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« Les démocraties libérales européennes face au populisme : un optimisme prudent est permis »

Discours prononcé lors de la conférence : Crying for respect, seduced by populism ? Nationalism as a Challenge to the European Project

Université de Tübingen
18 mars 2019

Stéphane Dion
Ambassadeur du Canada en Allemagne et
Envoyé spécial auprès de l’Union européenne et de l’Europe

C’est un honneur pour moi d’avoir été invité par l’une des plus prestigieuses universités allemandes à l’occasion de cette conférence de haut niveau pour traiter de sujets aussi importants que le populisme, le nationalisme et le projet européen. C’est aussi une responsabilité et une occasion exceptionnelle pour laquelle je suis reconnaissant.

Je traiterai du risque que représente pour les droits de la personne la montée actuelle du populisme dans les démocraties libérales. Mes remarques à propos du populisme concerneront principalement le continent européen, lequel recouvre mes responsabilités actuelles à titre d’ambassadeur du Canada en Allemagne et d’envoyé spécial du premier ministre Justin Trudeau auprès de l’Union européenne et de l’Europe. J’aimerais partager avec vous les raisons pour lesquelles je suis prudemment optimiste et crois que les démocraties libérales ne seront pas vidées de leur substance par la vague populiste actuelle.

Je décrirai d’abord brièvement le monde démocratique d’aujourd’hui. Ensuite, je définirai le populisme et expliquerai en quoi il constitue une menace pour les démocraties libérales. Troisièmement, j’identifierai les causes du populisme. Quatrièmement, je me concentrerai sur les solutions, les antidotes aux aspects néfastes du populisme. Cinquièmement, j’aborderai la question du nationalisme et proposerai un moyen par lequel la fierté nationale pourrait devenir un atout pour la démocratie. Sixièmement, j’examinerai dans quelle mesure le populisme représente un défi pour le projet européen.

1. Les démocraties dans le monde

Aujourd’hui, selon le Polity Project, le monde comprend 103 États démocratiques, dans lesquels vit la moitié de l’humanité1. Bien sûr, le degré de perfection de ces démocraties varie beaucoup, mais leur nombre s’est accru de façon spectaculaire au fil de temps, alors qu’encore en 1971 l’on ne comptait que 31 États démocratiques.

Depuis l’adoption de la Déclaration des droits de l’homme en 1948, l’humanité a accompli de grands pas vers un monde plus juste et plus démocratique. Mais il reste beaucoup à accomplir et rien ne doit être pris pour acquis. Un recul est toujours possible.

Depuis quelques années, les références internationalement reconnues en matière de droits et de démocratie, tels l’indice Freedom House, le Democracy Index 2017 de The Economist ou le World Justice Project Rule of Law Index 2017-2018, observent une détérioration des droits politiques et des libertés civiles.2 Ce ressac jette une douche froide sur l’optimisme exagéré qui a suivi la chute du mur de Berlin en 1989 et l’effondrement des systèmes communistes.

La fameuse prédiction de Francis Fukuyama, qui annonçait la prévalence de la démocratie libérale comme forme universelle de gouvernement, se réalisera peut-être un jour, mais non sans que la démocratie libérale ne se fasse entretemps sérieusement concurrencer par d’autres systèmes politiques.

On pense notamment au modèle chinois de capitalisme autoritaire, ou à la persistance du théocratisme notamment dans certains pays musulmans, ou simplement aux dictateurs qui continuent à maintenir leur pouvoir en réprimant les droits. Dans quelques pays dont certains de l’ancien bloc communiste, les avancées démocratiques qui se sont produites à la fin de la guerre froide étaient plus superficielles que profondes, émergeant à la faveur d’un désarroi momentané des régimes autoritaires. Depuis, l’autoritarisme étatique a repris de sa force.3Parmi les défis auxquels les démocraties sont confrontées, il y a la montée du populisme au sein des États démocratiques.

2. Le populisme comme menace pour les démocraties libérales

Définissons le populisme. L’idéologie populiste met en scène un parti ou un leader fort qui se porte au secours du peuple menacé par des élites corrompues, égocentriques et déconnectées.

Cette idéologie peut être portée par l’extrême gauche (socialisme radical et anticapitalisme) ou par l’extrême droite (défense ou nostalgie d’une nation homogène). En Europe, des partis populistes ont pris le pouvoir dans plusieurs pays d’Europe centrale et orientale et dans la région des Balkans, ainsi que récemment en Italie, tandis qu’ailleurs, ils sont souvent un partenaire junior au sein d’une coalition gouvernementale ou le principal parti d’opposition. Partout, le populisme influence les programmes et les discours des partis politiques traditionnels.4

Tout n’est pas forcément négatif dans ces mouvements populistes qui prétendent parler au nom du peuple contre les élites. Cette opposition à « l’establishment » peut, dans certaines circonstances, favoriser une mise en cause salutaire d’un consensus ambiant et d’une classe politique qui peut être en effet trop auto-satisfaite et socialement distante, incapable de se remettre en question.

Mais le populisme m’apparaît receler trois dangers. Premièrement, le rejet des « élites » peut aussi répandre le rejet de la science et des faits empiriques, l’engouement pour les théories du complot et les solutions simplistes à courte vue. Cela ne crée pas un climat propice à la tolérance, au respect mutuel et à l’avancée des droits de la personne.

Les données empiriques concernant les enjeux environnementaux et le changement climatique dû à l’activité humaine sont souvent dépréciées par certains partis populistes comme autant de lubies élitistes détachées des préoccupations réelles du vrai peuple. Bien que les préoccupations concernant les conséquences du changement climatique deviennent une priorité croissante pour nombre d’électeurs, en particulier chez les jeunes, les inquiétudes à propos des coûts de l’énergie mènent à une résistance accrue face aux politiques climatiques. Cela a certainement été l’un des principaux déclencheurs du mouvement des gilets jaunes en France. Ce sont des réactions de rejet similaires, en plus de l’habituelle peur de l’immigration, qui étaient derrière la montée des partis populistes aux élections tenues en 2019 aux Pays-Bas avec le Forum pour la démocratie (FvD) et en Finlande avec le parti des Vrais Finlandais.5

Deuxièmement, un penchant pour l’autoritarisme représente un recul pour la démocratie libérale et la primauté du droit lorsqu’un dirigeant populiste, au nom de la protection du peuple contre les élites, concentre les pouvoirs entre ses mains et affaiblit ou politise les institutions libérales qui font obstacle à cette concentration : l’indépendance judiciaire, la liberté de la presse, le parlement, l’intégrité des institutions de surveillance électorale, les autorités régionales et locales, la liberté universitaire, etc.

Le danger d’un tel recul démocratique est particulièrement marqué dans les pays où les institutions de la démocratie libérale sont récentes, affaiblies par la corruption et ne sont pas solidement implantées dans la culture politique. Mais même dans les démocraties bien établies, les populistes peuvent marquer des points en dénonçant la lenteur et l’opacité des institutions et faire rêver de l’homme fort dont la volonté surmontera ces difficultés et rendra tout plus simple.

Troisièmement, en présentant le « vrai peuple » comme une entité homogène, ou comme une nation figée par l’histoire, certaines manifestations du populisme constituent une menace directe aux droits de la personne et plus particulièrement aux droits des minorités. Ce ne sont pas tous les partis qualifiés de populistes qui jouent sur ce registre nationaliste identitaire, pouvant induire des tendances xénophobes. Pour cette raison, je suis, comme plusieurs, mal à l’aise avec un concept qui range dans la même catégorie des partis qui misent sur la xénophobie et des partis qui la réprouvent. Il me semble que les différences qui opposent, par exemple, la France insoumise et le Front national (appelé maintenant Rassemblement national) en France, ou Podemos et Vox en Espagne, l’emportent de beaucoup sur leurs ressemblances. Le populisme est un concept qu’il faut manier avec précaution.6 

3. Les causes du populisme

Les principales causes qui ont été mises en avant pour expliquer la montée récente du populisme diffèrent selon qu’il s’agit du populisme de gauche ou du populisme de droite. Pour le premier, les explications les plus plausibles sont liées à l’insécurité économique. Dans les pays où le taux de chômage des jeunes atteignait cinquante pour cent, on aurait pu anticiper la montée des partis tels que Syriza en Grèce, Podemos en Espagne, la France insoumise en France, ou Movimento Cinque Stelle en Italie.

Cependant, la forme la plus répandue de populisme est celle de l’extrême droite. Son principal facteur est l’insécurité ethnoculturelle liée à la peur de la migration, de la diversité raciale et du pluralisme religieux, et en particulier la peur des frontières incontrôlées. Comme l’ont conclu Inglehart et Norris, « Le principal thème commun des partis autoritaires populistes des deux côtés de l’Atlantique est la réaction contre l’immigration et le changement culturel. Des facteurs économiques tels que le revenu et les taux de chômage sont des facteurs de prédiction du vote populiste étonnamment faibles. » De même, l’analyse exhaustive des données empiriques d’Eric Kaufmann montre que « c’est l’immigration, et non des conditions économiques précaires, qui explique le mieux le vote populiste de droite en Europe occidentale ».7 Ces partis populistes décrivent l’immigration (et l’Islam surtout) comme une menace existentielle pour leur culture nationale et la civilisation occidentale. Ils obtiennent leurs meilleurs appuis après des populations blanches et chrétiennes vivant dans des zones encore ethniquement homogènes, vieillissantes, inquiètes quant à l’avenir de leur mode de vie. Les campagnes visant à restreindre l’immigration les attirent en leur offrant l’espoir de protéger le monde qu’elles connaissent.8

L’insécurité envers l’immigration et la diversité ethnoculturelle est entretenue par trois facteurs. Lorsqu’un quatrième s’y ajoute, les conditions d’une poussée populiste xénophobe sont réunies. Le premier facteur tient aux enjeux de compétition : le sentiment que les nouveaux arrivants ravissent les emplois, déprécient les salaires, engorgent les services publics et abusent des transferts sociaux. Le deuxième facteur est de nature culturelle : le sentiment que les nouveaux arrivants et la diversité ethnique en général bouleversent les valeurs et les identités traditionnelles. Le troisième facteur est lié aux enjeux de sécurité, allant de la délinquance au terrorisme, et vise particulièrement les musulmans, lesquels sont injustement assimilés à l’extrémisme violent.9

C’est toutefois le quatrième facteur qui crée, lorsqu’il s’ajoute aux autres, les conditions d’une montée du populisme. Il s’agit d’un sentiment d’invasion, la perception que le flux migratoire est hors contrôle, tel un raz-de-marée qui peut frapper à tout moment. L’impression se généralise que les autorités sont dépassées par les événements. Il est difficile de garder accueillante une population lorsqu’elle ne croit plus ni à l’intégrité du système d’immigration ni à la sécurité des frontières.10 Les frontières sont alors perçues comme une passoire pour les resquilleurs (ou « queue jumpers ») et ce seul fait a gravement nui à la légitimité et à la confiance dans l’intégrité du système      d’immigration. 11

On pourrait presque dire « it’s NOT the economy, stupid », tant les électeurs sont influencés dans leurs préférences par leurs valeurs culturelles et identitaires plutôt que par leurs intérêts économiques. Pour eux « it’s migration, stupid ».

Cela crée un paysage politique particulièrement difficile pour les partis de centre gauche, qui peinent à faire campagne et à bâtir leur crédibilité auprès des électeurs sur des enjeux tels que « l’identité » et la sécurité culturelle. Avec la polarisation du spectre politique, il devient plus difficile d’atteindre un consensus et d’établir les coalitions dont de nombreux systèmes électoraux européens ont besoin pour atteindre une gouvernance stable et efficace.

Les pays postcommunistes d’Europe centrale, d’Europe de l’Est et des Balkans constituent les seules régions où les populistes battent régulièrement les partis traditionnels lors des élections. Ces pays sont de nouvelles démocraties et ont peu d’expérience récente avec l’immigration, particulièrement l’immigration non chrétienne, qu’ils perçoivent avec beaucoup d’appréhension12.

Nous ne devrions pas être surpris par le fait que les pays qui ont peu d’expérience avec l’immigration, en particulier l’immigration non blanche et non chrétienne, connaissent une réaction négative culturelle extrêmement forte à son égard. De la même manière, partout en Europe, ce sont des zones communautaires homogènes sur le plan racial ayant le plus faible pourcentage de personnes nées à l’étranger qui votent le plus pour les partis anti-immigration. Ces villes et zones rurales aiment leurs sociétés homogènes et ont peur du cosmopolitisme que l’on observe dans les grandes métropoles telles que Londres, Paris ou Vienne. De la même manière, aux États-Unis, « l’isolation raciale et ethnique des blancs à l’échelle du code postal est l’un des plus puissants facteurs de prédiction du soutien à Trump13 ».

Partout, on trouve des villes et zones rurales homogènes sur le plan ethnique, vieillissantes, en déclin démographique, stagnantes sur le plan économique et dans l’incapacité de retenir leurs jeunes. Par conséquent, leurs membres perdent confiance en l’avenir de leur mode de vie14.

Une peur de la reconversion démographique est également en jeu. De nombreux pays se sentent menacés à l’idée de l’immigration, particulièrement lorsque celle-ci est juxtaposée à l’émigration économique de leur propre population, qui entraîne un exode des cerveaux et une perte sociétale collective.

Dans les pays postcommunistes européens, dont certains ont failli disparaître au cours des deux derniers siècles ou du moins ont été dominés par diverses puissances impériales, une population vieillissante et incapable de se renouveler est particulièrement vulnérable à la rhétorique nativiste populiste. La peur existentielle de disparaître continue de faire partie de leur mémoire collective. Maintenant qu’ils peuvent finalement jouir de leur propre souveraineté, de grandes parties de leur population désirent un état homogène sur le plan ethnique en tant que filet de sécurité.

4. Les antidotes au populisme

La question qui se pose maintenant est la suivante : que peuvent faire les démocraties pour rester fortes et saines face à la vague populiste ? Si l’on considère le phénomène du populisme de gauche, dont les sources principales sont les inégalités et pertes de mobilité sociale croissantes attribuées à la mondialisation économique, à la reconversion technologique et aux idéologies néo-libérales, nous aurions une raison supplémentaire de défendre la croissance inclusive et de créer :

Sur le plan économique, nous devons trouver une voie vers la croissance qui soit inclusive et qui profite à tout le monde, pas seulement au 1 % ou au 0,01 % le plus riche. C’est pourquoi le gouvernement du Canada a, entre autres mesures sociales, augmenté les impôts des plus riches et réduit les impôts de la classe moyenne, en plus d’augmenter considérablement l’aide aux familles, leur accordant presque l’équivalent d’un revenu minimum garanti, ce qui a réduit de plus du tiers la pauvreté des enfants.

Comment faire en sorte que les gens se sentent vraiment inclus lorsque le financement des partis politiques dépend de grands donateurs milliardaires et de sources étrangères clandestines, et quand il faut être fortuné pour faire de la politique ? Nous devons examiner sérieusement le financement des partis politiques et des élections, le rendre plus populaire et plus transparent, sans quoi nous ne parviendrons pas à freiner le flux du populisme.

Mais en dépit de la validité de ces politiques, elles ne nous protégeront pas de la principale montée du populisme, celui de droite, car ce phénomène est entraîné par une insécurité ethnoculturelle, plutôt que par une insécurité économique. Ce type de populisme est un phénomène engendré par les valeurs plus que par les classes.

Il s’agit du triomphe de la politique ethno-identitaire, qui met en avant, comme je l’ai déjà dit, la peur de la migration, de la diversité raciale et du pluralisme religieux, et en particulier la peur des frontières incontrôlées.

Par conséquent, les pays démocratiques doivent trouver les moyens de renforcer la confiance en l’inclusion en tant que condition de réussite d’un pays dans le contexte de la mondialisation. Ils devront prendre les mesures nécessaires pour rassurer leurs populations quant au contrôle des frontières en même temps qu’ils devront préserver les droits des demandeurs d’asile. Il faut trouver et généraliser les meilleures pratiques d’intégration des immigrants.

De ce point de vue le Canada, pays d’immigration, est disposé à partager son expérience tout en reconnaissant que sa situation diffère de celle de l’Europe. Vous aurez sans doute remarqué que le premier ministre Justin Trudeau a fait de l’inclusion de toutes les communautés une priorité politique, tant au pays qu’à l’étranger. Cela comprend notamment les communautés musulmanes qui sont trop souvent associées injustement à l’islamisme violent, alors qu’elles en sont les principales victimes.

Il faut aussi apprendre ensemble à apporter un secours plus efficace aux pays ravagés par les conflits, la misère et, de plus en plus, les changements climatiques, sans quoi les flux migratoires ne feront que s’amplifier. À cet égard, le Canada a récemment adopté une politique d’aide internationale féministe, car il a été démontré que la promotion des femmes et des filles est un puissant levier de développement et de démocratisation.

Nous devons également faire de la fierté nationale un atout pour les démocraties. Permettez-moi de développer cet aspect.

5. Faire de la fierté nationale un atout pour la démocratie

Dans de nombreux pays, en particulier en Europe centrale et orientale et dans les Balkans, les populistes utilisent le nationalisme comme moyen de consolider leur pouvoir. Ils présentent la démocratie libérale et les droits de la personne comme un programme étranger, un plan occidental que certaines élites cosmopolites arrogantes veulent imposer aux nations contre leur âme et leurs traditions.

On voit des dirigeants élus habiles qui alimentent ces réactions nationalistes afin de renforcer leur emprise sur leur peuple et accroître leur capacité à affaiblir les institutions libérales qui limitent leur pouvoir : un parlement pluraliste, un système judiciaire indépendant, une commission électorale indépendante et d’autres mécanismes de contrôle, une presse libre, des syndicats libres, etc.

Au nom du nationalisme, la démocratie et ses piliers s’érodent : la primauté du droit ; les libertés fondamentales d’expression, d’association et de religion ; des élections véritablement libres, justes, ouvertes et concurrentielles ; les possibilités de participation des citoyens au-delà des élections ; la transparence et la responsabilité du gouvernement ; une économie de marché exempte de corruption ; une culture démocratique de tolérance, de civilité et de non-violence.

Il n’est pas facile de faire face à ce problème, le nationalisme étant une idéologie puissante. Parfois, en effet, par nos interventions, nous pouvons malencontreusement donner à ces politiciens habiles le prétexte dont ils ont besoin pour alimenter une réaction nationaliste contre des repères démocratiques qui peuvent remettre en question leur pouvoir.

Ce serait une terrible erreur pour les démocrates libéraux que d’abandonner l’arène des identités nationales et, ce faisant, de laisser les populistes en avoir le monopole. Si nous dépeignons la démocratie comme quelque chose d’évanescent, une idéologie abstraite détachée du peuple, incompatible avec le patriotisme, nous affaiblirons la lutte pour la cause de la démocratie. Au contraire, nous devrions dire : en tant que peuple, nous sommes fiers de ce que nous sommes et nous utiliserons cette fierté pour montrer au monde que oui, nous pouvons construire une démocratie exemplaire, respectueuse des droits de la personne, et apporter notre propre contribution à cette aspiration universelle.

Je me souviens qu’on disait, quand j’étais enfant, que la démocratie n’était pas pour les peuples latins. En tant que Canadien français, c’était très difficile à accepter. Mais alors, une nouvelle génération de Québécois a dit : « Vraiment ? Nous ne pouvons pas être aussi démocratiques que les autres ? Voyons voir. » Et puis les Québécois sont devenus un atout au sein de la fédération canadienne dans la quête incessante d’une meilleure démocratie. Nous l’avons appelé la Révolution tranquille.

Rêvons d’une révolution tranquille pour les Balkans occidentaux et l’Europe centrale et orientale. Faisons de la fierté nationale un atout pour la démocratie dans tous les pays. Refuser la rhétorique populiste fermée et embrasser les identités plurielles : voilà une autre façon de progresser vers la démocratie libérale.

Comment traitons-nous avec les pays dont les dirigeants s’engagent dans des actions visant à affaiblir les institutions démocratiques libérales ? L’approche du premier ministre Justin Trudeau est de critiquer, de s’opposer, mais sans fermer la porte, de maintenir un dialogue difficile mais nécessaire. Et j’ajouterais que nous ne devons pas seulement critiquer les mauvaises pratiques, nous devons aussi saluer et soutenir les gouvernements qui font les bons choix sur le front démocratique.

6. L’Union européenne face au populisme

L’Union européenne, sa Commission, sa Cour de justice ainsi que le Conseil de l’Europe et sa Commission de Venise agissent contre les politiques populistes qui visent à affaiblir la démocratie libérale.

L’UE exige – de la part de ses États membres et de tout pays européen qui souhaite y adhérer – des normes de démocratie libérale et de bonne gouvernance. Ces critères dits de Copenhague incluent la stabilité des institutions garantes de la démocratie, l’état de droit, l’équité électorale, les droits de la personne et le respect et la protection des minorités. Jusqu’à une date récente, on tenait plus ou moins pour acquis que ces critères étaient respectés par les États membres, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les tensions sont fréquentes entre Bruxelles et les gouvernements populistes.

L’Union européenne est dans la ligne de mire du populisme ; sa structure, sa philosophie et ses politiques font écho aux cibles de choix du populisme : le cosmopolitisme, la technocratie, les compromis supranationaux, les accords commerciaux, les règles budgétaires restrictives et, surtout, les frontières ouvertes au sein de l’UE.

L’UE fonctionne sur la base de compromis constants entre les États membres et Bruxelles. Le populisme érode les valeurs communes et la capacité de parvenir à de tels compromis, ce qui rend, par exemple, plus difficile la recherche d’un terrain d’entente entre le plan Macron pour une union bancaire plus étendue et des mécanismes de solidarité plus généreux, et les préoccupations de Mme Merkel en matière de discipline budgétaire et de responsabilité des États membres.

Mais il y a lieu d’être optimiste. Le fait est que les sondages d’opinion continuent de montrer un soutien considérable en faveur d’une gouvernance démocratique et responsable et qu’une grande majorité d’Européens se considèrent comme tolérants, ouverts et diversifiés. La plupart des Européens continuent de voir l’Union européenne avec fierté, comme une grande réalisation de l’humanité, un édifice unique en son genre pour la paix et la démocratie.

Aucun autre pays n’a suivi le Royaume-Uni dans son âpre tentative de quitter l’Union européenne. En fait, loin d’avoir créé un effet domino, le pénible spectacle de la saga du Brexit a probablement fortifié le soutien des Européens à leur union. Dans les sondages, l’image de l’UE est la plus positive qu’on ait vue depuis 2009, dépassant celle des gouvernements et parlements nationaux, y compris en Hongrie et en Pologne15, et la Turquie et les pays des Balkans et d’Europe orientale non membres de l’UE souhaitent adhérer à cette union.

L’espace sans frontières de l’UE, appelé comme vous le savez l’espace Schengen, qui permet la libre circulation de 420 millions de personnes, couvrant 26 pays, 4,3 millions de kilomètres carrés, est certes une entité difficile à gérer, mais il représente aussi un accomplissement, apprécié chaque jour, par ses citoyens dans les aéroports et les gares et sur les autoroutes. Malgré toutes les controverses au sujet de la zone euro, l’idée de sortir de la monnaie commune ne jouit pas d’un soutien populaire. Les pays les plus eurosceptiques restent plus proches d’une approche réformiste que d’une approche de rejet.

Malgré la forte probabilité que les populistes et les partis eurosceptiques augmenteront leur représentation au prochain Parlement européen, le risque est très faible que les élections de mai 2019 débouchent sur un parlement eurosceptique. Le soutien populaire à ces partis populistes semble avoir atteint un plateau, le flux migratoire ayant considérablement diminué. Les projections actuelles leur donnent environ un tiers des sièges au Parlement européen, ce qui rendra plus difficile, mais toujours probable, la négociation d’une coalition pro-UE fonctionnelle et stable.

La sélection des nouveaux présidents de la Commission européenne et du Conseil européen et la mise en place d’une nouvelle Commission seront probablement un défi complexe mais non insurmontable au cours des prochains mois.

Conclusion

J’ai confiance que le populisme n’éviscérera pas la démocratie libérale en Europe, mais il ébranle certains de ses piliers fondamentaux et continuera probablement de le faire, en particulier la primauté du droit, les droits individuels et ceux des minorités, et la tolérance sociale, politique et religieuse.

Jusqu’à maintenant, le Canada a réussi à résister à la vague populiste. Mais nous savons bien que même une démocratie comme la nôtre, qui n’a jamais connu de coup d’État, de guerre civile ou d’occupation étrangère et qui a eu une longue et fructueuse expérience de l’immigration, n’est pas immunisée contre le populisme. Sans donner de leçons, nous voulons proposer notre pleine coopération pour qu’ensemble nous puissions rendre nos sociétés plus inclusives, moins vulnérables aux dérives populistes et mieux équipées pour construire la justice, l’harmonie, la sécurité et les droits humains universels sur le socle de démocraties libérales solides.

Comme l’ont conclu Steven Levitsky et Daniel Ziblatt dans leur best-seller How Democracies Die : « Peu de sociétés dans l’histoire ont réussi à être à la fois multiraciales et fondamentalement démocratiques. C’est notre défi. C’est également une occasion. »16

Pour saisir cette occasion, le Canada, en tant que pays d’immigration et démocratie libérale multiculturelle, est disposé à apporter sa contribution en comparant les meilleures pratiques, en apprenant des autres pays, et en coopérant en conséquence. De plus en plus, la diversité culturelle deviendra un fait, et l’inclusion doit être le choix – le bon choix.

Plus nous y parviendrons, plus nous pourrons éviter les dérives populistes les plus dangereuses et faire progresser les droits universels partout dans le monde.


Notes de bas de page

1 Robert Muggah et Steven Pinker, Democracy isn’t in as much trouble as you might think,World Economic Forum, avril 2018, https://www.weforum.org/agenda/2018/04/is-liberal-democracy-in-retreat.

2 Munich Security Conference, Munich Security Report 2018: To the Brink – and Back?, Stiftung Munchner Sicherheitskonferenz, février 2018, http://www.google.ca/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=3&cad=rja&uact=8&ved=0ahUKEwjfhZa0kLnZAhUPylMKHRf4BX0QFgg4MAI&url=http%3A%2F%2Freport.securityconference.de%2F&usg=AOvVaw1kVF3qxid9Zot3rHGsijuq, pg. 6. ; 2017-2018 WJP Rule of Law Index: Global Press Release, World Justice Project, 31 janvier 2018, https://worldjusticeproject.org/news/2017-2018-wjp-rule-law-index-global-press-release ; The Economist Intelligence Unit, Democracy Index 2017: Free speech under attack, The Economist Intelligence Unit Limited, 2018, http://pages.eiu.com/rs/753-RIQ-438/images/Democracy_Index_2017.pdf. V-Dem Annual Democracy Report 2018: Democracy for All?, V-Dem Institute, University of Gothenburg, https://www.v-dem.net/en/news/democracy-all-v-dem-annual-democracy-report-2018/.

3 Steven Levitsky et Lucan Way, The myth of democratic recession, Journal of Democracy 26, 1 (2015): pp. 45-58.

4Markus Wagner et Thomas M. Meyer, Decades Under the Influence. How Europe’s Parties Have Been Shifting Right, Foreign Affairs, 4 avril 2018.

5 H. Sterling Burnett, Climate Politics Abroad Are Turning Decidedly Skeptical, Climate Change Weekly #322, The Heartland Institute, 3 mai 2019, https://www.heartland.org/news-opinion/news/climate-politics-abroad-are-turning-decidedly-skeptical.

6 Roger Cohen, Its time to depopularize ‘populist’, New York Times, 13 juillet 2018.

7 Ronald Inglehard et Pippa Norris, Trump and the Populist Authoritarian parties: The Silent Revolution in Reverse, American Political Science Association, 2 (juin 2017). Eric Kaufmann, Whiteshift: Populism, Immigration, and the Future of White Majorities, Penguin, 2018, p. 247. Voir également : Nicholas Carnes et Noam Lupu, It’s Time to Bust the Myth: Most Trump Voters Were not Working Class, Washington Post, 5 juin 2017; El País, Las razones de los votantes de Vox: la inmigración y la unidad de España, El País, 9 décembre 2018; Roger Harding, Key Findings: A kind-hearted but not soft-hearted country, The National Centre for Social Research’s British Social Attitudes 34, 201; M. Goodwin, H. Clarke & P. Whiteley, Yes, immigration really was to blame for Brexit, CapX. 2 mai 2017; Holger Lengfeld et Clara Dilger, Cultural and Economic Threats: A Casual Analysis of the Party Identification with the Alternative for Germany (AFD) using the German Socio-Economic Panel 2016, Zeitschrift für Soziologie, édition d’août 2018; German Lopez, Polls show many – even most – Trump supporters really are deeply hostile to Muslims and nonwhites, 12 septembre 2016; Rose Meleady, Charles R. Seger and Marieke Vermue, Examining the role of positive and negative intergroup contact and anti-immigration prejudice in Brexit The British Psychological Society, 2017; Diana C. Mutz, Status Threat, not Economic Hardship, Explains the 2016 Presidential Vote, Proceedings of the National Academy of Sciences, 26 mars 2018; Bo Rothstein et Sven Steinmo, Us Too!” – The Rise Of Middle-Class Populism In Sweden And Beyond, Social Europe, 3 décembre 2018; Nate Silver, The Mythology of Trump’s ‘Working Class’ Support: His Voters Are better Off Economically Compared with Most Americans, FiveThirtyEight, 3 mai 2016.

8 Philip Auerswald et Joon Yun, As Population Growth Slows, Populism Surges, The New York Times, 22 mai 2018, https://www.nytimes.com/2018/05/22/opinion/populist-populism-fertility-rates.html.

9 Richard Wike, Bruce Stokes et Katie Simmons, Europeans Fear Wave of Refugees Will Mean More Terrorism, Fewer Jobs, Pew Research Center, 11 juillet 2016.

10 Dietrich Thränhardt, From Welcome Culture to Welcome Realism. Refugee Integration in Germany, inRefugees and the Media in Germany, eds. Giovanna dell’Orto et Irmgard Wetzstein (Autriche et Grèce, 2017). https://www.uni-muenster.de/imperia/md/content/ifpol/thr__nhardt__dietrich_-_from_welcome_culture_to_welcome_realism._refugee_integration_in_germany.pdf ; Meleady, Rose, Charles R. Seger et Marieke Vermue, Examining the role of positive and negative intergroup contact and anti-immigrant prejudice in Brexit, The British Psychological Society (2017) ; Roger Harding, Key Findings: A kind-hearted but not soft-hearted country, 2017, The National Centre for Social Research’s British Social Attitudes 34, http://www.bsa.natcen.ac.uk/latest-report/british-social-attitudes-34/key-findings/context.aspx.

11 Andrew Stark, Oh Canada, The New York Review of Books, 19 juillet 2018,https://www.nybooks.com/articles/2018/07/19/oh-canada/.

12 Jacques Rupnik, La crise du libéralisme en Europe centrale, Commentaire no 160, (2017),https://www.commentaire.fr/boutique/achat-d-articles/la-crise-du-liberalisme-en-europe-centrale-12426; Slawomir Sierakowski, How Eastern European Populism is Different, Project Syndicate, (5 février 2018), https://www.project-syndicate.org/commentary/populism-stronger-in-eastern-europe-by-slawomir-sierakowski-2018-01?barrier=accesspaylog.

13 Jonathan T. Rothwell et Pablo Diego-Rosell, Explaining Nationalist Political Views: The Case of Donald Trump (2 novembre 2016), https://ssrn.com/abstract=2822059.

14 Philip Auerswald et Joon Yun, As Population Growth Slows, Populism Surges, The New York Times,22 mai 2018, https://www.nytimes.com/2018/05/22/opinion/populist-populism-fertility-rates.html.

15 Enquête Eurobaromètre standard de l’automne 2018: l’image positive de l’UE domine à la veille des

élections européennes, Commission européenne, Bruxelles, 21 décembre 2018, http://europa.eu/rapid/press-release_IP-18-6896_fr.htm. Aussi Zsolt Boda et al. Mutations sociales et confiance dans les institutions, Eurofound, 12 décembre 2018,https://www.eurofound.europa.eu/fr/publications/executive-summary/2018/societal-change-and-trust-in-institutions-executive-summary.

16 Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, How Democracies Die, (New York, Crown, 2018), 231.

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