique que lui envient d’autres pays.

La Slovénie a une autre leçon à nous apprendre. Non seulement son économie est en croissance, mais sa croissance est relativement équitable. Dans un récent rapport sur la Slovénie, la Commission européenne souligne que non seulement la Slovénie travaille à une croissance équilibrée, que son marché du travail et son secteur bancaire prennent de la vigueur et que sa dette publique diminue, mais aussi que les inégalités dans les revenus continuent de diminuer et restent parmi les plus faibles des pays de l’Union européenne. 7, ce qui représente un grand atout pour la démocratie slovène. Un des principaux moteurs de la réaction populiste est l’effet de polarisation des disparités économiques croissantes et le sentiment d’injustice qui accompagne l’augmentation des inégalités et la faible mobilité sociale. Les populations sont plus susceptibles de perdre confiance dans le système si elles ont le sentiment qu’il est au service des 1 % ou 0,1 % les plus riches.

Toute la démocratie slovène profite du fait qu’elle se classe relativement bien pour ce qui est des indicateurs du tableau de bord social qui sous-tend le socle européen des droits sociaux. Il ne faut pas oublier toutefois qu’on ne doit rien tenir pour acquis.

Le rapport de l’Union européenne précise que, bien que le risque de pauvreté et d’exclusion sociale ait diminué au cours des dernières années, la pauvreté des personnes âgées demeure une constante. La Commission européenne met en garde contre les importants problèmes à long terme liés au vieillissement rapide de la population slovène, puisque la Slovénie est l’un des pays d’Europe les plus touchés par cette problématique qui aura notamment une incidence sur la main-d’œuvre, en plus d’exercer des pressions financières sur les régimes publics de pension et de soins de santé. 

Un autre fardeau croissant pour votre économie est l’effet négatif du changement climatique sur votre magnifique environnement naturel. Selon l’Agence slovène pour l’environnement, la température de l’air en Slovénie a augmenté de 2 degrés Celsius au cours des 50 dernières années, ce qui a entraîné des vagues de chaleur et des fortes pluies plus fréquentes 8.

Ces défis sont internationaux : le Canada n’est pas non plus à l’abri des tendances populistes et xénophobes. Nous avons nous aussi une population vieillissante ainsi qu’un environnement naturel et une économie touchés par le changement climatique. Nous devons unir nos forces pour faire face à ces défis et les surmonter. Un des outils essentiels dont nous disposons pour renforcer nos liens est l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne, et son pendant politique, l’Accord de partenariat stratégique entre l’Union européenne et le Canada. Ces nouveaux accords nous offrent une occasion de développer nos liens économiques, sociaux, culturels et scientifiques pour apprendre l’un de l’autre, d’échanger nos pratiques exemplaires et nos technologies dédiées à l’amélioration de nos systèmes de santé, de développer notre capacité à répondre aux besoins sociaux de nos jeunes et de nos populations vieillissantes, y compris en élaborant des politiques d’immigration qui feront partie de la solution, et de protéger notre environnement et de réduire nos émissions de gaz à effet de serre.

La Slovénie et le Canada peuvent apprendre l’un de l’autre pour lutter contre la corruption, protéger l’intégrité du système électoral, assurer le respect de l’indépendance du pouvoir judiciaire, promouvoir l’égalité des sexes et les droits civils des citoyens et bâtir des économies inclusives, équitables et durables.

Nous devons renforcer nos relations bilatérales, mais aussi notre capacité à nous donner un appui mutuel partout dans le monde. Nous devons fournir une aide plus efficace aux pays ravagés par la guerre et la misère. À cet égard, le Canada a récemment adopté une politique d’aide internationale féministe, parce qu’il est prouvé que soutenir les femmes et les filles est un puissant levier de développement et de démocratisation.

Le monde traverse une période difficile où les démocraties sont menacées par une vague d’autoritarisme, de populisme, d’isolationnisme et de xénophobie. Pour contrer cette menace, nous devons promouvoir avec encore plus de conviction les valeurs universelles et les objectifs que nos deux nations partagent : la démocratie, les droits de la personne, la liberté, la justice, l’égalité des sexes, la durabilité environnementale et le commerce progressiste. La Slovénie et le Canada peuvent travailler ensemble pour renforcer leurs relations économiques, culturelles et scientifiques et ainsi progresser, de façon réaliste, étape par étape, côte à côte, vers la démocratie et la prospérité pour tous. Ensemble, nous pouvons rendre nos sociétés plus inclusives, moins vulnérables aux dérives populistes et mieux équipées pour camper la justice, l’harmonie, la sécurité et les droits universels sur de solides démocraties libérales.


Notes de bas de page

1 Munich Security Conference, Munich Security Report 2018: To the Brink – and Back?, février 2018, http://www.google.ca/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=3&cad=rja&uact=8&ved=0ahUKEwjfhZa0kLnZAhUPylMKHRf4BX0QFgg4MAI&url=http%3A%2F%2Freport.securityconference.de%2F&usg=AOvVaw1kVF3qxid9Zot3rHGsijuq, p. 6; World Justice Project, 2017-2018 WJP Rule of Law Index: Global Press Release, 31 janvier 2018, https://worldjusticeproject.org/news/2017-2018-wjp-rule-law-index-global-press-release; The Economist Intelligence Unit, Democracy Index 2017: Free speech under attack, The Economist Intelligence Unit Limited, 2018, http://pages.eiu.com/rs/753-RIQ-438/images/Democracy_Index_2017.pdf.

2 Larry Diamond, The Liberal Democratic Order in Crisis, The American Interest, 26 février 2018, https://www.the-american-interest.com/2018/02/16/liberal-democratic-order-crisis/.

3 Condoleezza Rice, Democracy: Stories from the Long Road to Freedom, Hachette Book Group, mai 2017.

4 Andreas Johansson Heinö, Giovanni Caccavello et Cecilia Sandell, Authoritarian Populism Index 2017, European Policy Information Center (EPiCENTER), juillet 2017, http://www.epicenternetwork.eu/wp-content/uploads/2017/07/TIMBRO-Authoritarian-Populism-Index-2017-Briefing.pdf.

5 Transparency International: the global coalition against corruption, Corruption Perception Index 2017, 21 février 2018, Transparency International 2018, https://www.transparency.org/news/feature/corruption_perceptions_index_2017.

6 GRECO et Conseil de l’Europe, Cinquième cycle d’évaluation : Prévention de la corruption et promotion de l’intégrité au sein des gouvernements centraux (hautes fonctions de l’exécutif) et des services répressifs, Rapport d’évaluation : Slovénie, publié le 8 mars 2018 et adopté par le GRECO lors de sa 78e réunion plénière, https://rm.coe.int/cinquieme-cycle-d-evaluation-prevention-de-la-corruption-et-promotion-/16807912a9.

7 Commission Staff Working Document: Country Report Slovenia 2018 Including an In-Depth Review on the Prevention and Correction of Macroeconomic Imbalances, Commission européenne, 7 mars 2018, https://ec.europa.eu/info/sites/info/files/2018-european-semester-country-report-slovenia-en.pdf.

8 Total Slovenia News, Slovenia’s Changing Climate: Warmer, with More Heatwaves, 5 mars 2018, http://www.total-slovenia-news.com/news/777-slovenia-s-changing-climate-warmer-with-more-heatwaves.

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