Entre les mains des sages-femmes : transformer la santé maternelle au Soudan du Sud et en République démocratique du Congo

Une femme en travail se présente dans un établissement de santé d’Afrique subsaharienne. La salle est occupée. Une sage-femme l’accueille à la porte. On lui pose des questions, on l’évalue rapidement, on prépare un lit. Cependant, il se passe aussi quelque chose d’autre, moins visible, mais tout aussi vital. On l’écoute. On la rassure. On la respecte.
Pour de nombreuses femmes, il s’agit d’une première.
Le Soudan du Sud et la République démocratique du Congo (RDC) affichent des taux de mortalité maternelle parmi les plus élevés au monde. Dans ces pays, les systèmes de santé sont mis à rude épreuve. Les praticiens qualifiés des soins de santé sont peu nombreux, surtout en dehors des grandes villes. Certaines femmes qui ont vécu des expériences de négligence ou de mauvais traitements hésitent à aller chercher des soins.
Dans ce contexte, au-delà du simple fait d’offrir des soins, la manière dont les soins sont dispensés peut être tout aussi importante.

Source : © Daniel Lavigueur / CAM
Légende : Des membres du personnel de la Société congolaise de la pratique Sage-Femme se tiennent sous une bannière de la SCOSAF affichant « Pour sauver les vies des mères et des enfants » en République démocratique du Congo.
Le respect à la base de tout
Le projet SMART-SMR (Soins de maternité respectueux) veut changer la donne.
Soutenu par le gouvernement du Canada et mis en œuvre par l’Association canadienne des sages-femmes (ACSF), le projet s’est associé à l’Association des infirmières et sages-femmes du Soudan du Sud (SSNAMA) et à l’Association congolaise des sages-femmes (SCOSAF). Ensemble, ces associations ont travaillé à l’amélioration de la qualité des soins et des systèmes qui les soutiennent.
L’objectif était simple, mais d’une portée considérable : améliorer l’état de santé des mères en veillant à ce qu’elles reçoivent des soins sûrs, fondés sur des données probantes et respectueux de leur dignité et de leurs droits.
Les sages-femmes ont joué un rôle central dans cet effort. Dans de nombreuses communautés, elles représentent le premier – et parfois le seul – point de contact des femmes avec le système de santé. Elles soutiennent les femmes à chaque étape de la grossesse et de l’accouchement et au-delà. Pour les mères et leur bébé, leur présence peut faire la différence entre la vie et la mort.
Renforcer les voix nationales
Au début du projet, la SSNAMA et la SCOSAF étaient des associations professionnelles engagées, mais relativement petites, qui avaient une portée limitée dans leur pays.
Grâce au mentorat, à la planification et au soutien, les deux associations jouent désormais des rôles de plus en plus importants à l’échelle nationale. Les efforts étaient axés sur la gouvernance, les finances, la communication, le suivi et l’évaluation, ainsi que la sensibilisation, ce qui a permis aux associations de travailler plus efficacement et d’intervenir à des niveaux plus élevés.
« Nous avons appris à structurer nos activités en fonction des attentes des donateurs et des priorités nationales en matière de santé. Cela a changé la façon dont nous nous présentons en tant qu’organisation », a déclaré un membre de la direction de la SSNAMA. Puis est venue la reconnaissance. La SSNAMA est devenue un partenaire de mise en œuvre officiel du Fonds des Nations Unies pour la population au Soudan du Sud. En RDC, le plaidoyer de la SCOSAF a mené à la création d’un ordre national des sages-femmes en vertu d’une loi et d’un décret présidentiel. Ces deux réalisations reflètent la confiance croissante dans la capacité des associations à représenter les sages-femmes et à apporter des changements à l’échelle nationale.

Source : © Marthe Kalala / SCOSAF
Légende : Un groupe de sages-femmes de la troupe de théâtre de la SCOSAF et un agent de projet de l’ACSF sont assis devant le bureau de la Société congolaise de la pratique Sage-Femme en République Démocratique du Congo.
Élargir la portée régionale
L’un des éléments clés consistait à apporter un soutien accru aux sages-femmes dans les collectivités isolées.
Au cours du projet, trois nouvelles sections régionales de la SSNAMA ont été créées au Soudan du Sud. Dans le même temps, le SCOSAF a étendu ses activités régionales de défense des intérêts en RDC. Ces sections ont étendu la présence des associations dans des régions où les sages-femmes travaillent souvent de manière isolée, parfois en ayant des ressources ou un soutien très limités.
Les sections régionales sont devenues des lieux de rencontre et d’action collective, faisant le lien entre les fournisseurs de services de première ligne et les autorités locales et leur permettant de participer aux débats nationaux.
« Avant, nous n’étions pas représentés en dehors de Juba », a déclaré un chef de section d’Aweil Est. « Maintenant, grâce à nos sections, nous pouvons nous organiser et faire valoir les besoins de nos communautés, en particulier pour obtenir de meilleures conditions pour les sages-femmes. »
Grâce à ces réseaux, les sages-femmes soulèvent des enjeux qui ont une incidence directe sur les soins : accès aux fournitures, environnements de travail sûrs et possibilités de formation.
Dans la salle d’accouchement et au-delà
Parallèlement, des changements se produisaient dans les établissements de santé.
Au Soudan du Sud, dix établissements de santé ont mis en place des plans d’amélioration de la qualité et renforcé les soins maternels respectueux. En RDC, 30 établissements ont mis en œuvre des améliorations similaires. Il s’agissait notamment de séances d’éducation de groupe, de lieux favorables à la confidentialité et d’un accès à des équipements essentiels tels que des tensiomètres. Les sages-femmes ont reçu une formation continue combinant des compétences cliniques et une attention particulière aux droits. Il s’agissait notamment de changements mineurs, mais significatifs : expliquer les procédures, demander le consentement, respecter l’intimité et veiller à ce que les femmes se sentent soutenues tout au long de l’accouchement. Ces changements ont été intégrés aux pratiques courantes. À la fin du projet :
- Les expériences positives concernant les soins dispensés par des sages-femmes ont augmenté de manière considérable dans les établissements de santé ciblés par le projet pour atteindre 75,3 % des femmes au Soudan du Sud et 100 % en RDC, comparativement aux 55 % et 8,7 % enregistrés précédemment.
- Plus de 5 300 femmes au Soudan du Sud et 15 824 en RDC ont accouché en présence d’un personnel qualifié dans les établissements de santé ciblés par le projet.
- Plus de 53 000 visites prénatales et 15 000 visites postnatales ont été prises en charge.
Ces chiffres ne reflètent pas seulement la prestation de services; ils sont un signe de confiance.

Source : © Kariane St-Denis / CAM
Légende : Les formatrices de sages-femmes de la SSNAMA participent à un exercice de formation pratique sur les soins de maternité respectueux avec une experte technique canadienne de la profession de sage-femme à Juba, au Soudan du Sud.
Mobilisation communautaire
Le travail du projet de SMART-SMR s’est également étendu au-delà des murs de l’établissement. Les activités comprenaient des émissions de radio animées par des sages-femmes, des cliniques mobiles, des représentations théâtrales et des dialogues communautaires, y compris des séances avec des hommes et des garçons. Ces efforts ont aidé les familles à comprendre leurs droits et l’importance d’obtenir des soins de la part de personnel qualifié.
La prise de conscience s’est accompagnée d’une confiance accrue. Les femmes ont cherché à obtenir des soins, et les familles les ont soutenues dans leur démarche. Les communautés ont commencé à considérer les sages-femmes non seulement comme des accoucheuses, mais aussi comme des leaders et des éducatrices.
La connaissance des soins maternels respectueux et des droits en matière de santé sexuelle et reproductive a considérablement augmenté dans les deux pays, atteignant 86,7 % au Soudan du Sud et 85,7 % en RDC parmi les femmes qui se trouvent dans les zones de projet; des gains similaires ont été enregistrés parmi les membres de la communauté.

Source : © Prisca Bankanza / SCOSAF
Légende : Un groupe de sages-femmes formées aux soins de maternité respectueux offre des services de santé reproductive dans une clinique mobile de la zone de santé de Mbanza-Ngungu, en République démocratique du Congo.
Construire des systèmes qui durent
Pour les associations locales, les effets vont au-delà de la durée du projet.
La SSNAMA contribue aujourd’hui à l’élaboration des politiques nationales de santé et conseille le gouvernement sur un projet de loi relatif à la réglementation des soins infirmiers et de la profession de sage-femme. Elle a renforcé la façon dont elle travaille avec ses dirigeants et ses sections régionales dans tout le pays afin que toutes les voix puissent être entendues.
« La collaboration entre le personnel, le conseil d’administration et les bénévoles sur le terrain s’est améliorée », explique un membre du personnel de la SSNAMA. « Les réunions des consortiums régionaux nous ont donné l’occasion d’interagir avec les parties prenantes sur le terrain, de sorte qu’en tant qu’association, nous puissions effectuer des changements de l’intérieur ».
L’expression « de l’intérieur » résume l’essence de l’approche : dirigée localement, animée par des professionnels et enracinée dans les communautés qu’elle sert.

Source : © Suzan Kaluma Juliuas / SSNAMA
Légende : Le personnel de la SSNAMA et de l’ACSF se réunit devant les bureaux de la SSNAMA à l’hôpital universitaire de Juba après une activité de renforcement de l’association.
Une nouvelle façon d’aborder le changement
Le projet SMART-SMR montre à quoi peut ressembler, dans la pratique, un changement mené au niveau local.
Plutôt que de s’articuler autour d’acteurs de l’extérieur, le projet a investi dans des associations professionnelles pour qu’elles prennent les choses en main. Les sages-femmes n’étaient pas seulement des prestataires de services, mais aussi des porte-parole, des éducatrices et des leaders au sein de leur collectivité.
Avec le soutien du Canada, cette approche a permis de mettre en place des systèmes qui peuvent continuer à se développer, à s’adapter et à répondre aux besoins locaux.
Elle a également renforcé une leçon importante : l’amélioration de la santé maternelle n’est pas seulement une question d’infrastructure ou de formation. Elle passe par la confiance, la responsabilisation et des soins qui reconnaissent les femmes et leurs droits.
Retour à l’instant présent
Dans le centre de soins dont nous parlions plus tôt, la femme en train d’accoucher est toujours au centre des préoccupations. Ce qui l’entoure, cependant, est en train de changer.
Une sage-femme explique ce qui se passe. On lui demande son consentement. On répond à ses questions. Les soins sont prodigués non seulement avec compétence, mais aussi avec respect. Ces moments peuvent sembler anodins; or, à l’échelle des établissements, des collectivités et des systèmes, ils finissent par aboutir à quelque chose de plus grand.
Un changement dans la façon dont on conçoit les soins.Et la reconnaissance du fait que le respect en est le cœur.
- Date de modification: