Notes pour l'allocution du haut-commissaire du Canada au Royaume-Uni, Ralph Goodale, au Cambridge Canadian Club
Université de Cambridge, Cambridge, Royaume-Uni
Mercredi 12 février 2025
Bonsoir tout le monde. Merci à tous pour votre aimable invitation à être parmi vous cette année encore. Salutations et bons vœux du gouvernement du Canada.
En avril de cette année, je passerai le cap des quatre ans en tant que haut-commissaire du Canada au Royaume-Uni. En termes diplomatiques, cela signifie que mon séjour ici touche à sa fin. Pour ce soir, j'ai pensé jeter un coup d'œil en arrière sur ces quatre dernières années, mais surtout en avant sur un défi majeur qui se profile à l'horizon.
Avec le recul, deux observations principales se dégagent :
Premièrement, les relations entre le Canada et le Royaume-Uni, sous les gouvernements conservateurs précédents et maintenant sous les travaillistes, sont riches, profondes et très fonctionnelles. Elles fonctionnent bien parce qu'elles ne dépendent pas de la politique. Elles sont ancrées dans la longue expérience vécue par nos deux pays l'un envers l'autre, dans le respect et la confiance que nous avons accumulés, et dans les valeurs que nous avons promues et défendues ensemble dans le monde depuis très longtemps.
Notre instinct sur les questions importantes est généralement le même. Et cela pourrait s'avérer encore plus utile aujourd'hui, compte tenu de l'évolution de la situation aux États-Unis.
Deuxièmement, Londres est un poste important et très actif pour le Canada - notre plus ancienne mission diplomatique, la deuxième plus importante au monde. En termes de relations politiques, de diplomatie et de politique étrangère, de défense, de sécurité, de renseignement et d'application de la loi, de commerce et d'investissement, d'immigration, d'affaires consulaires et, tout simplement, de visites de Canadiens (pour toutes sortes de raisons, des affaires officielles au tourisme), la Maison du Canada est un lieu très animé.
Lorsque je suis arrivé ici en avril 2021, les principaux problèmes étaient le BREXIT et la COVID, suivis de l'évacuation de l'Afghanistan et d'AUKUS. Le Royaume-Uni a également accueilli un sommet du G7 à Cornouailles cette année-là, ainsi que la CdP26 à Glasgow.
En 2022, Poutine a lancé sa guerre d'agression illégale à grande échelle contre l'Ukraine. Le Canada a ouvert deux séries de négociations commerciales avec les Britanniques. C'est l'année du jubilé de platine de la reine Elizabeth, mais aussi, malheureusement, de son décès, de ses funérailles nationales et de l'avènement de Sa Majesté le roi Charles III. Entre-temps, le gouvernement britannique a eu trois Premiers ministres - Boris Johnson, Liz Truss et Rishi Sunak.
En 2023, nous avons célébré le 25e anniversaire de l'accord du Vendredi saint de Belfast, puis le couronnement du nouveau roi, y compris une audience historique pour les dirigeants autochtones du Canada. Les négociations se sont achevées sur l'adhésion du Royaume-Uni au Partenariat transpacifique avec le Canada et dix autres pays. Mais cette année-là, tragiquement, la brutalité russe s'est poursuivie en Ukraine et une nouvelle guerre majeure a éclaté au Moyen-Orient, à la suite d'un horrible attentat terroriste perpétré par le Hamas.
En 2024, la destruction de l'Ukraine et du Moyen-Orient fait rage, tandis que la fièvre des élections s'empare d'autres pays (dont le Royaume-Uni, l'Union européenne et les États-Unis). En effet, dans plus de 100 pays, les citoyens se sont rendus aux urnes à un moment ou à un autre l'année dernière, avec des résultats inégaux et parfois déstabilisants. Si les Canadiens trouvent fascinante l'élection d'un nouveau gouvernement britannique (une large majorité travailliste), c'est le retour de Donald Trump aux États-Unis qui a le plus retenu l'attention dans le monde entier.
Dans l'histoire moderne de l'Amérique du Nord, pratiquement tous les présidents des deux partis ont eu de très bonnes choses à dire sur le Canada, depuis Eisenhower et Kennedy jusqu'à Clinton, Obama et les deux George Bush. Ils ont parlé avec éloquence de l'unité entre les États-Unis et le Canada, de la confiance et du respect, de la franchise et des efforts honnêtes entre des États égaux, indépendants, libres et souverains qui partagent des intérêts communs vitaux et font face ensemble à un monde troublé.
Le président Ronald Reagan a déclaré un jour : « Nous sommes plus que des amis, des voisins et des alliés : nous sommes « de la même famille » et nous avons construit ensemble la relation la plus productive entre deux pays dans le monde ».
Il a également mis en garde contre ceux « ... qui sont prêts à déclarer une guerre commerciale contre nos amis - affaiblissant notre économie, notre sécurité nationale et l'ensemble du monde libre ».
Nos deux pays libres, égaux, indépendants et souverains ont la chance d'avoir l'un pour l'autre un « voisin ». Mais comme l'a fait remarquer l'ancien Premier ministre Pierre Trudeau, pour nous, c'est comme une souris qui dort à côté d'un éléphant : c'est un compagnon formidable, mais il faut être attentif à ses moindres soubresauts et à ses moindres grognements.
En regardant de près, les Canadiens connaissent les convulsions qui secouent de temps à autre l'Amérique, et ce dès le début de la guerre d'indépendance. Quelques années plus tard, lorsque le Congrès américain nouvellement créé a fait sa première déclaration de guerre officielle, c'était contre ... la Grande-Bretagne et ses colonies canadiennes en 1812.
Pendant plusieurs décennies, le Canada a été le terminus nord du « chemin de fer clandestin » qui servait de refuge aux anciens esclaves fuyant le Sud. Alors que notre Confédération était « négociée » dans les années 1860, les Américains menaient une guerre civile, principalement sur la question de l'esclavage. Pendant la seconde moitié du XIXe siècle, le Canada a construit un chemin de fer transcontinental, déployé le précurseur de la GRC et stimulé l'afflux de colons immigrés, essentiellement pour affirmer notre souveraineté et empêcher les incursions américaines dans nos territoires du Nord-Ouest.
Le 20e siècle a commencé par une proposition d'accord de libre-échange entre les États-Unis et le Canada, qui a été vivement rejetée lors des élections de 1911. La collaboration économique transfrontalière s'est épanouie dans les années 1950 et 1960 avec la construction conjointe de la voie maritime du Saint-Laurent, puis avec le pacte automobile entre le Canada et les États-Unis. Mais il a fallu attendre la fin des années 1980 pour qu'un accord de libre-échange bilatéral global soit conclu.
Pendant ce temps, les Canadiens s'étaient pleinement engagés dans deux guerres mondiales, défendant la liberté, la démocratie, les droits de l'homme et l'État de droit, des années avant d'être rejoints par les alliés des États-Unis. Nous nous sommes battus côte à côte en Corée. À Suez, le Canada a apporté au monde le concept de maintien de la paix internationale. Avec les États-Unis, le Royaume-Uni et d'autres pays, nous sommes devenus après la guerre d'ardents défenseurs du multilatéralisme, et les architectes d'institutions telles que les Nations unies, la Banque mondiale, le FMI et l'OMC, ainsi que d'alliances vitales telles que le Groupe des cinq, l'OTAN et le NORAD.
Les Canadiens ont été les témoins des luttes récurrentes des Américains contre l'isolationnisme, du fanatisme de l'ère McCarthy et de l'agonie du Vietnam. Nous avons été des partenaires solides en matière de sécurité nationale, notamment lors du sauvetage des diplomates américains à Téhéran et de la réponse à la terreur à New York le 11 septembre. Nous avons refusé d'être entraînés en Iraq (et nous avons eu raison), mais nous avons joué dans la cour des grands en Afghanistan. Aujourd'hui, nous collaborons quotidiennement en Ukraine, au Moyen-Orient, en Lettonie et dans de multiples situations à travers le monde.
Tout cela pour dire que les Canadiens connaissent très bien les tiraillements et les turbulences de notre grand voisin. Nous sommes des alliés proches, des partenaires, des amis et même des familles. Mais nous ne sommes pas des Américains et nous ne voulons pas le devenir.
En effet, nous sommes assez fiers d'être une société moins polarisée, plus accommodante, plus inclusive, avec des taux de violence plus faibles et un engagement plus profond envers l'État de droit par le biais d'une démocratie parlementaire. Nous avons une cote de crédit triple A, le taux d'endettement le plus bas du G7, un système bancaire sûr et prudent, et certains des meilleurs cerveaux du monde dans le domaine des technologies émergentes comme l'intelligence artificielle. Nous avons moins de pauvreté chez les enfants, une plus grande espérance de vie, une meilleure qualité de vie plus largement partagée, et un système de santé où la première chose que l'on vérifie est en fait votre pouls, et non votre carte de crédit.
Rien de tout cela ne justifie l'autosatisfaction ou la suffisance, mais il était certainement encourageant - voire passionnant - de voir comment les Canadiens ont réagi lorsque nous avons été attaqués collectivement ... lorsque notre souveraineté a été remise en question ... lorsque la « force économique » des droits de douane américains illégaux de 25 % a été menacée contre nous.
Les Canadiens ont été provoqués et en colère. Et nous nous sommes rassemblés, plus vocalement et plus concrètement que nous ne l'avions fait depuis très longtemps. Des manifestations spontanées de cohésion et de ferveur nationales ont eu lieu lors d'émissions de ligne ouverte, dans les médias sociaux, entre les premiers ministres, les chefs d'entreprise et les syndicats, lors de matchs de hockey, au-delà des clivages politiques, géographiques, démographiques et économiques. C'était vraiment remarquable.
La frontière entre le Canada et les États-Unis s'étend sur près de 9 000 km, d'un océan à l'autre. Il s'agit de la frontière internationale non militarisée la plus longue, la plus sûre et la plus rentable du monde. Il existe quelque 200 points d'entrée mutuels. Chaque jour, près de 400 000 personnes franchissent cette frontière dans un sens ou dans l'autre, ce qui représente plus de 3 milliards de dollars d'échanges bilatéraux. Cela représente plus d'un billion de dollars par an.
Notre énorme volume d'échanges est également remarquablement équilibré. Le Canada enregistre un excédent sur les ventes d'énergie aux États-Unis. Les Américains enregistrent des excédents sur les produits manufacturés et les services vendus au Canada. Ils ont également un grand avantage sur les investissements binationaux - les investissements canadiens aux États-Unis dépassent de plus de 220 milliards de dollars les investissements américains au Canada.
Environ 70 % de nos exportations vers les États-Unis alimentent les chaînes d'approvisionnement américaines, créant ainsi des millions d'emplois américains. Dans l'autre sens, les Canadiens achètent plus de biens et de services aux Américains que le Royaume-Uni, la France, la Chine et le Japon réunis. Nous sommes le premier marché d'exportation de 36 États américains et nous figurons parmi les trois premiers marchés d'exportation de 46 d'entre eux.
Il est évident que l'application de droits de douane à cette relation importante, intime, complexe et très fructueuse serait contre-productive pour le Canada, certes, mais aussi pour les Américains, car elle entraînerait une hausse des coûts et des prix aux États-Unis, nuirait à la compétitivité et supprimerait des emplois.
Au dernier moment, la menace de tarifs douaniers généralisés contre le Canada a été repoussée de 30 jours (jusqu'au 4 mars) pour voir si le président Trump est satisfait de sa situation économique avec le Canada. Cela soulève une question essentielle : quel est le véritable objectif de ces droits de douane ? La justification change de temps en temps - de l'interdiction des drogues à l'arrêt des migrants illégaux, de l'augmentation des recettes à la lutte contre le déficit commercial. Mais aucune de ces excuses ne peut être justifiée sur une base factuelle solide. Pas contre le Canada.
Nous devons supposer qu'il s'agit en réalité d'une question de pouvoir et de contrôle - un exercice de « la loi du plus fort » - et que les Canadiens sont à juste titre préoccupés par nos approvisionnements en énergie, d'autres ressources naturelles telles que la potasse et le nickel, nos minéraux essentiels et notre eau douce, sans parler de notre souveraineté fondamentale.
Au-delà de l'indignation rhétorique exprimée par les Canadiens et des mesures spontanées telles que le boycott des voyages et des produits américains, le gouvernement a réagi à la menace tarifaire générale de cinq manières qui semblent avoir eu un certain impact :
Tout d'abord, nous avons envoyé des messages ciblés et fondés sur des faits à l'administration américaine, aux deux chambres du Congrès, aux capitales des États, aux maires et aux gouvernements locaux, aux dirigeants d'entreprises et de syndicats, aux organisations communautaires et aux médias américains, en exposant les dommages très réels qui seraient causés à l’Amérique par les droits de douane de M. Trump et par les mesures de rétorsion promises par le Canada. Ce serait une douloureuse blessure auto-infligée. Et totalement inutile.
Deuxièmement, nous avons clairement indiqué que le Canada prendrait des mesures de rétorsion à l'encontre d'au moins 155 milliards de dollars de produits américains - bien au-delà du jus d'orange et du bourbon.
Troisièmement, nous avons travaillé sur des mesures de soutien aux entreprises et aux travailleurs canadiens afin de les protéger des pires effets d'une guerre commerciale. Il y aurait toujours des dégâts, mais le gouvernement pourrait aussi les soutenir.
Quatrièmement, nous avons réaffirmé notre volonté de diversifier le commerce canadien au-delà des États-Unis. La stratégie de diversification des échanges du Canada est en place depuis 2017. Elle comprend maintenant 15 accords donnant accès à 51 pays et aux deux tiers du PIB mondial. Ici, au Royaume-Uni, nous avons déjà un bon accord de libre-échange, exempt de droits de douane et de quotas à 99 %. Nous essaierons de l'améliorer encore.
Cinquièmement, le gouvernement fédéral et les provinces travaillent avec les entreprises et les syndicats pour rendre l'économie canadienne plus productive et plus résistante, en dépit de ce que pourraient faire les États-Unis. Cela implique des améliorations réglementaires, la réduction des barrières commerciales interprovinciales, le développement de la science, de la technologie et de l'innovation, la construction d'infrastructures et des mesures fiscales visant à élargir et à accélérer les investissements au Canada.
Alors que la menace de droits de douane immédiats contre le Canada a été écartée la semaine dernière, du moins pour un mois, le problème est revenu cette semaine avec l'annonce de droits de douane américains sur l'acier et l'aluminium en provenance de tous les pays du monde, à compter du 12 mars.
Le Canada est le plus grand exportateur de ces deux produits vers les États-Unis. Les acheteurs américains veulent nos approvisionnements à des conditions de marché pleinement concurrentielles pour tout ce qui concerne la défense, la construction navale, l'énergie et la construction automobile. Les fantastiques relations commerciales et chaînes d'approvisionnement que nous avons développées en Amérique du Nord dans ces secteurs rendent nos deux pays plus compétitifs et plus sûrs.
En réponse à cette dernière menace, nous nous efforcerons évidemment d'éviter la mise en œuvre. Les faits et la logique sont de notre côté. Mais s'il faut en arriver là, le gouvernement canadien a été clair comme de l'eau de roche : nous défendrons sans équivoque nos travailleurs, nos industries et notre pays. Nous ferons pression et nous serons prêts pour le 12 mars.
Alors que les mesures de rétorsion et de soutien sont en attente, toutes les autres actions visant à soutenir notre économie doivent être poursuivies à plein régime. Nous devons également continuer à faire passer nos messages auprès du public américain, car nos meilleurs défenseurs à Washington seront en fin de compte les Américains eux-mêmes.
Nous disons cela les yeux grands ouverts, car la confiance, une fois rompue, est difficile à réparer.
Nous devons également rester proches de nos autres amis et alliés dans le monde, en leur rappelant que le Canada est peut-être le canari dans la mine de charbon en ce moment. Mais ils pourraient bien être les prochains, et nous devons trouver des moyens de nous soutenir mutuellement.
Plus important encore, les Canadiens doivent se serrer les coudes. Tous les rassemblements spontanés, la cohésion nationale, la fierté et la détermination des Canadiens que nous avons vus ces derniers jours sont vraiment impressionnants. Nous devons continuer dans cette voie. Forts, unis et absolument déterminés à faire en sorte que le Canada reste le Canada.
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