Le point de vue du gouvernement du Canada sur les questions liées au nucléaire
Discours d’ouverture prononcé à l’occasion de la réunion d’experts intitulée Énergie nucléaire : autonomie sur le plan de la sécurité ou dépendance en matière d’approvisionnement, dans le cadre du volet sur la sécurité énergétique et le climat du Forum de Varsovie sur la sécurité 2022
Le 4 octobre 2022 - Varsovie, Pologne
Stéphane Dion - Envoyé spécial auprès de l’Union européenne et de l’Europe et ambassadeur au Canada en France
Chers experts, modérateur et participants,
Les grandes lignes des débats entourant le nucléaire militaire et civil peuvent être brièvement résumées.
Nous sommes tous d’accord pour dire que nous voulons éviter que l’humanité connaisse l’horreur d’une catastrophe nucléaire, que nous voulons un monde où les armes nucléaires n’existent plus. Mais il y a ceux qui réclament un désarmement unilatéral et ceux qui, comme le gouvernement du Canada, affirment que la poursuite du désarmement nucléaire doit se faire de manière concertée, en mobilisant toutes les parties et en utilisant au mieux les traités, en particulier le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. En ce sens, le Canada préconise la création d’un Traité sur l’interdiction de la production de matières fissiles. Nous espérons que vous travaillerez tous avec nous pour atteindre l’objectif d’ouvrir des négociations à ce sujet.
En tant que membre de l’Alliance de l’Atlantique Nord, le gouvernement du Canada soutient la participation de l’OTAN au désarmement nucléaire, car la poursuite du désarmement et le maintien d’une dissuasion nucléaire ne sont pas des objectifs qui s’excluent mutuellement. L’objectif fondamental de la capacité nucléaire de l’OTAN est de préserver la paix, d’empêcher la coercition et de décourager les agressions.
Bien qu’il puisse y avoir des désaccords sur la meilleure voie à suivre vers le désarmement, il y a consensus sur le fait que les armes nucléaires ne devraient plus jamais être utilisées.
Les menaces du président Poutine de recourir aux armes nucléaires et les risques irresponsables d’accidents nucléaires causés par sa guerre injustifiable doivent être condamnés par le monde entier. C’est pourquoi, le 15 septembre dernier, le Canada et la Pologne ont présenté une résolution adoptée par le Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique, demandant à la Russie de cesser toute intervention à la centrale nucléaire ukrainienne de Zaporijia. Cette résolution fait suite à une résolution similaire adoptée en mars.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie a également mis en lumière la fragilité des chaînes d’approvisionnement et l’importance de poursuivre la coopération internationale pour soutenir la sécurité énergétique mondiale, en particulier alors que nous amorçons la transition vers un avenir à plus faibles émissions, ce qui nous amène à la question du nucléaire civil. Le débat tourne ici autour des risques d’accidents qui pourraient survenir dans l’exploitation de centrales et la gestion des déchets radioactifs. Le Canada a une grande expérience dans le domaine nucléaire. Cette expérience s’accompagne d’une responsabilité et d’une compréhension du fait que l’énergie nucléaire doit être soumise aux normes les plus élevées en matière de sûreté, de sécurité et de non-prolifération.
Au Canada, l’énergie nucléaire représente 15 % de la production d’électricité. La chaîne d’approvisionnement nucléaire de calibre mondial du Canada est bien positionnée pour soutenir le programme d’énergie nucléaire d’autres pays. Nous comptons des décennies d’expérience dans le développement, l’exploitation et la remise à neuf de notre technologie unique à eau lourde et à uranium naturel – le réacteur CANDU. De plus, les petits réacteurs modulaires (PRM) offrent la possibilité de démontrer le leadership continu du Canada dans la prochaine génération de technologies nucléaires et d’utiliser ces technologies de manière novatrice pour atteindre les objectifs économiques, environnementaux et sociaux.
De plus, le Canada est l’un des plus grands exportateurs d’uranium sur la planète, et il a été à l’origine de 10 % de la production mondiale totale en 2021. Nous disposons de la troisième plus grande réserve de ressources à faible coût du monde, ainsi que des plus grands gisements d’uranium à teneur élevée. Alors que les pays européens, en particulier, cherchent à réduire leur dépendance à l’égard du nucléaire civil russe et des biens connexes, le Canada est parfaitement conscient du rôle qu’il doit jouer – en tant qu’allié démocratique et prévisible – pour fournir une source d’approvisionnement sûre et stable. Nous continuerons à travailler avec des partenaires comme l’Union européenne pour comprendre comment le Canada peut apporter le meilleur appui possible.
Telle est la position du Canada, qui est en faveur d’une utilisation responsable de l’énergie nucléaire. De même, la Commission européenne, comme vous le savez, a décidé d’inclure le nucléaire dans le système de taxonomie de l’UE, en vue de faciliter les investissements durables. Toutefois, nous savons que certains autres pays ont choisi de ne pas inclure le nucléaire dans leur bouquet énergétique. C’est une position que nous respectons, mais il en découle une question inévitable qui doit être posée : l’énergie nucléaire est-elle nécessaire pour parvenir à la carboneutralité ? Presque tous les pays développés se sont engagés à atteindre la carboneutralité d’ici 2050, soit dans 28 ans seulement ! Cet objectif extrêmement ambitieux est-il atteignable sans recourir à l’énergie nucléaire, qui est, au même titre que l’éolien, la technologie la moins émettrice selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ?
Dans sa sixième évaluation, le GIEC a du mal à voir comment nous pourrions devenir carboneutres d’ici 2050 sans recourir à toutes les solutions, y compris l’énergie nucléaireNote de bas de page 1. Conjuguée à l’énergie solaire et éolienne, à la géothermie, à la biomasse, à l’hydrogène propre et au captage et stockage du CO2, l’énergie nucléaire est considérée comme un élément essentiel de la décarbonisation.
L’Agence internationale de l’énergie partage cet avis et note que l’énergie nucléaire contribue aujourd’hui pour beaucoup à la production d’électricité, puisqu’elle assure 10 % de l’approvisionnement mondial en électricitéNote de bas de page 2. L’Agence calcule qu’aujourd’hui, seulement 36 % de l’électricité mondiale provient de sources d’électricité propres. Pour atteindre la carboneutralité en 2050, cette proportion doit passer à 85 % d’ici 2040. Parallèlement à des investissements massifs dans l’efficacité énergétique et l’énergie renouvelable, cette trajectoire nécessiterait une augmentation de 80 % de la production mondiale d’énergie nucléaire d’ici 2040.
Sinon, comme l’a noté l’Agence internationale de l’énergie, sans recourir à l’énergie nucléaire, le monde devra accomplir l’effort le plus extraordinaire qui soit pour créer les conditions propices aux investissements nécessaires à la carboneutralité et trouver des zones beaucoup plus vastes pour installer de nombreuses centrales éoliennes et solaires, tandis que le problème de l’intermittence de ces sources d’énergie serait plus difficile à résoudre.
Le point de vue du gouvernement du Canada est donc que le désarmement nucléaire doit être recherché de manière concertée et non unilatérale, que l’énergie nucléaire civile, utilisée avec les plus grandes mesures de sûreté, de sécurité et de non-prolifération, est un élément important du bouquet énergétique et que des études indiquent que le recours à l’énergie nucléaire sera nécessaire si on veut parvenir à la carboneutralité à temps pour éviter les pires répercussions des changements climatiques. Le nucléaire sera nécessaire pour opérer la transition vers des sources d’énergie propres à l’échelle mondiale.
Voilà comment le gouvernement du Canada envisage les questions nucléaires. Nous sommes toujours prêts à discuter de ce sujet fondamental dans le plus grand respect des autres points de vue.
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