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La France et le Canada ensemble pour la paix et le développement durable

Allocution prononcée devant l’Institut France-Amériques par l’honorable Stéphane Dion Ambassadeur du Canada en France et Envoyé spécial auprès de l’Union européenne et de l’Europe

9 février 2023 - Hôtel de Marois, Salon Washington, Paris, France

Chers amis du Canada et de la France,

Je ne saurais trop remercier l’Institut France-Amériques de m’avoir invité à présenter mes priorités en début de mon mandat, comme il l’a fait pour tout nouvel ambassadeur du Canada en France. C’est là une grande tradition et je suis honoré d’en bénéficier à mon tour à la suite de mes prédécesseurs.

Dès 1909, à une époque où le poids des puissances européennes aurait pu faire oublier l’importance croissante des Amériques, votre institution a entrepris de jeter des ponts à travers l’Atlantique. On dit qu’elle a joué un rôle pour la création en 1928 d’une légation de la France au Canada et du Canada en France. Au fil des décennies, elle a accueilli les personnalités politiques canadiennes en visite à Paris, les premiers ministres, des maires, l’ambassadeur et le délégué général du Québec.

Depuis les tout débuts jusqu’à aujourd’hui, cette prestigieuse institution a voulu créer, selon ses propres mots : « un endroit où les voyageurs d’outre-Atlantique se sentent, d’avance, chez eux et où ils aient la certitude de rencontrer des Français amis. » Eh bien, je vous confirme que je me sais entouré d’amis, à l’image de la profonde amitié entre nos deux pays.

Imaginons un monde où tous les pays de la terre seraient liés les uns aux autres par une amitié aussi indéfectible qu’entre la France et le Canada. Peut-on rêver d’un tel monde ? En tout cas, il faut s’efforcer de s’en rapprocher, en y travaillant tous les jours, comme le font nos deux pays, épaule contre épaule, sur tous les continents.

Le défi qui se pose à tout nouvel ambassadeur du Canada en France est de trouver le moyen d’améliorer une relation qui est déjà sans nuage. Il s’agit de raffiner l’excellence. Pour cela, il faut continuellement ajouter du concret, des initiatives conjointes à notre relation, qui fassent en sorte que nos deux peuples atteignent mieux leurs objectifs ensemble qu’ils ne le feraient séparément.

Pour cela, il faut que le Canada et la France prennent conscience que non seulement ils s’aiment beaucoup, mais aussi qu’ils ont besoin l’un de l’autre. Not only do we like each other, we need each other!

Telle a été la tâche de mes prédécesseurs. Telle est la mienne. J’ai lu avec attention les discours qu’ils ont livrés devant vous. Chacune et chacun vous ont exposé combien leurs priorités étaient liées au contexte international du moment. Mes priorités aussi procèdent des défis mondiaux qui se dressent devant la France et le Canada. Je vais consacrer mon discours à vous exposer certains d’entre eux.

Pour ne pas trop déborder sur mon temps, je vais m’en tenir à deux priorités, liées à deux grands défis mondiaux : la paix et l’énergie – à la fois la sécurité énergétique et la transition énergétique vers la neutralité carbone. Ces deux défis sont mondiaux et ils se posent donc à tous les pays européens. Aussi vais-je les aborder dans une perspective française et européenne.

Quand on y pense bien, à peu près tous les grands défis qui se posent à la France sont aussi européens. La guerre d’agression de Poutine contre l’Ukraine s’impose de différentes façons comme enjeu majeur dans tous les pays européens. L’insécurité énergétique est ressentie à travers le continent même si elle prend différentes formes selon les contextes nationaux. L’inflation qui frappe votre pays se retrouve à divers degrés partout en Europe. Les affres des changements climatiques ignorent les frontières, répandant sur le continent inondations, sécheresses, canicules ou feux de forêts.

Le Premier ministre Trudeau est bien conscient de cette dimension continentale des enjeux européens. Il sait aussi que le continent européen est le plus intégré politiquement grâce à l’Union européenne et la force d’attraction qu’elle exerce sur les pays européens qui n’en sont pas membres et qui, presque tous, aspirent à l’être. Le Premier ministre a constaté que si le Canada a de fortes missions diplomatiques dans plusieurs pays européens, ainsi qu’une mission très étoffée à Bruxelles même, il lui fallait renforcer sa capacité à saisir la dimension européenne des enjeux.

C’est ce que le Premier ministre Trudeau m’a demandé de faire en 2017, en me nommant son Envoyé spécial auprès de l’Union européenne et de l’Europe, en plus de me placer comme ambassadeur dans un pays du G7, poids lourd de l’Europe, d’abord l’Allemagne pendant cinq ans, et puis maintenant la France.

Je mesure combien l’Institut France-Amériques attache de l’importance à la construction européenne. C’est donc non seulement en tant qu’ambassadeur en France, mais aussi comme Envoyé spécial en Europe, que je me sais ici entouré d’amis.

J’en viens donc à mes deux priorités, pour la France comme pour l’Europe : premièrement, que le Canada soit parfaitement connecté avec ses alliés en Europe pour y restaurer la paix, et deuxièmement que le Canada s’affirme de plus en plus comme un partenaire de choix pour une croissance économique vraiment durable en France et en Europe, fondée sur des sources d’énergie propres et sûres.

Le défi de la paix soulève bien sûr, celui, tragique, du retour de la guerre en Europe. Le premier ministre Trudeau et le Président Macron ainsi que leurs ministres agissent de concert et veillent à ce que l’unité de l’OTAN soit sans faille en appui à l’Ukraine, tout en évitant une extension du conflit. L’enjeu est de permettre à ce pays courageux de maintenir sa souveraineté et de résister à une guerre d’agression injustifiable.

Mais l’enjeu est aussi, pour le monde entier, de faire la démonstration qu’un pays ne gagne rien à tenter d’envahir son voisin. Il est de la première importance de démontrer à la face du monde que le crime d’invasion ne paie pas. Tel est l’enjeu mondial qui mobilise le Canada, la France et tous nos alliés en faveur de l’Ukraine, pour sa défense, pour l’aide humanitaire et aussi pour sa reconstruction.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a fait ressortir la fragilité des chaînes d’approvisionnement et l’importance de poursuivre la coopération internationale pour soutenir la sécurité énergétique mondiale. En particulier, les efforts de l'Europe pour se sevrer du gaz russe représentent un énorme défi pour son économie, sa base industrielle, sa compétitivité mondiale, ses objectifs environnementaux et climatiques, ainsi que sa stabilité politique et sociale.

Le surcoût de l’électricité et des carburants s’ajoute aux pressions inflationnistes post-Covid et la montée des taux d’intérêts qui mettent à mal les épargnes des familles. La clémence de l’hiver a fait baisser le prix de l’énergie dans l’immédiat mais le problème énergétique de l’Europe demeure structurel.

Problème structurel d’autant plus grand qu’en plus de la sécurité énergétique, l’Europe est en quête d’une transition énergétique. Elle entend réussir sa transition vers une économie décarbonée. L’Union européenne s’est donné des cibles exigeantes de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre : elle veut les réduire « d’au moins 55 % » d'ici à 2030 par rapport au niveau de 1990, et parvenir à la carboneutralité pour 2050. Le Canada aussi entend être carboneutre en 2050.

Mais 2050, c’est demain. D'ici là, il faudra avoir remplacé les énergies fossiles par des énergies non émettrices et, quand ce n'est pas possible, pouvoir capter les gaz à effet de serre émis par la combustion des énergies fossiles : le charbon, le pétrole et le gaz naturel. Vaste programme ! Ça nous laisse très peu de temps pour changer ce qui n’est ni plus ni moins que la base matérielle de la civilisation industrielle : l’énergie produite au moyen des hydrocarbures.

Or, dans l’immédiat, pour remplacer le gaz russe, certains pays européens ont accru leur recours au charbon, source d’énergie deux fois plus émettrice que le gaz naturel.

Les opinions publiques européennes se polarisent à propos de la transition énergétique. Alors qu'une partie de la population s'alarme de la lenteur de la réduction des gaz à effet de serre et le reproche aux autorités politiques, une autre partie s'inquiète des conséquences des politiques climatiques sur l’emploi, la pression fiscale et les factures d’électricité.

Cette polarisation entre ceux qui s'inquiètent de la fin du monde et ceux qui s'inquiètent de la fin du mois peut conduire à la paralysie ou du moins entraver sérieusement les efforts nécessaires vers la neutralité carbone. Les gens doivent être convaincus que le changement ne se produira pas contre eux, mais avec eux.

Il faut trouver le moyen de réconcilier deux nécessités : la première est d’accélérer la transition afin de freiner un réchauffement climatique de plus en plus nocif. La deuxième est de conserver l’appui de la population pour cette transition, laquelle, pour cela, ne doit pas être perçue comme aventureuse, brusque, coûteuse et injuste. Pour réussir, il faut garder l’appui du peuple. D’où la nécessité, pour deux pays comme la France et le Canada, de travailler de très près ensemble à cette fin.

Il y a une convergence manifeste entre l’enjeu géostratégique et l’enjeu énergétique, car les démocraties européennes veulent échapper à une trop grande dépendance aux sources d’énergies en provenance des grandes puissances autoritaires, la Russie du point de vue du gaz naturel, mais aussi la Chine du point de vue des ressources critiques nécessaires à la transition énergétique.

Comme vous le savez, pour remplacer les hydrocarbures par l’électrification et l’hydrogène, l’humanité a besoin d’une quantité phénoménale de minéraux stratégiques tels que le lithium, le cobalt, le nickel, les terres rares. D’ici 2030, la France, ainsi que toute l’Union européenne, devront importer au minimum soixante-dix pourcent de leur demande en minéraux critiques. Or, aujourd’hui, l’essentiel de la production ou de la transformation de ces minéraux critiques est contrôlé par la Chine.

C’est ici qu’apparaît… le Canada. Nous savons tous à quel point le Canada est un partenaire pour la France et l’Europe, comme un ami proche, un allié indéfectible, une démocratie sûre, une source intarissable de coopération en science, en technologie, en affaires. Le Canada est le plus européen des pays non-européens, dont les deux langues officielles sont européennes, en plus d’être un parent de la France de par l’histoire et la langue française.

Mais il y a autre chose : le Canada possède la ressource. Le Canada peut fournir des ressources essentielles à la transition énergétique vers une économie à faibles émissions. Son sol renferme 22 minéraux et métaux considérés comme essentiels à cette transition, étant utilisés dans les véhicules électriques, la production d’énergie renouvelable, les batteries de haute qualité, les applications de technologies propres et les chaînes d’approvisionnement de fabrication de pointe.

Avec l’abondance de ces ressources critiques, avec ses grandes réserves d’uranium, avec son statut de premier producteur (hors Chine) d’électricité renouvelable, avec la production d’hydrogène propre, muni des technologies les plus avancées pour capter le CO2, ce semi-continent qu’est le Canada a les ressources et l'écosystème industriel pour être un partenaire commercial clé de la France vers un avenir décarboné.

Il est primordial que cette capacité canadienne d’amener la ressource sur le marché français se matérialise. Pour cela, il nous faudra beaucoup de coopération sur le plan énergétique et minier, à une échelle jamais vue, des partenariats d’affaires, des contrats à long terme, des investissements massifs, des ententes sur des normes d’extraction minière exigeantes sur les plans sociaux, environnementaux et respectueuses des peuples autochtones, en somme une mobilisation de part et d’autre de l’Atlantique.

Les ressources canadiennes sont sollicitées de toutes parts : d’abord par nous-mêmes, les Canadiens, qui entendons nous donner les moyens de réussir notre propre transition énergétique. Aussi par les États-Unis bien sûr, par l’Allemagne et d’autres pays européens, par le Japon, la Corée, tous ces pays qui entendent échapper à une trop grande dépendance de la Chine. Pour que les Français saisissent cette opportunité, nous devons nous atteler à cette tâche sans plus attendre.

Des entreprises françaises majeures investissent déjà au Canada – par exemple Stellantis et ses activités cruciales en matière de production de véhicule électrique et de batteries, Air Liquide avec la production d’hydrogène, ou Alstom avec le lancement de son projet pilote d’un train à l’hydrogène entre Québec et Charlevoix. Pour toutes les compagnies françaises, les opportunités sont immenses.

Bientôt, la Première ministre Borne visitera les capitales du Canada et du Québec. On peut s’attendre à ce que cet enjeu de la transition énergétique soit l’un de sujets centraux de son voyage. Plus tard dans l’année, le Président Macron et le Premier ministre Trudeau présideront au premier Conseil des ministres conjoint de nos deux pays. Ce sera l’occasion en or de donner une vigoureuse impulsion à cette révolution énergétique. Mon équipe et moi y travaillons activement avec l’ambassade de France au Canada et l’ambassadeur Michel Miraillet. La coopération scientifique, économique et commerciale entre la France et le Canada, déjà excellente, doit atteindre un nouveau sommet.

En de telles circonstances, vous conviendrez avec moi qu’il ne serait que logique que la France ratifie l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne, l’AECG ou le CETA, cet accord en vigueur depuis cinq ans, qui n’a apporté que des bénéfices à nos deux économies, qui permet notamment d’exporter tous métaux et minéraux critiques sans contingent ni droits de douane, et que les Pays-Bas, l’Allemagne, en tout 17 États-membres sur 27, ont maintenant ratifié.

Toutes les craintes exprimées en France ne se sont pas matérialisées : non, le bœuf canadien n’a pas envahi le marché français. Mieux, les exportations agricoles ou d’autres secteurs « sensibles » français comme le textile et l’habillement sont de grands bénéficiaires du CETA, comme le montre la dernière étude du Ministère de l’Europe et des Affaires Étrangères sur l’impact du CETA.

La transition écologique vers la neutralité carbone trouve dans le CETA un levier efficace, lui qui a favorisé l’accroissement de 22% du commerce de biens environnementaux entre l’Union européenne et le Canada.

L’Europe et la France ont tout intérêt à garder le marché ouvert avec le Canada, un pays gorgé de ressources critiques, chef de file mondial des technologies propres, offrant une vaste gamme de produits et services novateurs, dans des secteurs allant des énergies renouvelables et du stockage de l'énergie à la gestion des déchets. Ces produits et services sont parfaitement adaptés pour soutenir la mise en œuvre de France 2030.

Il faut éviter toute forme de repli sur soi, la fragmentation des marchés et le recul de la coopération économique. Une nation commerçante comme le Canada ne veut pas se retrouver face à deux forteresses closes, l’américaine et l’européenne. Nos défis communs ne connaissent pas de frontières, alors gardons les échanges entre démocraties aussi inclusifs que possible, afin que les capacités innovatrices de chacun profitent à tous.

Donc voilà les priorités dont je voulais vous entretenir. Il faut que la France et le Canada travaillent ensemble, sans relâche, de concert, pour l’Ukraine et la paix dans le monde, pour la sécurité et la transition énergétique de la France, de l’Europe et du monde. 

Bien sûr, j’ai d’autres enjeux qui m’animent comme ambassadeur du Canada en France, économiques, culturels, sociaux, consulaires, mais plutôt que de vous en faire la nomenclature, j’ai voulu consacrer ce discours de vingt minutes à ces deux impératifs : la paix, c’est-à-dire la réconciliation entre les humains, et la transition énergétique, c’est-à-dire la réconciliation entre les humains et la planète.

Je vous remercie de votre attention.

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