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Le Canada et les marchés européens : où en sommes-nous ?

Déjeuner-causerie organisé par le Conseil des relations internationales de Montréal, sur le thème : « Comment renforcer nos relations commerciales avec l'Europe »

Stéphane Dion - Envoyé spécial auprès de l’Union européenne et de l’Europe et ambassadeur en France et à Monaco

13 juin 2024 - Marriott Château Champlain, Montréal

Tout en remerciant Pierre Lemonde de m’avoir invité à une tribune aussi prestigieuse que le CORIM, en remerciant aussi le président Sam Ayoub et sa Chambre de leur dévouement pour les relations économiques entre le Canada et l’Europe, et en prélude à l’excellent panel que nous aurons avec madame Proulx et messieurs Decostre et Laverdure, je voudrais faire ressortir le potentiel que représente le marché européen pour nous et l’intérêt accru des Européens pour le marché canadien. Je traiterai aussi des tendances protectionnistes à l’œuvre en Europe dont nous devons nous prémunir.

L’Europe dont je parle, celle qui correspond à mon aire de responsabilité comme Envoyé spécial, s’étend de l’Islande au Kazakhstan, en incluant l’Asie centrale. Bien sûr, ces marchés, si immenses soient-ils, ne seront jamais l’équivalent pour notre économie de notre grand voisin états-unien. Mais dans notre stratégie de diversification, l’Europe constitue une opportunité formidable pour nous.

Nous avons besoin de l’Europe, le plus grand importateur et exportateur mondial de biens et de services, abritant de grandes entreprises de haute technologie à forte croissance produisant des solutions dans l’ensemble de la chaîne de valeur. Les grandes transformations, celles de la transition numérique, de l’intelligence artificielle et de la décarbonation, se jouent, dans une large mesure, en Europe. À lui seul, le marché de l'UE des 27 États membres, avec ses 450 millions de consommateurs, est le deuxième marché d'exportation du Canada – après les États-Unis – représentant un commerce bilatéral de plus de 158 milliards de dollars.

L’Union européenne (UE) et ses institutions universitaires et de recherche figurent parmi nos principaux partenaires scientifiques et technologiques, d’autant que le Canada sera maintenant un pays associé à Horizon Europe, le plus grand programme collaboratif de science, de recherche et d'innovation au monde, doté d'un budget équivalent à 140 milliards de dollars.

Nous avons besoin de l’Europe non seulement pour commercer plus, mais aussi pour commercer mieux, pour injecter dans le commerce international des normes environnementales et sociales qui correspondent à nos objectifs. En effet, l’Union européenne s’affirme de plus en plus comme un organisme mondial de réglementation. Notamment, elle sera un allié clé pour effectuer la transition vers une économie durable nette zéro, fondée sur des normes élevées et acceptées au niveau international. Le Canada a besoin de cette réglementation exigeante car nous ne pouvons pas ouvrir toutes ces usines et extraire, traiter et commercialiser ces minéraux critiques essentiels à la transition énergétique, en tolérant des normes sociales et environnementales aussi laxistes que celles de certains autres pays.

Nous avons besoin de l’Europe et en retour, celle-ci est de plus en plus consciente qu’elle aussi a besoin de nous. Ça se résume bien en anglais: we like each other but we realize more and more how much we need each other.

Le 24 février 2022 a fondamentalement changé la façon dont les Européens perçoivent le commerce avec le Canada. L’attaque brutale de Poutine contre l’Ukraine a conduit les dirigeants européens à se détacher du gaz russe et à chercher à rendre leurs chaînes d’approvisionnement moins dépendantes des régimes autocratiques, en particulier de la Chine.

Alors donc que la pandémie de Covid19 et l’invasion de l’Ukraine ont jeté une lumière crue sur les liens de dépendance industrielle, sanitaire, alimentaire et énergétique des pays démocratiques avec les régimes autocratiques, l’Europe cherche à réduire ses vulnérabilités. L’accès stable, prévisible et sécuritaire aux marchés de pays avec lesquels elle partage des valeurs démocratiques et des normes environnementales, sociales et de gouvernance, présente un avantage évident. Le Canada, en partenaire et allié, fait partie de la solution, d’autant que la relation de l’Europe avec d’autres alliés traditionnels se complique.

En effet le protectionnisme américain est une préoccupation pour l’Europe. En outre, les négociations commerciales de l’Union européenne avec l’Australie et le MERCOSUR sont au point mort.

Dans un contexte aussi difficile, les dirigeants européens s’intéressent beaucoup au Canada, le plus européen des pays non européens, une démocratie, un allié, une économie avancée à la fine pointe de la haute technologie, une nation commerçante munie d’un système financier solide, qui a conclu 15 accords commerciaux, représentant au-delà de 61 % de l'économie mondiale, soit plus de 1,5 milliards de consommateurs potentiels. En outre, ce semi-continent est gorgé de ressources naturelles critiques indispensables pour alimenter la transition mondiale vers une économie décarbonée et digitale : les terres rares, le cobalt, le lithium, le nickel, le graphite, le cuivre, etc. qui sont essentiels pour tout, des batteries aux voitures électriques.

C’est une bonne chose qu’un pays démocratique comme le Canada offre une autre source d’approvisionnement que celle de la Chine, pour éviter une trop grande dépendance envers ce régime.

Au cours des deux dernières années, notre gouvernement a signé un nombre important d’accords de coopération scientifique et commerciale avec plusieurs pays européens et l’Union européenne, notamment dans les domaines des minéraux critiques, de l’hydrogène propre, des énergies renouvelables et du nucléaire civil. Ressources naturelles Canada, notamment, entretient pas moins de 23 accords bilatéraux actifs avec des partenaires européens (Allemagne, Finlande, France, Pologne, Portugal, Royaume-Uni, Suède, Suisse, Ukraine, UE). Des investissements majeurs ont été réalisés par des entreprises européennes au Canada dans les secteurs des batteries et des voitures électriques. Des entreprises canadiennes ont remporté d’importants contrats dans divers secteurs énergétiques européens.

Un facilitateur clé de cette accélération des échanges économiques est l'Accord économique et commercial global (AECG), mieux connu en Europe, y compris en France, sous son acronyme anglais CETA. Depuis son entrée en vigueur provisoire en 2017, le commerce bilatéral de marchandises entre le Canada et l’Union européenne a crû de 65 % – ou 126 milliards de dollars – de façon équilibrée dans les deux sens, et dans tous les secteurs y compris l’agroalimentaire. Le commerce bilatéral de biens environnementaux a augmenté de près de 54 %. Pareillement, les échanges de services Canada-UE ont augmenté de près de 60 %, tandis que l'investissement bilatéral est en hausse de plus de 40 %.

L’AECG favorise aussi la circulation des idées et des cerveaux, en facilitant l’admission et le séjour temporaires des personnes à des fins professionnelles, accroissant du coup les interactions directes entre professionnels canadiens et européens. Les investisseurs potentiels peuvent plus facilement découvrir, sur le terrain, d’éventuelles opportunités d’affaires.

Nous, diplomate canadiens en Europe, devons favoriser la négociation de nouveaux accords, assurer le suivi de ceux qui ont été signés, soutenir nos ministres lors de leurs fréquentes visites en Europe, solliciter les investisseurs européens et aider nos entreprises dans leur recherche de contrats. Nous devons faire face à la vive concurrence d’autres pays sur le marché européen, à la fois pour attirer les investisseurs européens et pour gagner des parts de marché en Europe. Nous devons mettre toutes les chances de notre côté en consolidant toutes nos forces. Le gouvernement du Canada, ceux des provinces, et nos diplomates sur le terrain se consacrent à toutes ces tâches, qui prennent de plus en plus d’importance et s’accélèrent.

Mais en même temps, nous devons nous battre sur un autre front : la vague protectionniste qui risque de faire reculer nos échanges avec l’Europe. Cet état d’esprit protectionniste prend différentes formes, comme le recours croissant aux mesures antidumping et antisubventions, les barrières aux produits étrangers, voire au commerce intra-UE, parfois sous le couvert de « l’autonomie stratégique » et de la « sécurité économique ». Bien sûr, c’est surtout la concurrence chinoise qui motive ces mesures, mais nos entreprises peuvent en être des victimes collatérales. Notre gouvernement, notre ambassade à Bruxelles ainsi que celles dans les pays européens sont mobilisés pour éviter cela.

L’exemple le plus emblématique de ce protectionnisme revigoré est la contestation actuelle de la ratification de l’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne. Le Sénat français vient de voter contre la ratification. Le gouvernement français, lui, soutient fermement l’AECG.

La révolte agricole qui a éclaté en Europe cet hiver, et dont le vote du Sénat français est en grande partie issu, prend notamment la forme d’une campagne contre les produits importés qui ne seraient pas soumis aux mêmes normes sanitaires et environnementales imposées par l’UE et les États européens.

Ces tendances protectionnistes s’accentuent à mesure que les partis d’extrême droite gagnent en influence dans la plupart des pays européens et à Bruxelles. Beaucoup de ces partis promeuvent un repli nationaliste, une impulsion identitaire hostile au cosmopolitisme et à la mondialisation symbolisée par les accords de libre-échange. L’AECG se retrouve assimilé à d’autres accords redoutés comme celui avec le MERCOSUR. Leur nationalisme conduit nombre de ces partis à tomber dans l’euroscepticisme et à prêcher le retranchement derrière les frontières nationales (sans aller jusqu’à oser prôner une sortie impopulaire de l’UE ou de la zone euro).

Nos équipes diplomatiques sont donc à pied d’œuvre pour promouvoir les avantages de l’AECG auprès des parlementaires, des entreprises et des syndicats agricoles, montrant à quel point il s’agit d’un accord gagnant-gagnant, y compris pour l’agriculture européenne.

La vague protectionniste est aussi en partie liée à un retour de bâton contre les politiques environnementales et climatiques. À mesure que celles-ci passent des principes généraux aux réglementations concrètes, la résistance des lobbies des secteurs agricole, industriel et autres s’organise. Alors que l’on sort à peine d’une période de forte hausse des prix, surtout énergétique, l’effet sur les populations se fait sentir. Les partis d’extrême droite attisent cette réaction et en profitent. D’autres partis deviennent plus prudents et veulent donner des gages qu’ils ne laisseront pas rentrer sur le marché européen des produits qui ne respectent pas les normes environnementales européennes.

Notamment, l’UE est déterminée à poursuivre la mise en œuvre de son mécanisme d’ajustement aux frontières pour le carbone. Elle présente cette tarification comme une question de justice sociale pour les entreprises européennes, qui ne doivent pas être soumises à la concurrence déloyale d’entreprises étrangères qui n’ont pas à défrayer le coût de la tarification du carbone dans leur propre pays.

Jusqu'à présent, le gouvernement canadien a fait valoir avec succès auprès de l'Union européenne le fait que nos systèmes rigoureux de tarification du carbone devraient être reconnus lorsque l'ajustement carbone à la frontière est appliqué aux produits canadiens. Le prix du carbone déboursé dans le cadre des systèmes canadiens (fédéral et provincial) doit être reconnu, de sorte que nos exportateurs n’aient pas à payer deux fois pour leurs émissions.

Je traiterai plus longuement de cette question plus tard aujourd’hui en livrant l’allocution de clôture d’une conférence tenue par l’Université de Sherbrooke sur la fiscalité verte. Pour le moment, je souligne que la tarification du carbone est un outil d’exportation et que l’abolir au Canada serait non seulement une erreur écologique mais aussi contraire aux intérêts économiques des Canadiens.

En résumé, nous devons empêcher l’érection de nouvelles barrières protectionnistes contre nos produits et, au contraire, progresser vers des marchés européens plus ouverts ainsi que vers des réglementations fondées sur la science et conformes à nos objectifs sociaux et environnementaux.

Dans une large mesure, la prospérité du Canada, nos débouchés commerciaux, le succès de notre transition vers le développement durable et une économie digitale et décarbonée, sans parler de la poursuite de nos objectifs de paix, de démocratie et de de justice sur tous les continents, dépendront de notre capacité à consolider des alliances en Europe et à y établir des partenariats toujours plus solides et efficaces.

Voilà des sujets dont je serai maintenant très heureux de discuter avec Mme Proulx et messieurs Decostre et Laverdure.

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