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Pas de tarifs entre amis

Allocution de l’Ambassadeur prononcée durant un petit déjeuner au Sénat avec le groupe d’amitié Canada-France

Stéphane Dion - Ambassadeur en France et à Monaco et Envoyé spécial auprès de l’Union européenne et de l’Europe

5 février 2025 - Le Sénat français, Palais du Luxembourg

Monsieur le président Chantrel, cher Yan, merci de cette invitation,

Mesdames et Messieurs les Sénatrices et Sénateurs, chers amis du Canada.

Par gros temps, lorsque cela tangue, il est important de se retrouver entre amis. Et de se retrouver un peu comme chez soi, ce que je ressens ici en tant qu’ancien parlementaire.

Vous avez choisi de vous intéresser au Canada. Je peux deviner pourquoi. Vous aimez ce pays, l’un des plus aimés au monde selon tous les sondages où on demande aux humains où ils voudraient vivre si ce n’était chez eux. D’avoir été ambassadeur du Canada durant les jeux olympiques et paralympiques de Paris a été l’une des expériences les plus agréables de ma vie, tellement j’étais une rockstar avec ma casquette et mon t-shirt à feuille d’érable!

Le Canada est un pays ami, le plus européen des pays non européens, rattaché à la France par l’histoire des rives du Saint-Laurent aux plages de Normandie, une économie de pointe et donc un partenaire d’affaires de choix, et avec un sol gorgé des ressources naturelles dont la France a besoin notamment pour réussir votre transition digitale et votre transition énergétique vers une économie carboneutre.

Le Canada est aussi une nation commerçante, avec des accords qui lui donnent accès à l’Europe (vous allez ratifier le CETA un jour quand même, les chiffres sont tellement positifs pour nos deux économies, y compris pour votre agriculture !). Des accords commerciaux relient aussi le Canada avec l’Indopacifique et… avec le Mexique et les États-Unis, eh oui, même si le président Trump a tenté de ne pas respecter cet accord en imposant des tarifs de 25 %.

Quelles qu’en soient les raisons, la tentative du président Trump d’imposer ses tarifs serait nuisible y compris pour l’économie américaine. Il dit vouloir endiguer l’arrivée du fentanyl et l’immigration illégale en provenance du Canada. Mais c’est moins de 1 % du fentanyl et des passages illégaux aux États-Unis qui proviennent du Canada. Et puisque les deux pays veulent lutter toujours davantage contre ces deux problèmes, il faut travailler ensemble pour rendre les contrôles aux frontières plus efficaces, y compris d’ailleurs pour contrer d’autres fléaux, dont le passage d’armes illégales au Canada en provenance des États-Unis. C’est ce que le premier ministre Trudeau ne cesse d’expliquer.

Nous disposons maintenant d’un mois pour trouver une solution gagnant-gagnant avec notre voisin et tout premier partenaire commercial.

L’imposition de tarifs ne ferait que nuire à nos deux pays, à nos travailleurs, nos entreprises et nos consommateurs, tellement les deux économies sont imbriquées.

Rendez-vous compte : le Canada achète plus de biens américains que la Chine, le Japon, le Royaume-Uni… et la France… réunis!

Plus de la moitié des marchandises exportées par les États-Unis le sont principalement au Canada. Le Canada achète la moitié des véhicules exportés par les États-Unis, dont les trois-quarts des camions. Et aussi 36 % des fruits et légumes.

Le Canada est le plus grand marché d’exportation pour 36 États américains et figure parmi les trois premiers pour 46 des 50 États. Oui il y en a bien 50, pas 51!

Le Canada est la plus importante source d’investissement étranger direct aux États-Unis.

Le Canada est le plus grand fournisseur d’énergie des États-Unis. Si on enlève l’énergie, ce sont les États-Unis qui ont un surplus commercial avec le Canada.

Pas moins de 70 % des biens canadiens exportés aux États-Unis sont utilisés dans la production d’autres biens. Ils entrent dans la chaîne de valeurs. Les deux économies sont imbriquées. On ne peut pas frapper l’une sans frapper l’autre.

Je ne vous dis pas que ce sont les États-Unis qui devraient devenir la onzième province canadienne ! Je dis simplement que les États-Unis ne subventionnent pas le Canada, on ne peut prétendre cela sérieusement. Soutenir une telle idée serait manquer de respect envers les Américains en leur niant leur sens des affaires bien connu. S’ils achètent nos produits, ce n’est bien sûr pas pour nous faire plaisir, c’est parce que c’est bon pour leur portefeuille.

Sénateurs français, amis du Canada, je vous dis tout ça pour que vous vous prépariez vous-mêmes à développer vos arguments, au cas où le président Trump, comme il l’a menacé, lançait une guerre commerciale contre l’Union européenne, au motif que vous n’achetez pas suffisamment de marchandise et d’hydrocarbures américaines, ou même parce que le Danemark ne coopère pas à sa volonté de s’emparer du Groënland.

Le Mexique et le Canada sont la première digue, mais après ça pourrait être vous.

D’ailleurs, si l’administration Trump persiste à vouloir nous fermer leur marché, développons encore plus les liens entre nos économies. Vous savez que le Canada, lui, est un partenaire fiable, respectueux des règles et des traités. La France et l’Europe auront, à l’avenir, besoin de sécuriser de nouveaux débouchés pour compenser les effets néfastes d’éventuels tarifs américains. Il faut, j’en suis absolument convaincu, que nous intensifions nos échanges pour renforcer le lien transatlantique.

Oui, le Canada, la France et toute l’Europe, nous devons coopérer ensemble, sur le front du commerce, mais aussi pour l’appui à l’Ukraine, la bonne marche des institutions des Nations unies, de l’Accord de Paris, de la transition vers une économie carboneutre, de la protection de la biodiversité, de l’aide au développement, de la paix au Moyen-Orient, du développement d’une intelligence artificielle tournée vers l’humain, de la lutte aux paradis fiscaux et de toutes les causes pour lesquelles la France, l’Europe et le Canada sont au diapason et ne demandent qu’à coopérer avec notre grand allié américain.

Mais pour cela ce serait mieux d’avoir une France stable.

Je sais, ayant été parlementaire moi-même, que ce n’est pas facile de s’entendre entre adversaires politiques, surtout quand il faut faire des arbitrages pénibles pour réduire un gros déficit budgétaire. C’est vrai dans les parlements de tous les pays démocratiques : les parlementaires de sensibilité de gauche ont tendance à dire « demandons plus aux riches » à quoi les sensibilités de droite répondent « libérons l’économie ». En l’absence de majorité parlementaire, il n’y a pas d’autre solution que le compromis.

Au prochain Sommet du G7, sous présidence canadienne en juin, ce ne sont pas moins de cinq des sept pays autour de la table qui seront représentés par un autre leader que l’année dernière. Les Allemands éliront un nouveau parlement à la fin du mois et devraient s’entendre par la suite sur un nouveau gouvernement de coalition. Les Canadiens auront un nouveau premier ministre ou une nouvelle première ministre mi-mars, et des élections législatives fédérales auront lieu au plus tard d’ici octobre. Même les Belges ont fini par se trouver un nouveau premier ministre cette semaine!

Qu’en sera-t-il de la France? L’esprit de compromis va-t-il prévaloir?

Tout ce que je peux faire comme diplomate étranger, c’est vous souhaiter bonne chance et vous dire que le Canada, le monde, nous avons besoin d’une France stabilisée.

Voilà l’essentiel de ce que je voulais vous dire ce matin. Mais j’en ai encore plus à dire à mes amis du Sénat français, et suis donc impatient de répondre à vos questions et d’échanger avec vous.

Merci.

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